LE CAHIER

Nuit de dimanche à lundi.

Je savais bien que ça devait arriver un jour, mais pas comme ça, pas si vite. Pas en mon absence. Judith parle à sa mère. Elle est assise auprès d’elle, seule, dans la chapelle funéraire, pendant que je dors sur un canapé qui pue le détergent chimique dans le salon mitoyen. Mémère, parée pour une dernière apparition, repose sur une table réfrigérée. Ses traits maquillés n’ont plus rien à voir avec la Mémère que je connais. Sa peau si fine, si douce, est froide et dure comme une pierre de rivière. Son corps si mince, calfeutré par des vêtements bien trop épais pour la saison – rembourré ? – est raide comme une bûche. J’ai pas pu m’empêcher de penser, en l’embrassant, à ces grumes de bois des forêts du nord qui descendent le courant, s’entrechoquant à grand fracas, pour rejoindre la scierie où on les calibrera en planches. Mémère – le corps de Mémère – attend l’heure du départ pour la grande scierie. C’est pas grave, son esprit s’est envolé il y a déjà longtemps. Y a plus personne, là-dedans.

Judith a pris la main froide de sa mère dans les siennes, mais elle l’a lâchée bien vite. Elle ne reconnaît pas ce contact. Elle est privée pour toujours de la chaleur, de l’odeur, de la pulsation de sa mère, contre qui elle s’est réfugiée tant de fois lorsqu’elle était enfant. A son tour, Judith est orpheline. Avachie sur une chaise, jambes croisées, repliée sur elle-même autour du grand cabas à franges qui lui sert de sac à main, posé bien à plat sur ses genoux, un fin cahier d’écolier ouvert sur le dessus, elle lit, et elle fume, cigarette sur cigarette. Il est quatre heures du matin. Elle lève le nez de temps en temps et parle à sa mère, à voix basse. Elle dit : Je te demande pardon, maman. J’aurais être là, j’aurais m’occuper moi-même de toi. J’étais si égoïste. Je n’étais pas là, je t’ai abandonnée toute seule, dans ton lit, pendant que Mia mettait la maison sens dessus dessous. Pardon, maman. Je suis désolée. Je suis si désolée.

Judith ne pleure pas. Elle fume. Elle pleurera demain, après la crémation, ou au moment de fermer le cercueil pour l’envoyer à la scierie. Elle est si bouleversée, que les larmes ne viennent pas. Tout ce qu’elle peut faire, c’est accueillir bravement les souvenirs qui se présentent en désordre.

Lili dans la cuisine. Judith a 8 ans. Elles préparent ensemble du pain perdu. Des gens vont bientôt arriver pour le goûter. Ça y est, les voilà. Judith emporte le pain perdu sur la table du jardin, à l’ombre du cerisier. Elle trébuche, lâche le plat qui s’écrase au sol, éclate, envoyant valser des bris de verres et le goûter dans les plates-bandes. Judith est mortifiée. Elle pleure. Ce n’est rien, ma chérie, ce n’est rien. Juste du pain perdu. Lili console. Tiens, regarde, ce n’est pas perdu pour tout le monde. Les chats sont là, ils lèchent les tartines enduites de lait, d’œufs et de sucre. Judith a une petite coupure dans la paume de la main, Lili souffle dessus, avant de mettre du Mercurochrome.

Lili en robe de fête, rouge à pois blancs, le jour de la kermesse des écoles. Judith a cinq ans. Habillée d’un tutu en tulle rose, d’un collant, de ballerines dorées, elle va monter sur la scène du théâtre municipal avec sa classe, danser la ronde des fleurs. Lili prend des photos. Des tas de photos. Papa n’est pas là, il est en déplacement sur un chantier, il ne rentrera pas avant trois semaines, on lui montrera les photos.

Lili avec papa. Un des rares vrais souvenirs avec papa. Pas de ces faux souvenirs qu’on raconte dans les familles de génération en génération longtemps après et qui finissent par devenir plus vrais que les vrais. Papa sort de la salle de bains, en maillot de corps, une feuille de papier à cigarette collée à l’angle de la mâchoire pour absorber le sang qui s’écoule d’une coupure faite par le rasoir. Ce doit être un dimanche matin parce que papa est là et Lili est dans la cuisine, elle prépare le poulet pour midi. Judith dessine. Papa se penche pour l’embrasser. Il sent bon. Il la chatouille un peu, pour la faire crier de plaisir. On rit. Papa se colle contre Lili et l’enserre dans ses bras, l’embrasse dans le cou. Lili glousse un peu, se tortille, minaude. Elle est heureuse. Ça se voit. Tout le monde est heureux. Papa vole un morceau de tomate, maman gronde, pour de rire.

Judith écrase sa cigarette, augmentant le petit tas de mégots à côté du pied gauche de sa chaise. Judith est gauchère. Je comprends mieux certaines choses. Merci d’avoir écrit ce cahier, même si c’est tard, très tard. Mais je comprends. Maman tu sais, j’ai très peu de souvenirs de papa. A part les photos et ce que toi, tu m’as racontée, je ne sais pas qui c’était, cet homme qui travaillait si loin et qui faisait de temps en temps une apparition de quelques jours à la maison. Je sais que tu l’aimais. Quand il était là, tu devenais toute brillante. On aurait dit une nouvelle maman, plus neuve. Moi aussi, je l’aimais. Je l’aimais sans le connaître. Quelle petite fille n’aime pas son papa ? Tu sais, je suis désolée que Mia ait fouillé ta chambre. Ça n’aurait pas dû arriver. J’ai été lâche, je ne lui ai pas dit la vérité sur son père. Je croyais qu’elle était trop jeune, que j’avais le temps. Ce n’est pas vrai. Je mens. Excuses-moi, maman. Je savais qu’il fallait que je le fasse, mais je n’avais pas le courage. Tu sais, je comprends que tu lui aies dit. Je comprends que tu n’aies pas voulu partir avec ça sur la conscience. C’est grave, de mentir à ceux qu’on aime. J’espère qu’elle me pardonnera. Je suis si désolée. Désolée pour toi. Désolée pour Mia. Je ne sais pas ce que j’ai fait de ma vie, maman. Comment je vais faire, sans toi ? Voilà que je m’apitoie. Désolée, maman, ce n’est pas ce que je voulais. Je pensais, j’espérais que tout irait bien. Oh, je ne sais pas comment j’ai pu être aussi inconséquente. Elle dort. Mia, je veux dire, elle dort. Elle est à côté. Tu dois le savoir, non ? Tu vois tout ? Est-ce que tu me vois ? Est-ce que tu peux faire un signe, de là où tu es ? Pardon, maman, je suis idiote. Oh, je vais cesser de m’excuser, je sais que ça t’énerve. Il faut que je répare, maintenant. Que je m’occupe d’elle. De Mia. Tu sais, c’est elle qui a trouvé ton cahier, elle l’a lu avant moi. Je l’ai trouvée en train d’essayer d’ouvrir la porte de mon cabinet avec un couteau de cuisine. Elle portait une de tes robes, la bleue. Elle parlait toute seule. Comme moi.

Judith s’adresse-t-elle vraiment à Mémère, à voix basse ? Ou alors c’est seulement dans sa tête ? Je sais pas. Je dors.

Je n’ai pas su être une aussi bonne mère que toi. Je le vois bien. Elle m’en veut, elle a raison de m’en vouloir. J’ai fui les responsabilités à chaque fois que c’était possible. Mais tu étais là, aussi. Tu étais tellement rassurante. Tellement protectrice. Je savais que tout irait bien quand je vous laissais toutes les deux, qu’il ne pouvait rien lui arriver de mal, parce que tu étais là pour elle comme tu as toujours été là pour moi. Maintenant il faut que j’assume, c’est moi la mère, je dois la protéger. Comment je peux faire ça ? Où je peux puiser la force ? Tu m’aideras, dis ? Je penserai à toi et je trouverai les mots, les gestes. Est-ce que ton esprit est par là, à baguenauder entre deux mondes ? Est-ce que tu es déjà très loin ? Est-ce que je parle seule ? Est-ce que je t’avais déjà dit que je t’aime ? Est-ce que c’est vraiment arrivé, ce que tu racontes dans ce cahier ? Je veux dire, à moi, est-ce que ça m’est vraiment arrivé ? Je n’en ai aucun souvenir.


(Cahier de Lili)

2 janvier 2012

Ma chérie, ma Judith, mon bébé, ce cahier est pour toi. J’ai un aveu à te faire et je ne peux pas, je n’y arrive pas. Je me confie à ce cahier au cas où il m’arriverait quelque chose, pour que tu saches quand même, une fille doit savoir ces choses-là.

C’est de ma faute si ton père est parti mourir si loin chez nous sur ce satané chantier. Je lui ai rendu la vie impossible à cause de ça. Après ça, on se disputait tout le temps. Je voulais des excuses. Je voulais des certitudes. Je ne lui faisais plus confiance. J’avais tort. Je ne voulais plus qu’il me touche. Alors il est parti.

Te souviens-tu de la première maison où on habitait quand tu étais toute petite ? La longère, en contrebas de la rue des Glycines, avec le grand jardin, les cerisiers, le lilas, l’étang au fond du jardin, avec la barque ? Tu étais si petite. Il doit y avoir une ou deux photos de cette maison dans l’album, un déjeuner dominical à l’ombre du cerisier, du noisetier, un matin de Noël autour du sapin.

A la belle saison, c’était un rêve, cette maison. La maison de vacances idéale. Mais l’hiver, quel froid ! Et l’humidité qui s’infiltrait partout, les moisissures, l’odeur de champignons. Il n’y avait pas de double vitrage, à l’époque, l’hiver on vivait dans deux pièces, la cuisine chauffée par le Godin et la salle à manger attenante, on dormait toutes les deux dans le canapé pour ne pas s’éloigner du feu.

Quand ton père revenait, entre deux chantiers, on l’entendait klaxonner depuis le virage du haut, il entrait dans la cour avec son attelage, voiture et caravane, et d’une seule manœuvre impeccable il remisait la caravane contre la maison. Puis il dételait, garait la voiture prête au départ et là, seulement, il se tournait vers nous et il ouvrait les bras en grand. Mes femmes ! Il disait. Nous, on attendait toutes les deux sur le seuil de la cuisine, impatientes de pouvoir lui sauter dans les bras. Quand il disait mes femmes on courait vers lui et on se serrait tous les trois dans les bras un moment, en riant. Je respirais l’odeur de son cou et celle de tes cheveux mêlées , je m’en remplissais, j’aurai voulu que ça ne s’arrête pas.

Tu t’en souviens ? Tu te souviens que tu dormais dans la caravane ? Tu adorais cette caravane. Ça nous arrangeait bien, ton père et moi, on avait toutes les nuits la maison pour nous tout seuls.

Et puis il y a eu ça. Je ne sais pas comment je peux raconter ça mais je vais essayer. Il faut bien. Je vais essayer de ne rien oublier, même si ça me fait mal d’y repenser. J’y ai repensé chaque jour pendant des années, tu sais. Jusqu’au jour où tu m’as présenté ton premier petit ami, je me suis posée des questions. C’est bête, mais bon, j’étais juste une mère qui s’inquiétait pour son bébé. C’est pas grand-chose, une mère qui s’inquiète. C’est entêté, mais fragile.

Ensuite je n’y ai plus beaucoup pensé, jusqu’à l’arrivée d’André dans ta vie. Il ressemblait tellement à ton père ! Physiquement, je veux dire. Seulement physiquement. D’un seul coup, je me suis retrouvée vingt ans en arrière. Mais je perds du temps, tu vas bientôt rentrer des courses, je voudrais avoir fini d’écrire ça avant ton retour. Je vois bien que je tourne autour du pot.

Dans cette maison, la première, la toiture était pourrie. A chaque pluie, on courait placer des bassines, des casseroles, n’importe quoi, sous les fuites au premier étage, pour éviter que l’eau ne traverse le double plafond et n’abîme jusqu’au rez-de-chaussée. L’été 81, ton père était là, pour une fois, pour de longues vacances. Un matin, il a enfilé un costume propre, des chaussures cirées, il a rendu visite au propriétaire.

Il avait une idée derrière la tête, il voulait lui proposer un arrangement, de refaire la toiture si le propriétaire payait les tuiles. Le propriétaire a dit oui. Un bon accord, disait ton père, comme ça je pourrais partir tranquille, mes petites femmes seront au sec cet hiver.

Les tuiles sont arrivées sur un camion plateau équipé d’une grue à l’arrière, deux palettes, de quoi remplacer toute la couverture. Ton père avait appelé quelques copains et le jour dit, la réfection du toit a commencé.

Ils étaient cinq en tout, ton père inclus, dont quatre inconnus, de moi et de toi aussi, bien sûr, des copains de travail de ton père que nous n’avions jamais vus auparavant. On ne recevait jamais grand monde à cette époque, et encore maintenant, et plus souvent des mamans avec leurs petits, ou des couples, rarement des hommes seuls, même quand ton père était là.

Cette fois-là, il n’y avait que des hommes, à part moi, et toi qui avait 5 ans. Des travailleurs, comme ton père. Des gars solides, avec de grosses mains, de grosses godasses, de grosses voix. Des rires tonitruants. Des buveurs de bière.

Toute la matinée je me suis dépensée dans la cuisine pour préparer un bon gueuleton, quelque chose de reconstituant mais d’un peu raffiné, quelque chose qui rendrait ton père fier de sa famille, qui ferait dire plus tard aux copains de ton père il s’est pas foutu de nous, Jean, il nous a bien reçus. Et aussi t’as une sacrée cuisinière à la maison, mon vieux, à ta place, je rentrerais plus souvent. Les glaçons étaient au frais, le digestif et les cigarillos dans le bahut.

Toute la matinée, depuis six heures, à la fraîche, deux des hommes ont transporté les tuiles, huit par huit, de grosses tuiles plates, en terre cuite, pour remplacer les vieilles tuiles canal envahies par la mousse. Du jardin jusqu’au premier étage en passant par l’extérieur, l’escalier qui grimpait le long du mur de la maison, puis par le couloir des chambres et par l’étroit escalier de bois poussiéreux qui menait au grenier.

Ils redescendaient avec les tuiles canal qu’ils empilaient sous l’escalier. Une pile descendait, l’autre montait. Toi, Judith, excitée comme une puce, tu faisais des allers-retours pour tout me raconter. Tu avais voulu porter une tuile aussi, les aider, mais c’était beaucoup trop lourd pour toi. Quand ils ont eu fini de rire, ils t’ont renvoyée dans la cuisine auprès de moi. Reste pas là, bouchon, c’est dangereux.

Pendant ce temps, les trois autres hommes, dont ton père, travaillaient sur le toit, en équilibre sur la charpente. Ils démontaient les vieilles tuiles canal. Ils avaient l’habitude de travailler ensemble. Ils étaient efficaces. Précis. De bonne humeur. Le travail avançait régulièrement.

Toi, pour te faire tenir un peu tranquille, je t’avais nommée commis de cuisine. Un grand tablier replié trois fois autour de la taille, tu allais me chercher des oignons dans le cellier, tu emportais les fanes de carottes aux lapins, tu grimpais sur un tabouret pour touiller dans les marmites. On entendait les pas lourds au-dessus, les appels, les rires, les coups de marteaux.

Aux alentours de midi, ton père a fait une apparition à la cuisine. Il a soulevé les couvercles, s’est brûlé les doigts dans la sauce. Le travail avance vite. A quelle heure on mange ? Quand vous voulez, j’ai répondu. Le coq au vin était cuit à la perfection. On pouvait attraper un os dans la marmite, tirer dessus, et le ramener tout propre, la chair s’en détachait toute seule. Je connaissais mon affaire, cuisiner ne m’a jamais fait peur.

La table était mise, avec une nappe repassée, des serviettes en tissu, les assiettes de porcelaine des grands jours, le service de mariage de mes parents. Couteau à droite, fourchette à gauche, et petite cuillère au milieu, en travers, près du verre à pied, pour le dessert, tarte tatin et glace à la vanille. Le grand jeu.

Le déjeuner, joyeux et bien arrosé, a un peu traîné en longueur. Toi, Judith, tu prenais ton rôle d’aide très au sérieux. Tu te précipitais à la cuisine pour rapporter une cuillère, du pain, une carafe d’eau, et tu rougissais de plaisir sous les remerciements des hommes.

Bernard, Philippe, Yassine, Frédéric, et Jean, ton père.

Bernard était le plus vieux, au moins dix ans de plus que les autres. Philippe était blond et portait une queue-de-cheval sous sa casquette de chantier, qu’il avait ôtée pour venir à table. Ce n’était pas très courant à l’époque, les travailleurs avec des cheveux longs. C’était plutôt un truc de musicien, un truc de jeune. Philippe compensait par une bonne éducation un peu outrée, il m’appelait madame à tout bout de champ.

Yassine ne parlait pas beaucoup, il mangeait lentement, mastiquant en silence, avec des gestes précautionneux comme s’il avait peur de casser quelque chose.

On voyait bien qu’ils n’avaient pas l’habitude de s’asseoir à une belle table, les jours de chantier. C’était la première fois qu’ils venaient chez nous, c’était comme un honneur. J’ai oublié de dire que ton père était leur chef de chantier, pas n’importe qui, c’était lui qui parlait avec les ingénieurs en costumes cravate, ils étaient habitués à travailler sous ses ordres. Pour eux, c’était, comme pour nous, un peu spécial. Une espèce d’intronisation. Enfin je vois ça comme ça.

C’était Frédéric le plus jeune, le moins ampoulé, le plus naturel. Il t’appelait princesse, te faisait des sourires, comme un camarade, des clins d’œil, pour te faire rire.

Pour toi, à cinq ans, ils étaient tous des vieillards. Sauf ton père, évidemment. Un père n’a pas d’âge pour sa petite fille chérie. Tu buvais les paroles des adultes, sans rien y comprendre, des sujets de grandes personnes, la politique, le travail, la météo favorable ou pas.

Je me rappelle que tu t’es forcée à reprendre deux fois du coq au vin, pour faire comme Frédéric. Je pensais que tu ferais une bonne sieste, après ça. Au café, tu t’es hissée sur les genoux de ton père. Tu voulais un canard, un morceau de sucre trempé dans l’eau-de-vie de prune, mais j’ai dit non. Manquerait plus que ça. Qui va faire la vaisselle, si tu es saoule ? Tout le monde a ri.

Le travail a fini par reprendre, sous la chaleur, il restait un peu plus d’un tiers à couvrir. On n’entendait plus les rires, seulement des coups de marteau et aussi, de temps en temps, un juron. Ils avaient trop mangé, trop bu. J’avais peur qu’il y en ait un qui tombe. Je t’ai envoyée voir là-haut s’ils voulaient de l’eau.

Je m’en suis voulu longtemps, tu sais. Je m’en veux encore. J’aurai dû monter moi-même.

Comme tu ne revenais pas, au bout d’un long moment, je me suis dit que tu étais tombée de sommeil dans un coin et je suis montée.

Tu étais dans l’escalier, avec Frédéric. J’ai tout de suite vu que quelque chose n’allait pas. Il était assis sur une marche, presque accroupi, il te parlait à l’oreille. Appuyée contre sa cuisse, tu tremblais comme une feuille, les yeux révulsés.

La main gauche de Frédéric fourgonnait sous ta robe et avec sa main droite, il frottait ta menotte contre son entrejambe. J’ai hurlé.

-JUDITH !

Je t’ai attrapée par une aile. J’étais furieuse. Pas contre toi, contre Frédéric. Contre moi. Contre ton père.

Frédéric avait un sourire contrit, sa peau était rouge brique, j’entendais sa respiration. Il a fui mon regard et s’est levé. A ce moment-là tu es revenue à toi et tu m’as échappée, tu t’es enfuie en courant jusque dans ta chambre. Je continuais de hurler, à ce moment là si j’avais eu un couteau de cuisine à la main je crois que j’aurai attaqué physiquement Frédéric.

-ESPÈCE DE SALOPARD ! SORS DE CHEZ MOI ! TOUT DE SUITE ! TIRE-TOI D’ICI OU J’APPELLE LES FLICS !

Il n’avait qu’à allonger le bras pour me faire taire, j’étais en dessous de lui dans l’escalier et il pesait bien deux fois mon poids. C’est peut-être ce qui serait arrivé si nous avions été seuls tous les deux. Mais les autres avaient entendu, ton père était en haut de l’escalier, incrédule. Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ici ?

-TON SALOPARD DE COPAIN TRIPOTE LES PETITES FILLES, IL A TOUCHÉ JUDITH !
-QUOI ? Qu’est-ce que tu dis ?

Frédéric ne s’est pas défendu. Il n’a pas dit c’est pas vrai ou quelque chose d’approchant. Il aurait pu. Ton père aurait douté. Il n’a pas fait ça, il a juste dit désolé et il a saisi mes bras pour me repousser contre le mur, pour passer. Il a dit je m’en vais.

Ton père lui est tombé dessus dans le couloir. Il lui a flanqué une rouste, à coups de poings, à coups de pied. L’autre ne se défendait pas. Roulé en boule par terre, il protégeait sa tête de ses bras repliés. Les trois autres sont intervenus pour empêcher ton père de le tuer.

Tout le monde criait, sauf Yassine. Frédéric est parti. Petit à petit, ton père s’est calmé. Il voulait venir te voir mais je l’en ai empêché. Je t’ai rejointe dans ta chambre, tu étais cachée sous le couvre-lit, les mains sur les oreilles. Je me suis glissée près de toi et je t’ai prise dans mes bras. Je t’ai bercée.

Des voix, des pas pressés, des portières qui claquent, des voitures qui démarrent.

Un peu plus tard, ton père est venu frapper à la porte. J’ai répondu j’arrive et je t’ai laissée, tu t’étais endormie. Si toi ou un de tes salopards de copains mettez encore la main sur ma fille, je jure que je vous descends tous l’un après l’autre, j’ai dit à ton père. C’est aussi ma fille, il a répondu. Comment tu peux me dire ça ? Nous nous sommes disputés. A compter de ce jour nous n’avons plus jamais cessé de nous disputer.

Nous t’avons emmenée chez le médecin, il a dit que tu n’avais pas de lésion physique, Frédéric ne t’avait pas pénétrée. Le médecin t’a envoyée consulter une psychologue spécialisée dans les affaires de mineurs.

Ton père voulait déposer une plainte mais je l’en ai dissuadé. Je ne voulais pas que ça se sache, qu’on te regarde bizarrement dans la rue, je pensais que c’était mieux de ne rien dire. J’ai peut-être fait une erreur. C’était pour toi. Pour te protéger.

La psychologue a dit que tu avais occulté le souvenir et qu’on pouvait s’attendre à ce qu’il ressurgisse, ou pas. Qu’il n’y avait pas de règle et ce domaine. Que tu étais trop petite, que ce n’était pas à nous d’en parler, qu’il fallait attendre pour voir ce qui allait se passer.

A la maison, on ne vivait plus. Ton père et moi on se parlait à peine. Il dormait dans la caravane. A chaque fois que tu montais sur ses genoux, comme avant, j’avais un haut-le-cœur. Je ne lui faisais plus confiance. Il a fini par nous éviter, toi comme moi. C’était une injustice criante mais je ne réfléchissais pas, je réagissais.

Ton père a consacré les deux semaines de vacances qui lui restaient à finir de couvrir la maison tout seul, du soir au matin il était sur le toit, hors d’atteinte. Et puis il s’enfermait dans la caravane. Quand il est reparti travailler, sur un gros chantier, un barrage quelque part en Afrique, il y en avait pour des mois, presque des années, ça a été un soulagement pour moi.

Ce doit être à peu près à cette époque que tu as commencé à recevoir des messages. T’en souviens-tu ?  Tu retrouvais des objets, tu répondais à des questions qui ne s’adressaient pas à toi.

D’abord, j’ai cru que tu avais inventé un nouveau jeu, que tu cachais des choses pour les retrouver ensuite, une façon de te rendre intéressante. Je ne disais rien, j’entrais dans ton jeu, je marchais sur des œufs, avec toi.

Un vendredi, on faisait la queue à la boucherie chevaline pour acheter un steak, une dame était là, Madame Joly, devant nous, dans la file, elle se plaignait d’avoir égaré ses lunettes, depuis, elle n’y voyait plus rien. Tu as tiré sa manche et tu as dit, sérieusement, elles sont dans votre fauteuil, dans le pli du dossier. Tout le monde a souri. Elle est drôle cette gamine.

Le lendemain, Madame Joly a téléphoné à la maison, pour dire qu’elle ne comprenait pas comment, mais que les lunettes étaient bien là où tu avais dit. Je savais que tu n’étais jamais allée chez elle, je ne te lâchais pas d’une semelle.

Une autre fois, le facteur était là, je signais un recommandé, tu jouais non loin, avec des chatons. Le facteur a dit j’espère que le train de 15 heures ne sera pas en retard, j’attends mon fils et sa famille. Ce devait encore être un vendredi, veille de week-end, et tu as répondu, de ta voix fluette et haut perchée. Le train a trois heures de retard à cause d’un troupeau de vaches qui s’est aventuré sur la voie, mais tout va bien. C’était vrai.

Ou alors j’aurais bien besoin d’un coup de main dans le jardin, il faudrait tailler les branches du cerisier avant le printemps. Et toi : Gilbert, le fils de votre voisin, s’ennuie, il se fera une joie de se rendre utile en échange de quelques kilos de cerises à la belle saison. Et ça marchait.

Uniquement des choses triviales. Des messages à dix francs. Jamais rien d’important, de vraiment important, mais quand même, un drôle de truc. Avec un vocabulaire d’adulte, des mots que, du haut de tes cinq ans, tu n’avais jamais prononcé, dont tu ne connaissais pas le sens. Aventuré sur la voie, se fera une joie de se rendre utile, à la belle saison.

Je ne voulais pas que ça s’ébruite, mais ça a quand même fini par se savoir. Petit à petit des gens sont venus, presque à chaque fois pour retrouver des objets égarés. Les messages n’étaient pas systématiques. Ce n’est pas parce que quelqu’un perdait quelque chose que tu saurais où le retrouver. Ça tombait, comme ça, n’importe quand. Ta petite voix.

Le deuxième volume de La Guerre et la paix ne sera livré que dans quinze jours. A la bibliothèque.

Un incendie s’est déclaré sur le causse, les pompiers demandent des renforts. Et la sirène sonnait juste après pour battre le rappel des pompiers volontaires.

Il n’y a plus de citrons chez Vernet, ils ont été achetés par Monsieur Mazet pour sa confiture. A moi, faisant la liste des courses.

Des messages à dix francs. Mais quand même.

Après que tu avais retrouvé Whisky, le petit chien blanc de Madame Martinez, je crois que c’était un Jack Russel, il faisait toujours les pires bêtises, ou plutôt que tu avais su où il était, dans le camp des gitans, au bord de la rivière, où vivait une petite chienne, une délégation de dames de la paroisse est venue à la maison.

Un peu étonnée, on ne fréquentait pas plus l’église à l’époque que maintenant, je les ai reçues avec des biscuits et du café. Avant de les jeter dehors quand j’ai enfin compris l’objet de la visite. Peut-être faudrait-il faire pratiquer un exorcisme?

De ce jour, je ne vivais plus. Je me suis mise à t’accompagner à l’école jusque dans la classe, je venais t’y chercher chaque après-midi. On rentrait à pied toutes les deux. Tu te souviens ? On s’arrêtait chez SPAR pour acheter des rouleaux de réglisse et des mini-bouteilles de coca que tu mâchonnais sur la route du retour.

Je ne savais pas quoi faire. Je ne voulais pas retourner chez la psychologue, j’avais peur que ça avive le souvenir de Frédéric la main dans ta culotte.

Un jour, une lettre est arrivée, ton père avait eu un accident sur le chantier. Il ne reviendrait pas à la maison. Il serait enterré là-bas. Il laissait un petit pécule, l’assurance.

J’ai sauté sur l’occasion. J’ai trouvé, par annonce, cette maison-ci, loin, là où personne ne nous connaissait, où personne ne voudrait faire pratiquer un exorcisme. C’était un viager mais le vieux monsieur était très âgé. J’ai payé le bouquet avec l’argent de l’assurance de ton père, et trois mois après le vieux monsieur est mort et nous avons déménagé dans la nouvelle maison.

Ici, les messages se sont arrêtés. On n’en a jamais parlé. De Frédéric et de ton père non plus.

Quand tu as entrepris d’ouvrir ton cabinet de voyante dans le garage, il y a quelques mois, j’ai pensé que peut-être, les messages avaient continué, tout ce temps, mais que tu n’avais rien dit. Je ne sais pas ce qu’il en est. Je pense juste que je dois tout te dire, que c’est important.

Toi aussi, tu dois tout dire à ta fille. Même si je suis mal placée pour juger – tout ça c’est à cause de moi, sans le savoir tu as suivi le même chemin que moi, le silence, le mensonge – j’aimerais que tu expliques à Mia, quand elle aura l’age, ce qui s’est passé avec son père et pourquoi tu ne lui as rien dit avant.

Je n’aurais pas le courage de t’en parler directement, je ne veux pas raviver tout ça, pardonne-moi. Je suis une vieille femme et j’ai fait bien des erreurs, mais j’aspire à une vieillesse au calme.

Tu trouveras ce cahier en temps et en heure et tu comprendras peut-être un peu mieux pourquoi tes relations avec les hommes sont si difficiles depuis toujours.

Pardonne-moi ma chérie.

Lili, ta maman qui t’aime très fort.


Je me réveille dans une position inconfortable, le cou cassé par l’accoudoir, endolori. Je me lève. Je me sers un verre d’eau à la fontaine. C’est glacé. Ça fait du bien. Je balance le gobelet dans la poubelle à pédale et vais voir où en est Judith. Elle a pas bougé. Assise dans une brume nauséabonde et grisâtre de tabac froid, elle fume, près du corps de Lili. Je m’approche et je m’accroupis devant elle. Il faut que j’aille chercher des clopes, elle dit. On se regarde. On se prend dans les bras. On se serre. On pleure.

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4 Replies to “LE CAHIER”

  1. Encore un personnage que l’on a envie de connaitre et des secrets de famille… Et puis les larmes libératrices près du corps de Lili qui attend le départ pour la grande scierie. Nous sommes avec elles dans l’atmosphère enfumé du salon, bravo !

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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