🎧📖[roman] Toute la lumiĂšre – chapitre 4

Toute la lumiere chapitre 4 ciel dorage

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Judith

Je savais bien que ça devait arriver un jour, mais pas comme ça, pas si vite. Pas en mon absence. Judith parle Ă  sa mĂšre. Elle est assise auprĂšs d’elle, seule, dans la chapelle funĂ©raire, pendant que je dors sur un canapĂ© qui pue le dĂ©tergent chimique dans le salon mitoyen. MĂ©mĂšre, parĂ©e pour une derniĂšre apparition, repose sur une table rĂ©frigĂ©rĂ©e. Ses traits maquillĂ©s n’ont plus rien Ă  voir avec la MĂ©mĂšre que je connais. Sa peau si fine, si douce, est froide et dure comme une pierre de riviĂšre. Son corps si mince, calfeutrĂ© par des vĂȘtements bien trop Ă©pais pour la saison – rembourrĂ© ? – est raide comme une bĂ»che. J’ai pas pu m’empĂȘcher de penser, en l’embrassant, Ă  ces grumes de bois des forĂȘts du nord qui descendent le courant, s’entrechoquant Ă  grand fracas, pour rejoindre la scierie oĂč on les calibrera en planches. MĂ©mĂšre – le corps de MĂ©mĂšre – attend l’heure du dĂ©part pour la grande scierie. C’est pas grave, son esprit s’est envolĂ© il y a dĂ©jĂ  longtemps. Y a plus personne, lĂ -dedans.

Judith a pris la main froide de sa mĂšre dans les siennes, mais elle l’a lĂąchĂ©e bien vite. Elle ne reconnaĂźt pas ce contact. Elle est privĂ©e pour toujours de la chaleur, de l’odeur, de la pulsation de sa mĂšre, contre qui elle s’est rĂ©fugiĂ©e tant de fois lorsqu’elle Ă©tait enfant. A son tour, Judith est orpheline. Avachie sur une chaise, jambes croisĂ©es, repliĂ©e sur elle-mĂȘme autour du grand cabas Ă  franges qui lui sert de sac Ă  main, posĂ© bien Ă  plat sur ses genoux, un fin cahier d’écolier ouvert sur le dessus, elle lit, et elle fume, cigarette sur cigarette. Il est quatre heures du matin. Elle lĂšve le nez de temps en temps et parle Ă  sa mĂšre, Ă  voix basse. Elle dit : Je te demande pardon, maman. J’aurais dĂ» ĂȘtre lĂ , j’aurais dĂ» m’occuper moi-mĂȘme de toi. J’étais si Ă©goĂŻste. Je n’étais pas lĂ , je t’ai abandonnĂ©e toute seule, dans ton lit, pendant que Mia mettait la maison sens dessus dessous. Pardon, maman. Je suis dĂ©solĂ©e. Je suis si dĂ©solĂ©e.

Judith ne pleure pas. Elle fume. Elle pleurera demain, aprĂšs la crĂ©mation, ou au moment de fermer le cercueil pour l’envoyer Ă  la scierie. Elle est si bouleversĂ©e, que les larmes ne viennent pas. Tout ce qu’elle peut faire, c’est accueillir bravement les souvenirs qui se prĂ©sentent en dĂ©sordre.

Lili dans la cuisine. Judith a 8 ans. Elles prĂ©parent ensemble du pain perdu. Des gens vont bientĂŽt arriver pour le goĂ»ter. Ça y est, les voilĂ . Judith emporte le pain perdu sur la table du jardin, Ă  l’ombre du cerisier. Elle trĂ©buche, lĂąche le plat qui s’écrase au sol, Ă©clate, envoyant valser des bris de verre et le goĂ»ter dans les plates-bandes. Judith est mortifiĂ©e. Elle pleure. Ce n’est rien, ma chĂ©rie, ce n’est rien. Juste du pain perdu. Lili console. Tiens, regarde, ce n’est pas perdu pour tout le monde. Les chats sont lĂ , ils lĂšchent les tartines enduites de lait, d’Ɠufs et de sucre. Judith a une petite coupure dans la paume de la main, Lili souffle dessus, avant de mettre du Mercurochrome.

Lili en robe de fĂȘte, rouge Ă  pois blancs, le jour de la kermesse des Ă©coles. Judith a cinq ans. HabillĂ©e d’un tutu en tulle rose, d’un collant, de ballerines dorĂ©es, elle va monter sur la scĂšne du thĂ©Ăątre municipal avec sa classe, danser la ronde des fleurs. Lili prend des photos. Des tas de photos. Papa n’est pas lĂ , il est en dĂ©placement sur un chantier, il ne rentrera pas avant trois semaines, on lui montrera les photos.

Lili avec papa. Un des rares vrais souvenirs avec papa. Pas de ces faux souvenirs qu’on raconte dans les familles de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration longtemps aprĂšs et qui finissent par devenir plus vrais que les vrais. Papa sort de la salle de bains, en maillot de corps, une feuille de papier Ă  cigarette collĂ©e Ă  l’angle de la mĂąchoire pour absorber le sang qui s’écoule d’une coupure faite par le rasoir. Ce doit ĂȘtre un dimanche matin parce que papa est lĂ  et Lili est dans la cuisine, elle prĂ©pare le poulet pour midi. Judith dessine. Papa se penche pour l’embrasser. Il sent bon. Il la chatouille un peu, pour la faire crier de plaisir. On rit. Papa se colle contre Lili et l’enserre dans ses bras, l’embrasse dans le cou. Lili glousse un peu, se tortille, minaude. Elle est heureuse. Ça se voit. Tout le monde est heureux. Papa vole un morceau de tomate, maman gronde, pour de rire.

Judith Ă©crase sa cigarette, augmentant le petit tas de mĂ©gots Ă  cĂŽtĂ© du pied gauche de sa chaise. Judith est gauchĂšre. Je comprends mieux certaines choses. Merci d’avoir Ă©crit ce cahier, mĂȘme si c’est tard, trĂšs tard. Mais je comprends. Maman tu sais, j’ai trĂšs peu de souvenirs de papa. A part les photos et ce que toi, tu m’as racontĂ©e, je ne sais pas qui c’était, cet homme qui travaillait si loin et qui faisait de temps en temps une apparition de quelques jours Ă  la maison. Je sais que tu l’aimais. Quand il Ă©tait lĂ , tu devenais toute brillante. On aurait dit une nouvelle maman, plus neuve. Moi aussi, je l’aimais. Je l’aimais sans le connaĂźtre. Quelle petite fille n’aime pas son papa ? Tu sais, je suis dĂ©solĂ©e que Mia ait fouillĂ© ta chambre. Ça n’aurait pas dĂ» arriver. J’ai Ă©tĂ© lĂąche, je ne lui ai pas dit la vĂ©ritĂ© sur son pĂšre. Je croyais qu’elle Ă©tait trop jeune, que j’avais le temps. Ce n’est pas vrai. Je mens. Excuses-moi, maman. Je savais qu’il fallait que je le fasse, mais je n’avais pas le courage. Tu sais, je comprends que tu lui aies dit. Je comprends que tu n’aies pas voulu partir avec ça sur la conscience. C’est grave, de mentir Ă  ceux qu’on aime. J’espĂšre qu’elle me pardonnera. Je suis si dĂ©solĂ©e. DĂ©solĂ©e pour toi. DĂ©solĂ©e pour Mia. Je ne sais pas ce que j’ai fait de ma vie, maman. Comment je vais faire, sans toi ? VoilĂ  que je m’apitoie. DĂ©solĂ©e, maman, ce n’est pas ce que je voulais. Elle dort. Mia, elle dort. Elle est Ă  cĂŽtĂ©. Tu dois le savoir, non ? Tu vois tout ? Est-ce que tu me vois ? Est-ce que tu peux faire un signe, de lĂ  oĂč tu es ? Je suis idiote. Oh, je vais cesser de m’excuser, je sais que ça t’énerve. Il faut que je rĂ©pare, maintenant. Que je m’occupe d’elle. De Mia. Tu sais, c’est elle qui a trouvĂ© ton cahier. Elle l’a lu avant moi. Je l’ai trouvĂ©e en train d’essayer d’ouvrir la porte de mon cabinet avec un couteau de cuisine. Elle portait une de tes robes, la bleue. Elle parlait toute seule. Comme moi.

Judith s’adresse-t-elle vraiment Ă  MĂ©mĂšre, Ă  voix basse ? Ou alors c’est seulement dans sa tĂȘte ? Je sais pas. Je dors.

Je n’ai pas su ĂȘtre une aussi bonne mĂšre que toi. Je le vois bien. Elle m’en veut, elle a raison de m’en vouloir. J’ai fui les responsabilitĂ©s Ă  chaque fois que c’était possible. Mais tu Ă©tais lĂ , aussi. Tu Ă©tais tellement rassurante. Tellement protectrice. Je savais que tout irait bien quand je vous laissais toutes les deux, qu’il ne pouvait rien lui arriver de mal, parce que tu Ă©tais lĂ  pour elle comme tu as toujours Ă©tĂ© lĂ  pour moi. Maintenant il faut que j’assume, c’est moi la mĂšre, je dois la protĂ©ger. Comment je peux faire ça ? OĂč je peux puiser la force ? Tu m’aideras, dis ? Je penserai Ă  toi et je trouverai les mots, les gestes. Est-ce que ton esprit est par lĂ , Ă  baguenauder entre deux mondes ? Est-ce que tu es dĂ©jĂ  trĂšs loin ? Est-ce que je parle seule ? Est-ce que je t’avais dĂ©jĂ  dit que je t’aime ? Est-ce que c’est vraiment arrivĂ©, ce que tu racontes dans ce cahier ? Je veux dire, Ă  moi, est-ce que ça m’est vraiment arrivĂ© ? Je n’en ai aucun souvenir.

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(Cahier de Lili)

2 janvier 2012

Ma chĂ©rie, ma Judith, mon bĂ©bĂ©, ce cahier est pour toi. J’ai un aveu Ă  te faire et je ne peux pas, je n’y arrive pas. Je me confie Ă  ce cahier au cas oĂč il m’arriverait quelque chose, pour que tu saches quand mĂȘme. Une fille doit savoir ces choses-lĂ .

C’est de ma faute si ton pĂšre est parti mourir si loin de chez nous sur ce satanĂ© chantier. Je lui ai rendu la vie impossible Ă  cause de ça. AprĂšs ça, on se disputait tout le temps. Je voulais des excuses. Je voulais des certitudes. Je ne lui faisais plus confiance. J’avais tort. Je ne voulais plus qu’il me touche alors il est parti.

Te souviens-tu de la premiĂšre maison oĂč on habitait quand tu Ă©tais toute petite ? La longĂšre, en contrebas de la rue des Glycines, avec le grand jardin, les cerisiers, le lilas, l’étang au fond du jardin, avec la barque ? Tu Ă©tais si petite. Il doit y avoir une ou deux photos de cette maison dans l’album, un dĂ©jeuner dominical Ă  l’ombre du cerisier, du noisetier, un matin de NoĂ«l autour du sapin.

A la belle saison, c’était un rĂȘve, cette maison. La maison de vacances idĂ©ale. Mais l’hiver, quel froid ! Et l’humiditĂ© qui s’infiltrait partout, les moisissures, l’odeur de champignons. Il n’y avait pas de double vitrage, Ă  l’époque, l’hiver on vivait dans deux piĂšces, la cuisine chauffĂ©e par le Godin et la salle Ă  manger attenante, on dormait toutes les deux dans le canapĂ© pour ne pas s’éloigner du feu.

Quand ton pĂšre revenait, entre deux chantiers, on l’entendait klaxonner depuis le virage du haut, il entrait dans la cour avec son attelage et d’une seule manƓuvre impeccable il remisait la caravane contre la maison. Puis il dĂ©telait, garait la voiture prĂȘte au dĂ©part et lĂ , seulement, il se tournait vers nous et il ouvrait les bras en grand. Mes femmes ! Il disait. Nous, on attendait toutes les deux sur le seuil de la cuisine, impatientes de pouvoir lui sauter dans les bras. Quand il disait mes femmes on courait vers lui et on se serrait tous les trois dans les bras un moment, en riant. Je respirais l’odeur de son cou et celle de tes cheveux mĂȘlĂ©es , je m’en remplissais, j’aurai voulu que ça ne s’arrĂȘte pas.

Tu t’en souviens ? Tu te souviens que tu dormais dans la caravane ? Tu adorais cette caravane. Ça nous arrangeait bien, ton pùre et moi, on avait toutes les nuits la maison pour nous tout seuls.

Et puis il y a eu ça. Je ne sais pas comment je peux raconter ça mais je vais essayer. Il faut bien. Je vais essayer de ne rien oublier, mĂȘme si ça me fait mal d’y penser. J’y ai repensĂ© chaque jour pendant des annĂ©es, tu sais. Jusqu’au jour oĂč tu m’as prĂ©sentĂ© ton premier petit ami, je me suis posĂ©e des questions. C’est bĂȘte, mais bon, j’étais juste une mĂšre qui s’inquiĂ©tait pour son bĂ©bĂ©. C’est pas grand-chose, une mĂšre qui s’inquiĂšte. 

Ensuite je n’y ai plus beaucoup pensĂ©, jusqu’à l’arrivĂ©e d’AndrĂ© dans ta vie. Il ressemblait tellement Ă  ton pĂšre ! De caractĂšre, je veux dire. D’un seul coup, je me suis retrouvĂ©e vingt ans en arriĂšre. Mais je perds du temps, tu vas bientĂŽt rentrer des courses, je voudrais avoir fini d’écrire ça avant ton retour. Je vois bien que je tourne autour du pot.

Dans cette maison, la premiĂšre, la toiture Ă©tait pourrie. A chaque pluie, on courait placer des bassines, des casseroles, n’importe quoi, sous les fuites au premier Ă©tage, pour Ă©viter que l’eau ne traverse le double plafond et n’abĂźme jusqu’au rez-de-chaussĂ©e. L’étĂ© 81, ton pĂšre Ă©tait lĂ , pour une fois, pour de longues vacances. Un matin, il a enfilĂ© un costume propre, des chaussures cirĂ©es, il a rendu visite au propriĂ©taire.

Il avait une idĂ©e derriĂšre la tĂȘte, il voulait lui proposer un arrangement, de refaire la toiture si le propriĂ©taire payait les tuiles. Le propriĂ©taire a dit oui. Un bon accord, disait ton pĂšre, comme ça je pourrais partir tranquille, mes petites femmes seront au sec cet hiver.

Les tuiles sont arrivĂ©es sur un camion plateau Ă©quipĂ© d’une grue Ă  l’arriĂšre, deux palettes, de quoi remplacer toute la couverture. Ton pĂšre avait appelĂ© quelques copains et le jour dit, la rĂ©fection du toit a commencĂ©.

Ils Ă©taient cinq en tout, ton pĂšre inclus, dont quatre inconnus, des copains de travail de ton pĂšre que nous n’avions jamais vus auparavant. On ne recevait jamais grand monde Ă  cette Ă©poque et encore maintenant et plus souvent des mamans avec leurs petits, ou des couples, rarement des hommes seuls, mĂȘme quand ton pĂšre Ă©tait lĂ .

Cette fois-là, il n’y avait que des hommes, à part moi, et toi qui avait 5 ans. Des travailleurs, comme ton pùre. Des gars solides, avec de grosses mains, de grosses godasses, de grosses voix. Des rires tonitruants. Des buveurs de biùre.

Toute la matinĂ©e je me suis dĂ©pensĂ©e dans la cuisine pour prĂ©parer un bon gueuleton, quelque chose de reconstituant mais d’un peu raffinĂ©, quelque chose qui rendrait ton pĂšre fier de sa famille, qui ferait dire plus tard aux copains de ton pĂšre il s’est pas foutu de nous, Jean, il nous a bien reçus. Et aussi t’as une sacrĂ©e cuisiniĂšre Ă  la maison, mon vieux, Ă  ta place, je rentrerais plus souvent. Les glaçons Ă©taient au frais, le digestif et les cigarillos dans le bahut.

Toute la matinĂ©e, depuis six heures, Ă  la fraĂźche, deux des hommes ont transportĂ© les tuiles, huit par huit, de grosses tuiles plates, en terre cuite, pour remplacer les vieilles tuiles canal envahies par la mousse. Du jardin jusqu’au premier Ă©tage en passant par l’extĂ©rieur, l’escalier qui grimpait le long du mur de la maison, puis par le couloir des chambres et par l’étroit escalier de bois poussiĂ©reux qui menait au grenier.

Ils redescendaient avec les tuiles canal qu’ils empilaient sous l’escalier. Une pile descendait, l’autre montait. Toi, Judith, excitĂ©e comme une puce, tu faisais des allers-retours pour tout me raconter. Tu avais voulu porter une tuile aussi, les aider, mais c’était beaucoup trop lourd pour toi. Quand ils ont eu fini de rire, ils t’ont renvoyĂ©e dans la cuisine auprĂšs de moi. Reste pas lĂ , bouchon, c’est dangereux.

Pendant ce temps, les trois autres hommes, dont ton pĂšre, travaillaient sur le toit, en Ă©quilibre sur la charpente. Ils avaient l’habitude de travailler ensemble. Ils Ă©taient efficaces. PrĂ©cis. De bonne humeur. Le travail avançait rĂ©guliĂšrement.

Toi, pour te faire tenir un peu tranquille, je t’avais nommĂ©e commis de cuisine. Un grand tablier repliĂ© trois fois autour de la taille, tu allais me chercher des oignons dans le cellier, tu emportais les fanes de carottes aux lapins, tu grimpais sur un tabouret pour touiller dans les marmites. On entendait les pas lourds au-dessus, les appels, les rires, les coups de marteaux.

Aux alentours de midi, ton pĂšre a fait une apparition Ă  la cuisine. Il a soulevĂ© les couvercles, s’est brĂ»lĂ© les doigts dans la sauce. Le travail avance vite. A quelle heure on mange ? Quand vous voulez, j’ai rĂ©pondu. Le coq au vin Ă©tait cuit Ă  la perfection. On pouvait attraper un os dans la marmite, tirer dessus, et le ramener tout propre, la chair s’en dĂ©tachait toute seule. Je connaissais mon affaire, cuisiner ne m’a jamais fait peur.

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La table était mise, avec une nappe repassée, des serviettes en tissu, les assiettes de porcelaine des grands jours, le service de mariage de mes parents. Couteau à droite, fourchette à gauche, et petite cuillÚre au milieu, en travers, prÚs du verre à pied, pour le dessert, tarte tatin et glace à la vanille. Le grand jeu.

Le dĂ©jeuner, joyeux et bien arrosĂ©, a un peu traĂźnĂ© en longueur. Toi, Judith, tu prenais ton rĂŽle d’aide trĂšs au sĂ©rieux. Tu te prĂ©cipitais Ă  la cuisine pour rapporter une cuillĂšre, du pain, une carafe d’eau, et tu rougissais de plaisir sous les remerciements des hommes.

Bernard, Philippe, Yassine, Frédéric, et Jean, ton pÚre.

Bernard Ă©tait le plus vieux, au moins dix ans de plus que les autres. Philippe Ă©tait blond et portait une queue-de-cheval sous sa casquette de chantier, qu’il avait ĂŽtĂ©e pour venir Ă  table. Ce n’était pas trĂšs courant Ă  l’époque, les travailleurs avec des cheveux longs. C’était plutĂŽt un truc de musicien, un truc de jeune. Philippe compensait par une bonne Ă©ducation un peu outrĂ©e, il m’appelait madame Ă  tout bout de champ.

Yassine ne parlait pas beaucoup, il mangeait lentement, mastiquant en silence, avec des gestes prĂ©cautionneux comme s’il avait peur de casser quelque chose.

On voyait bien qu’ils n’avaient pas l’habitude de s’asseoir Ă  une belle table, les jours de chantier. C’était la premiĂšre fois qu’ils venaient chez nous, c’était comme un honneur. J’ai oubliĂ© de dire que ton pĂšre Ă©tait leur chef de chantier, pas n’importe qui, c’était lui qui parlait avec les ingĂ©nieurs en costume cravate, ils Ă©taient habituĂ©s Ă  travailler sous ses ordres. Pour eux, c’était, comme pour nous, un peu spĂ©cial. Une espĂšce d’intronisation.

C’était FrĂ©dĂ©ric le plus jeune, le moins ampoulĂ©, le plus naturel. Il t’appelait princesse, te faisait des sourires, comme un camarade, des clins d’Ɠil, pour te faire rire.

Pour toi, Ă  cinq ans, ils Ă©taient tous des vieillards. Sauf ton pĂšre, Ă©videmment. Un pĂšre n’a pas d’ñge pour sa petite fille chĂ©rie. Tu buvais les paroles des adultes, sans rien y comprendre, des sujets de grandes personnes, la politique, le travail, la mĂ©tĂ©o favorable ou pas.

Je me rappelle que tu t’es forcĂ©e Ă  reprendre deux fois du coq au vin, pour faire comme FrĂ©dĂ©ric. Je pensais que tu ferais une bonne sieste, aprĂšs ça. Au cafĂ©, tu t’es hissĂ©e sur les genoux de ton pĂšre. Tu voulais un canard, un morceau de sucre trempĂ© dans l’eau-de-vie de prune, mais j’ai dit non. Manquerait plus que ça. Qui va faire la vaisselle, si tu es saoule ? Tout le monde a ri.

Le travail a fini par reprendre, sous la chaleur, il restait un peu plus d’un tiers Ă  couvrir. On n’entendait plus les rires, seulement des coups de marteau et aussi, de temps en temps, un juron. Ils avaient trop mangĂ©, trop bu. J’avais peur qu’il y en ait un qui tombe. Je t’ai envoyĂ©e voir lĂ -haut s’ils voulaient de l’eau.

Je m’en suis voulu longtemps, tu sais. Je m’en veux encore. 

Comme tu ne revenais pas, au bout d’un long moment, je me suis dit que tu Ă©tais tombĂ©e de sommeil dans un coin et je suis montĂ©e voir.

Tu Ă©tais dans l’escalier, avec FrĂ©dĂ©ric. J’ai tout de suite vu que quelque chose n’allait pas. Il Ă©tait assis sur une marche, presque accroupi, il te parlait Ă  l’oreille. AppuyĂ©e contre sa cuisse, tu tremblais comme une feuille, les yeux rĂ©vulsĂ©s.

La main gauche de FrĂ©dĂ©ric fourgonnait sous ta robe et avec sa main droite, il frottait ta menotte contre son entrejambe. J’ai hurlĂ©.

-JUDITH !

Je t’ai attrapĂ©e par une aile. J’étais furieuse. 

FrĂ©dĂ©ric avait un sourire contrit, sa peau Ă©tait rouge brique, j’entendais sa respiration. Il a fui mon regard et s’est levĂ©. A ce moment-lĂ  tu es revenue Ă  toi et tu m’as Ă©chappĂ©e, tu t’es enfuie en courant jusque dans ta chambre. Je continuais de hurler, si j’avais eu un couteau de cuisine Ă  la main je crois que j’aurai attaquĂ© physiquement FrĂ©dĂ©ric.

-ESPÈCE DE SALOPARD ! SORS DE CHEZ MOI ! TOUT DE SUITE ! TIRE-TOI D’ICI OU J’APPELLE LES FLICS !

Il n’avait qu’à allonger le bras pour me faire taire, j’étais en dessous de lui dans l’escalier et il pesait bien deux fois mon poids. C’est peut-ĂȘtre ce qui serait arrivĂ© si nous avions Ă©tĂ© seuls tous les deux. Mais les autres avaient entendu, ton pĂšre Ă©tait en haut de l’escalier, incrĂ©dule. Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ici ?

-TON SALOPARD DE COPAIN TRIPOTE LES PETITES FILLES, IL A TOUCHÉ JUDITH !
 
-QUOI ? Qu’est-ce que tu dis ?

FrĂ©dĂ©ric ne s’est pas dĂ©fendu. Il n’a pas dit c’est pas vrai ou quelque chose d’approchant. Il aurait pu. Ton pĂšre aurait doutĂ©. Il n’a pas fait ça, il a juste dit dĂ©solĂ© et il a saisi mes bras pour me repousser contre le mur, pour passer. Il a dit je m’en vais.

Ton pĂšre lui est tombĂ© dessus dans le couloir. Il lui a flanquĂ© une rouste, Ă  coups de poing, Ă  coups de pied. L’autre ne se dĂ©fendait pas. RoulĂ© en boule par terre, il protĂ©geait sa tĂȘte de ses bras repliĂ©s. Les trois autres sont intervenus pour empĂȘcher ton pĂšre de le tuer.

Tout le monde criait, sauf Yassine. FrĂ©dĂ©ric est parti. Petit Ă  petit, ton pĂšre s’est calmĂ©. Il voulait venir te voir mais je l’en ai empĂȘchĂ©. Je t’ai rejointe dans ta chambre, tu Ă©tais cachĂ©e sous le couvre-lit, les mains sur les oreilles. Je me suis glissĂ©e prĂšs de toi et je t’ai prise dans mes bras. Je t’ai bercĂ©e.

Des voix, des pas pressés, des portiÚres qui claquent, des voitures qui démarrent.

Un peu plus tard, ton pĂšre est venu frapper Ă  la porte. J’ai rĂ©pondu j’arrive et je t’ai laissĂ©e, tu t’étais endormie. Si toi ou un de tes salopards de copains mettez encore la main sur ma fille, je jure que je vous descends tous l’un aprĂšs l’autre, j’ai dit Ă  ton pĂšre. C’est aussi ma fille, il a rĂ©pondu. Comment tu peux me dire ça ? Nous nous sommes disputĂ©s. A compter de ce jour nous n’avons plus jamais cessĂ© de nous disputer.

Nous t’avons emmenĂ©e chez le mĂ©decin, il a dit que tu n’avais pas de lĂ©sion physique, FrĂ©dĂ©ric ne t’avait pas pĂ©nĂ©trĂ©e. Le mĂ©decin t’a envoyĂ©e consulter une psychologue spĂ©cialisĂ©e dans les affaires de mineurs.

Ton pĂšre voulait dĂ©poser une plainte mais je l’en ai dissuadĂ©. Je ne voulais pas que ça se sache, qu’on te regarde bizarrement dans la rue, je pensais que c’était mieux de ne rien dire. J’ai peut-ĂȘtre fait une erreur. C’était pour toi. Pour te protĂ©ger.

La psychologue a dit que tu avais occultĂ© le souvenir et qu’on pouvait s’attendre Ă  ce qu’il resurgisse, ou pas. Qu’il n’y avait pas de rĂšgle en ce domaine. Que tu Ă©tais trop petite, que ce n’était pas Ă  nous d’en parler, qu’il fallait attendre pour voir ce qui allait se passer.

A la maison, on ne vivait plus. Ton pĂšre et moi on se parlait Ă  peine. Il dormait dans la caravane. A chaque fois que tu montais sur ses genoux, comme avant, j’avais un haut-le-cƓur. Je ne lui faisais plus confiance. Il a fini par nous Ă©viter, toi comme moi. C’était une injustice criante mais je ne rĂ©flĂ©chissais pas.

Ton pĂšre a consacrĂ© les deux semaines de vacances qui lui restaient Ă  finir de couvrir la maison tout seul, du soir au matin il Ă©tait sur le toit, hors d’atteinte. Et puis il s’enfermait dans la caravane. Quand il est reparti travailler, sur un gros chantier, un barrage quelque part en Afrique, il y en avait pour des mois, presque des annĂ©es, ça a Ă©tĂ© un soulagement pour moi.

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Ce doit ĂȘtre Ă  peu prĂšs Ă  cette Ă©poque que tu as commencĂ© Ă  recevoir des messages. T’en souviens-tu ?  Tu retrouvais des objets, tu rĂ©pondais Ă  des questions qui ne s’adressaient pas Ă  toi.

D’abord, j’ai cru que tu avais inventĂ© un nouveau jeu, que tu cachais des choses pour les retrouver ensuite, une façon de te rendre intĂ©ressante. Je ne disais rien, j’entrais dans ton jeu. Je marchais sur des Ɠufs, avec toi.

Un vendredi, on faisait la queue Ă  la boucherie chevaline pour acheter un steak, une dame Ă©tait lĂ , Madame Joly, devant nous, dans la file, elle se plaignait d’avoir Ă©garĂ© ses lunettes, depuis, elle n’y voyait plus rien. Tu as tirĂ© sa manche et tu as dit sĂ©rieusement, elles sont dans votre fauteuil, dans le pli du dossier. Tout le monde a souri. Elle est drĂŽle cette gamine.

Le lendemain, Madame Joly a tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  la maison, pour dire qu’elle ne comprenait pas comment, mais que les lunettes Ă©taient bien lĂ  oĂč tu avais dit. Je savais que tu n’étais jamais allĂ©e chez elle, je ne te lĂąchais pas d’une semelle.

Une autre fois, le facteur Ă©tait lĂ , je signais un recommandĂ©, tu jouais non loin, avec des chatons. Le facteur a dit j’espĂšre que le train de 15 heures ne sera pas en retard, j’attends mon fils et sa famille. Ce devait encore ĂȘtre un vendredi, veille de week-end. Tu as rĂ©pondu de ta voix fluette et haut perchĂ©e. Le train a trois heures de retard Ă  cause d’un troupeau de vaches qui s’est aventurĂ© sur la voie, mais tout va bien. C’était vrai.

Ou alors j’aurais bien besoin d’un coup de main dans le jardin, il faudrait tailler les branches du cerisier avant le printemps. Et toi : Gilbert, le fils de votre voisin, s’ennuie, il se fera une joie de se rendre utile en Ă©change de quelques kilos de cerises Ă  la belle saison. Et ça marchait.

Uniquement des choses triviales. Des messages Ă  dix francs. Jamais rien d’important, de vraiment important, mais quand mĂȘme, un drĂŽle de truc. Avec un vocabulaire d’adulte, des mots que, du haut de tes cinq ans, tu n’avais jamais prononcĂ©s, dont tu ne connaissais pas le sens. AventurĂ© sur la voie, se fera une joie de se rendre utile, Ă  la belle saison.

Je ne voulais pas que ça s’ébruite, mais ça a quand mĂȘme fini par se savoir. Petit Ă  petit des gens sont venus, presque Ă  chaque fois pour retrouver des objets Ă©garĂ©s. Les messages n’étaient pas systĂ©matiques. Ce n’est pas parce que quelqu’un perdait quelque chose que tu saurais oĂč le retrouver. Ça tombait, comme ça, n’importe quand. Ta petite voix.

Le deuxiÚme volume de La Guerre et la paix ne sera livré que dans quinze jours. A la bibliothÚque.

Un incendie s’est dĂ©clarĂ© sur le causse, les pompiers demandent des renforts. Et la sirĂšne sonnait juste aprĂšs pour battre le rappel des pompiers volontaires.

Il n’y a plus de citrons chez Vernet, ils ont Ă©tĂ© achetĂ©s par Monsieur Mazet pour sa confiture. A moi, faisant la liste des courses.

Des messages Ă  dix francs. Mais quand mĂȘme.

AprĂšs que tu avais retrouvĂ© Whisky, le petit chien blanc de Madame Martinez, qui faisait toujours les pires bĂȘtises, ou plutĂŽt que tu avais su oĂč il Ă©tait, dans le camp des gitans, au bord de la riviĂšre, oĂč vivait une petite chienne, une dĂ©lĂ©gation de dames de la paroisse est venue Ă  la maison.

Un peu Ă©tonnĂ©e, on ne frĂ©quentait pas plus l’église Ă  l’époque que maintenant, je les ai reçues avec des biscuits et du cafĂ©, avant de les jeter dehors quand j’ai enfin compris l’objet de la visite. Peut-ĂȘtre faudrait-il faire pratiquer un exorcisme?

Je me suis mise Ă  t’accompagner Ă  l’école jusque dans la classe, je venais t’y chercher chaque aprĂšs-midi. On rentrait Ă  pied toutes les deux. Tu te souviens ? On s’arrĂȘtait chez SPAR pour acheter des rouleaux de rĂ©glisse et des mini-bouteilles de coca que tu mĂąchonnais sur la route du retour.

Je ne savais pas quoi faire. Je ne voulais pas retourner chez la psychologue, j’avais peur que ça avive le souvenir de FrĂ©dĂ©ric la main dans ta culotte.

Un jour, une lettre est arrivĂ©e, ton pĂšre avait eu un accident sur le chantier. Il ne reviendrait pas Ă  la maison. Il serait enterrĂ© lĂ -bas. Il laissait un petit pĂ©cule, l’assurance.

J’ai sautĂ© sur l’occasion. J’ai trouvĂ©, par annonce, cette maison-ci, loin, lĂ  oĂč personne ne nous connaissait, oĂč personne ne voudrait faire pratiquer un exorcisme. C’était un viager mais le vieux monsieur Ă©tait trĂšs ĂągĂ©. J’ai payĂ© le bouquet avec l’argent de l’assurance de ton pĂšre, et trois mois aprĂšs le vieux monsieur est mort et nous avons dĂ©mĂ©nagĂ© dans la nouvelle maison.

Ici, les messages se sont arrĂȘtĂ©s. On n’en a jamais parlĂ©. De FrĂ©dĂ©ric et de ton pĂšre non plus.

Quand tu as entrepris d’ouvrir ton cabinet de voyante dans le garage, il y a quelques mois, j’ai pensĂ© que peut-ĂȘtre, les messages avaient continuĂ©, tout ce temps, mais que tu n’avais rien dit. Je ne sais pas ce qu’il en est. Je pense juste que je dois tout te dire, que c’est important.

Toi aussi, tu dois tout dire Ă  ta fille. MĂȘme si je suis mal placĂ©e pour juger – tout ça c’est Ă  cause de moi, sans le savoir tu as suivi le mĂȘme chemin que moi, le silence, le mensonge – j’aimerais que tu expliques Ă  Mia, quand elle aura l’age, ce qui s’est passĂ© avec son pĂšre et pourquoi tu ne lui as rien dit avant.

Je n’aurais pas le courage de t’en parler directement, je ne veux pas raviver tout ça, pardonne-moi. Je suis une vieille femme et j’ai fait bien des erreurs, mais j’aspire à une vieillesse au calme.

Tu trouveras ce cahier en temps et en heure et tu comprendras peut-ĂȘtre un peu mieux pourquoi tes relations avec les hommes sont si difficiles depuis toujours.

Pardonne-moi ma chérie.

Lili, ta maman qui t’aime trùs fort.


Je me rĂ©veille dans une position inconfortable, le cou cassĂ© par l’accoudoir, endolori. Je me lĂšve. Je me sers un verre d’eau Ă  la fontaine. C’est glacĂ©. Ça fait du bien. Je balance le gobelet dans la poubelle Ă  pĂ©dale et vais voir oĂč en est Judith. Elle a pas bougĂ©. Assise dans une brume nausĂ©abonde et grisĂątre de tabac froid, elle fume, prĂšs du corps de Lili. Je m’approche et je m’accroupis devant elle. Il faut que j’aille chercher des clopes, elle dit. On se regarde. On se prend dans les bras. On se serre. On pleure.

*

Lire Toute la LumiĂšre chapitre 5 âžĄïž

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4 rĂ©ponses Ă  “🎧📖[roman] Toute la lumiĂšre – chapitre 4”

  1. Encore un personnage que l’on a envie de connaitre et des secrets de famille… Et puis les larmes libĂ©ratrices prĂšs du corps de Lili qui attend le dĂ©part pour la grande scierie. Nous sommes avec elles dans l’atmosphĂšre enfumĂ© du salon, bravo !

    1. Merci Sylvette, je suis contente que ça vous plaise toujours.

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