Dystopie mise en scène sous forme de documentaire : Hold-Up, une fiction magistrale

Avez-vous vu Hold-up, ce petit bijou qui circule à fond de train dans les réseaux sociaux et qui a cassé la baraque bien avant sa sortie, puisque son financement participatif à rapporté plus de 200.000 euros à sa maison de production (alors que 20.000 aurait parait-il suffi) ?

C’est une fiction magistrale, un modèle du genre, un thriller technologique et dystopique dans lequel vous êtes, vous, devant votre écran, ici et maintenant, la proie des méchants chasseurs transhumanistes.

Ça fait peur, très peur.

Ça vous met à terre pour des jours et des jours.

Ça vous fait vous sentir impuissants, dépassés, inutiles.

C’est fait pour.

C’est très bien exécuté.

Je vous garantis que si vous parvenez à faire la même chose, si vous parvenez à ce degré de maîtrise de la fiction, vous trouverez des lecteurs en pagaille, votre fortune est assurée.

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Alors, comment fait-on ça ?

Tout d’abord, pour que les gens viennent dans votre cinéma (qu’il achètent votre bouquin) faites-leur croire que vous travaillez pour eux.

Trouvez un sujet méga anxiogène, en prise avec l’actualité, qui impacte la vie quotidienne, déclenche des torrents de passion, divise la nation, les collègues de travail, les familles…

Quelque chose qui impacte tout le monde, à quoi personne n’échappe.

Un truc qui fâche.

Un truc qui inquiète.

Vous avez ça sous le coude ?

Bien, vous pouvez y aller.

Avant toute chose, faites-nous saliver

Annoncez la sortie prochaine d’une œuvre ultime, une recette comme on n’en a jamais goûtée, un nectar auquel tout le monde aspire.

Faites croire aux gens que les euros qu’ils vont consacrer à l’achat de votre bouquin et le temps qu’il vont ensuite passer à vous lire sont le meilleur placement qu’ils peuvent réaliser.

Faites-leur croire que vous avez mené une enquête sans complaisance, que vous allez répondre à toutes les questions qu’ils se posent, apporter les bons éclairages, en finir une fois pour toute avec la désinformation.

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Pour bien désinformer, il faut ouvertement avoir l’air de lutter contre la désinformation, c’est comme ça, c’est la loi du genre.

Faites croire aux gens que vous allez dévoiler l’atroce vérité contre vents et marées, mettre en évidence ce que tout le monde sait mais personne ne veut dire haut et fort, sous peine de se faire taper sur les doigts.

Parenthèses, dans ce genre de fiction, la vérité est toujours atroce. C’est une autre loi du genre. C’est ce qui fait vendre.

Débrouillez-vous ensuite pour créer une œuvre composite aux ingrédients savamment dosés

Plantez un décor minimaliste mais efficace, fortement connoté Silence des Agneaux, écrivez en écoutant de la musique que vous détestez, quelque chose qui vous fait grincer des dents.

Du trash métal ou de la musique expérimentale du XXe siècle, le choix est large. Moi, c’est le zouc.

C’est à ce prix que vous parviendrez à vraiment plomber l’ambiance d’emblée, ce qui est essentiel.

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A partir d’ici, je m’adresse aux écrivains

Les autres, vous pouvez reprendre votre vie, continuer comme ça, la fiction c’est notre métier, pas le vôtre.

Voici maintenant la recette de la dystopie qui se vend comme des chips au paprika.

  • Mettez vos personnages en condition. Au cinéma, ce serait sur une sellette, seuls dans un studio peint en noir, entre deux moniteurs diffusant en continu la même image fixe, si possible, une horreur, mais qui agit petit à petit. Quelque chose qu’on ne peut s’empêcher de voir et qui dérange.
  • Donnez-leur la parole.
  • Rendez-les suffisamment crédibles en leur attribuant des compétences que vous prendrez le soin d’indiquer en toutes lettres mais rapidement, ce n’est pas le sujet.
  • Faites-les parler de cette atroce vérité que vous êtes censé rechercher pour nous la révéler.
  • Faites converger les propos mais ne citez aucune source, ne permettez jamais aucune vérification directe. Entretenez le mystère.
  • Lâchez des informations, en mélangeant le vrai et le faux mais en faisant tout passer pour l’atroce vérité.
  • Rendez l’identification du lecteur aux personnages plus facile.
  • Multipliez les points de vue, donnez des preuves sociales en abondance, faites attention cependant de ne pas les questionner, ces preuves.
  • Bref, ratissez large.
  • Voyez grand.

Sur un tel projet, tout ce qui vous intéresse, c’est de rafler la mise, de convaincre encore et toujours plus de lecteurs.

  • Versez en alternance des passages forts et des passages faibles dans votre faitout.
  • Ménagez des pics émotionnels aux endroits stratégiques.
  • Renforcez régulièrement la fragilité de vos personnages.
  • Ils doivent être de plus en plus seuls, de plus en plus désespérés.
  • Fermez la cocotte et faites monter en pression.
  • Pour cela, faites de brèves plongées au fond de l’humanité de vos personnages en adoptant le point de vue interne, l’équivalent des mouvements de caméras et des ralentis au cinéma.
  • Mettez en œuvre, parallèlement, toute la technologie qui est à votre disposition pour asseoir votre crédibilité en insérant des passages high-tech qui feront croire à votre lecteur concentré grâce à vous sur sa propre humanité que vous êtes vous-même à l’intérieur de la matrice, que vous avez accès au saint des saints.
  • Touillez.
  • Distillez graduellement votre message, par un découpage habile et une structure en entonnoir qui amène tout naturellement aux conclusions que vous souhaitez.
  • Les ingrédients doivent mijoter ensemble quelques heures et se lier subtilement pour dégager tout leur fumet.
  • Enfin, découvrez peu à peu le pot-aux-roses.
  • Amenez votre anti-héros dans l’histoire.
  • Il s’agira d’un mec quelconque, sorti de nulle part, à l’allure banale.
  • Montrez-le à l’œuvre, concentré sur son enquête, à la recherche de la vérité.
  • Attention, il est très important de le faire apparaître graduellement.
  • Ne bousillez pas tout votre travail en le mettant en avant dès le début.
  • Pour que la sauce prenne il faut qu’il soit comme vous, qu’il soit personne. Il ne peut donc tenir ouvertement la première place.
  • Ne proposez surtout pas de solution, gardez votre lecteur sous le coude, pantelant, pour une prochaine fois.
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Les tomes 2 se vendent très bien.

Tout le monde ou presque aime avoir peur.

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Voila, tout est prêt pour le souper

Oui. Tout est prêt. Non, cette fiction ne répond pas aux codes établis. Elle ne suit pas le schéma classique déclencheur/péripéties/climax/résolution que vous connaissez.

Cela existe. Il y a d’autres formes que celle-ci. Si les écrivains sont des menteurs, les écrivains sont aussi des chercheurs. Pour plus de détails regardez donc du côté du “nouveau roman“.

Alors quoi faire, maintenant ? Et bien trouver un titre qui claque, réaliser une image de couverture la plus effrayante possible, écrire une quatrième en rapport avec l’ensemble, indiquer “roman” en dessous du titre et affoler les réseaux sociaux pour faire une com de malade.

Pardon ? Et bien oui, indiquer “roman”.

Vous préférez “enquête documentaire” ?

Mais ça c’est dit dans l’incipit, non, que vous jouez à être un journaliste ? Vous n’êtes pas sérieux, j’espère ?

C’est une fiction, nous sommes bien d’accord ? A aucun moment vous n’avez mené un travail d’investigation sérieux ni recoupé les sources ?

Depuis le début, vous avez habilement manipulé votre lecteur et utilisé sa passivité naturelle pour l’amener à penser ce que vous voulez, sans jamais le lui indiquer.

Pour que le processus fonctionne, il est essentiel que le lecteur croie en sa propre souveraineté, qu’il pense qu’il vient de comprendre quelque chose, qu’il se sente plus intelligent.

C’est un travail de scénariste, de romancier. Ce n’est pas du journalisme.

Vous vous en fichez ? Votre but n’a jamais été de faire dans la transparence, contrairement à ce que vous voulez laisser croire ?

Oui, c’est moi qui l’ai dit, les écrivains sont des menteurs.

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Mais les écrivains sont des menteurs dont les lecteurs ont accepté la convention du mensonge.

Si on écrit “roman” sur la couverture, c’est justement pour s’assurer de pouvoir tout écrire et que même si ça dérange un peu le lecteur, il ait toujours le choix de balancer le bouquin aux orties.

Mais produire une œuvre de fiction, surtout aussi sordide que la vôtre, et oser mettre un coup de tampon “documentaire”, c’est tromper les gens.

Et “fiction documentaire”, ça irait ? Non ? Bon. Après tout, vous faites ce que vous voulez.

Juste une chose, ne comptez pas sur moi pour vous aider dans votre entreprise de manipulation.

Ne comptez pas sur moi adhérer à votre bouse-fiction.

En mentant sur la nature de votre mensonge, en vous faisant passer pour un chevalier blanc alors que vous chiez sur votre lecteur, que vous rendez sa vie dégueulasse, vous êtes, vous-même, un étron.

Vous en êtes bien conscient ?

Pas grave ? Vous avez raflé le pactole ?

Vous avez réalisé le hold-up parfait.

A propos de dystopie, l’excellente contribution de l’excellent JP Depotte :

Pour progresser plus vite en écriture et échanger avec d’autres écrivains, rejoignez le groupe Facebook des passionnés : L’Atelier de fiction

C’est un atelier d’écriture créative en ligne où sont publiés et commentés de nouveaux exercices plusieurs fois par semaine.

a tout de suite de l’autre côté

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11 réponses à “Dystopie mise en scène sous forme de documentaire : Hold-Up, une fiction magistrale”

  1. Bonjour,
    Merci pour cette découverte extraordinaire. Rien qu’à lire votre article, j’avais l’impression d’être dans une salle de cinéma, prête à vivre une séance mémorable. Bravo pour votre talent d’écriture.

  2. Analyse très pertinente de toute manipulation… il ne reste plus qu’à exercer notre esprit critique sur d’autres “documentaires”… ça marche aussi pour les infos ? ;)))))

    1. Bien sûr ! Tu as raison de mettre des “guillemets”. Les “infos” sont aussi dramatisées, avec une musique bien stressante, et rarement plus d’un point de vue présenté. Manque de temps, qu’ils disent.

  3. Très bonne illustration je trouve. Ce “documentaire” internet a effectivement bcp fait parler… La preuve que “la peur” attire et suscite l’intérêt (ou la curiosité c’est comme on veut) ! Merci pour cette belle démonstration du coup 🙂

  4. C’est vrai que j’ai toujours adoré regarder cela, les docus un peu dramatique, mêlés d’enquête de de quête de justice.
    J’avais entendu parler d’hold up, mais je n’ai jamais regarder.
    Par contre, j’ai découvert récemment le podcast “Empoisonnées”. J’ai écouté les 6 épisodes en une seule fois tellement j’ai été prise dans l’histoire.
    Et si j’ai bien compris, il rentre finalement dans la catégorie “dystopie” !

    1. J’espère que tu as bien saisi que ce genre de film ne peut en aucun cas se targuer d’être un “documentaire” ?

  5. C’est incroyable, cet article serait presque un mode d’emploi de manipulation. J’adore la manière dont tu analyse le genre littéraire !

    1. Hold-Up est un cas d’école, “ils” m’ont mâché le travail !

  6. Article intéressant. Je vois que certains maîtrisent parfaitement la méthodologie de la dystopie !
    Grâce à toi, je ne vais plus regarder Hold-Up et les prochaines fictions documentaires de la même manière ! Quand on regarde ou lit, il est essentiel d’analyser, de rester critique, et comme tu le dis, de ne pas être passif dans sa lecture (ou son visionnage).

    1. L’esprit critique, ça se développe. Il ne faut surtout pas s’en priver. Poser des questions, même si les réponses risquent d’être dérangeantes, c’est la base de l’apprentissage.

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