LENDEMAIN DE FETE

Il y a quelques semaines, j’ai participé à un concours de nouvelles, lancé par le blog A propos d’écriture, que je visite de temps en temps.

Il fallait, en 2500 mots maximum, produire un texte commençant par ces mots “ X  s’arrêta net. Impossible de se repérer dans tout ce fatras.”

Évidement, je n’ai pas gagné. Mais l’exercice était sympathique.

J’ai maintenant le premier chapitre d’un roman de SF… que je n’écrirais sûrement jamais, même si j’ai bien du mal à m’empêcher d’imaginer la suite.

Le voici.

HiHa s’arrêta net. Impossible de se repérer dans ce fatras. Il resta un instant planté là et balaya l’espace du regard afin d’enregistrer le maximum d’informations. La vaste salle des fêtes du Centre National d’Études et d’Analyses, hier soir si bien apprêtée, semblait ce matin dévastée par le récent passage d’un cyclone.

Du plafond de verre pendaient de pauvres lustres méchamment amochés et des calicots de papier en lambeaux. Le bel ordonnancement des tables, que quelqu’un s’était donné la peine de dresser en cercle tout autour de l’espace central, n’était plus qu’un vague souvenir.

Des chaises brisées, retournées, jonchaient le plancher de danse et jusqu’à l’estrade, occupée en son centre par un amas d’instruments de musique en partie calcinés jetés pêle-mêle, duquel pointaient le couvercle ouvert d’un piano de concert et le manche d’une contrebasse, comme la partie émergée d’un improbable monstre marin en train de sombrer tandis que le jour se levait et que la verrière se teintait artificiellement de rose.

Quelle nuit !

L’heure avançait. L’expérience touchait à sa fin, HiHa entreprit de fouiller systématiquement la salle afin de retrouver Jean-Christophe. Autour de lui, d’autres émergeaient de leur sommeil d’ivrogne, hagards. Il n’était pas le seul à avoir perdu quelqu’un ou quelque chose. Pour le moment, il demeurait incognito.

Il avait beau savoir que Jean-Christophe essaierait de lui échapper, bien qu’il lui fût impossible de s’évader de cette salle, hermétiquement close, il s’était laissé distraire par un groupe de femmes d’âge mûr qui le lorgnaient en chuchotant, par-dessus la corbeille de fleurs naturelles trônant au centre de leur table.

Où étaient-elles, à cette heure-ci ? Avaient-elles reconnu en lui HiHa, le célèbre chercheur ? Il paraît que les femmes sont plus douées à ce jeu que les hommes. À sa décharge, HiHa n’avait jamais vu une telle variété de personnes de sexe féminin. Un groupe à la fois aussi homogène -uniquement des femmes, d’âge à peu près équivalent- et disparate -brune, blanche, blonde, grande, rousse, noire, grosse, petite- présentait de nombreux sujets d’étude. Il faudrait qu’il se renseigne pour savoir comment en approcher de semblables.

Quelques minutes d’inattention, il avait perdu Jean-Christophe de vue, lequel en avait profité pour disparaître et mener sa vie de son côté. S’il l’avait signalé, Jean-Christophe aurait été localisé en deux secondes dans la cohue, grâce à son implant. C’était inutile, tous ses faits et gestes étaient enregistrés par le système de surveillance, au même titre que ceux de toutes les personnes présentes. HiHa n’avait pas besoin de coller aux basques de Jean-Christophe pour récupérer toutes les données. C’était heureux car Jean-Christophe, évadé, n’avait pas reparu de la nuit.

Pourquoi s’obstiner à disparaître comme ça dès que l’occasion s’en présentait ? Pour le jeu, répondrait Jean-Christophe. Cela s’appelle cache-cache. Le concept du jeu, passablement répandu dans la société humaine, échappait à HiHa, qui faisait son possible pour comprendre. Il s’en approchait petit à petit, ce qui était nouveau pour lui. Ce qui lui paraissait il y a peu totalement fumeux avait commencé de l’intéresser. Il acceptait les règles du jeu que Jean-Christophe voulait lui faire jouer. Voyons voir si je peux te retrouver le premier, pensait-il, se remettant en marche.

Il soulevait les nappes, déplaçait les obstacles, se penchait pour regarder sous les tables encore debout. Vaisselle de porcelaine, couverts en argent, serviettes en toile de lin naturelle, brodées à la main, s’éparpillaient au sol parmi les bris de verre en cristal de Bohème et les reliefs du buffet, plats en sauce, quiches, gâteaux à la crème et ganaches, agglutinés dans un affreux gâchis gluant qu’il faudrait plusieurs heures pour nettoyer.

HiHa progressa jusqu’au quart de la salle environ, avant de se dire fort à propos que si Jean-Christophe se déplaçait aussi, une recherche méthodique avait peu de chances d’aboutir.

Son regard s’arrêta sur un yucca véritable présenté dans une jardinière de vrai bois, souillée par des mégots coudés, à peine écrasés. Cette fois-ci, le labo avait bien fait les choses. Tout le budget nécessaire à une reconstitution crédible avait été débloqué. Il faudrait qu’il se renseigne pour savoir comment obtenir de telles merveilles dans son département. Deux authentiques yuccas en pot dans la salle de réunion feraient forte impression.

HiHa archivait dans sa mémoire chaque détail. C’était la troisième fois qu’il lui était donné d’observer une telle manifestation de l’intérieur. Pourtant, ses capacités d’analyse hors normes ne lui permettaient pas encore d’expliquer ce qu’il se passait exactement. A quel moment une cérémonie placée sous les auspices de l’harmonie et de la joie se mettait-elle à dérailler ? Il ne parvenait pas à isoler le déclic, l’événement déclencheur, c’était comme si, sans se concerter, tous les humains présents dans la salle devenaient fous au même moment.

C’est à cause du désespoir, avait expliqué Jean-Christophe. Le désespoir qui étreint notre âme lorsqu’on voit que tout est perdu, qu’il n’est plus possible de revenir en arrière, qu’on a irrémédiablement gâché la chance qui s’offrait à nous. La plupart du temps, on donne le change, on fait comme si. Mais il y a, en chacun de nous, un être qui hurle de douleur, qui appelle au secours et qui tente pauvrement de détourner la responsabilité de la catastrophe vers le ciel. Lorsque, enfin, ayant épuisé tous les stratagèmes susceptibles de lui apporter l’oubli momentané de sa condition, il se rend à l’évidence, il lui vient le besoin organique de commettre un meurtre ou de s’autodétruire. Cela s’appelle le désespoir. Ce que tu vois ici, HiHa, ce sont des êtres désespérés.

De floues formes humaines, grognantes et gémissantes, se redressaient ici et là. Des hommes et des femmes hier pomponnés de frais. Des hommes en bras de chemise sortant de leur torpeur, la ceinture dégraffée, les pieds dans des chaussettes dépareillées. Des femmes dont le maquillage fatigué maculait les joues d’ornements bleuâtres, à moins que ce fût des hématomes. Tous décoiffés et mal fagotés dans leurs vêtements de fête froissés, tâchés, décousus, déchirés. Des zombies du petit matin.

L’absorption d’alcool à haute dose, qui, d’après Jean-Christophe, devait permettre de trouver l’oubli de soi, en était en grande partie responsable. HiHa savait qu’un jour, il devrait vérifier cette hypothèse en consommant lui-même du poison. Mais, ne s’y sentant pas encore assez préparé -trop peu de données objectives, pas assez de mesures irréfutables- il reculait devant l’obstacle. Encore une fois, il avait décliné l’offre de Jean-Christophe, lorsque celui-ci lui avait tendu une bouteille à peine entamée avec un geste du bras qui voulait dire vas-y.

-Bois, si tu veux comprendre !

-Peut-être une autre fois.

-Tu parles !

L’ironie était visible dans le regard de Jean-Christophe, un sourire teinté de mépris passait furtivement sur son visage émacié. Comment un tel être, aussi imparfait, aussi grossier, aux capacités aussi limitées, pouvait-il se permettre de regarder de haut un chercheur de premier plan tel que HiHa ?

La salle des fêtes baignait maintenant dans une lumière plus franche, il savait que les portes allaient bientôt se rouvrir.

Changeant de méthode, il repoussa du pied un tas de chiffons, qui, au final, n’en était pas un, mais une vieille femme ensommeillée qui s’éloigna de mauvaise grâce de quelques mètres. Il se posta pile au centre de la salle et entreprit un scan panoramique, recherchant tous les éléments bleu jean en priorité, le bleu dont Jean-Christophe avait tenu à s’affubler pour sortir hier soir. C’est alors que la vieille qu’il avait réveillée donna l’alerte.

-HiHa est ici ! HiHa est ici ! Cria-t-elle d’une voix de musaraigne apeurée.

Il la fusilla du regard. Puis retrouva aussitôt une attitude scientifique, se demandant quel était cette impulsion, si peu professionnelle, qui le poussait à réagir ainsi. La voix de la vieille ne portait pas bien loin et son cri n’eut d’autre conséquence que de faire déguerpir deux jeunes adultes s’apprêtant à forniquer à l’abri du buffet, qui, curieusement, tenait encore debout. La vieille se désintéressa de lui, tourna le dos et entreprit d’enfiler un anorak.

Quelle chose étrange que de ressentir une émotion ! Si c’était bien de cela qu’il s’agissait. Mais HiHa ne pouvait faire deux choses en même temps. Il mit de côté ces considérations et se re-concentra sur la recherche de Jean-Christophe.

À cet instant, la porte du fond s’ouvrit. Entra une équipe de nettoyage impeccable précédée par un bac à déchets automatique qui s’enclencha immédiatement, sélectionnant et triant les détritus avant de les balancer dans la benne.

Du coin de l’œil, HiHa enregistra un mouvement à sa gauche et vit Jean-Christophe se faufiler en direction de la sortie.

Il eut envie de sourire, à son plus grand étonnement. La pauvre tentative de Jean-Christophe pour disposer de son libre arbitre lui était sympathique. C’était de bonne guerre. Surpris par cette idée qui lui était venue on ne sait d’où, il se demanda si Jean-Christophe ne déteignait pas un peu sur lui. Ne serait-il pas en train d’acquérir, à son contact, certaines caractéristiques de l’espèce humaine, dont il avait une connaissance toute théorique ?

-Stop ! cria-t-il en le rejoignant d’un bond, révélant ainsi à tous sa présence.

Ça n’avait plus d’importance. Par la porte latérale, entrait maintenant une escouade de gardes armés, au cas où, de matraques électriques, qui se dispersèrent pour rassembler hommes et femmes, sans ménagement, et les repousser vers la sortie.

HiHa prit fermement le coude de Jean-Christophe.

-Ne bouge pas.

L’officier repéra HiHa et s’approcha de lui. Claquant des talons, il le salua selon le protocole.

-Tout s’est bien passé ? Demanda-t-il.

-Parfaitement bien. Je vous confie Jean-Christophe. Prenez-en soin.

-Vous l’aviez perdu, n’est-ce pas ? L’expérience est-elle valide ?

HiHa n’était pas assez naïf pour croire qu’on lui laisserait les mains libres pour mener une telle expérience sans surveillance militaire, mais il avait failli l’oublier. Il ouvrait la bouche pour répondre quand, contre toute attente, Jean-Christophe le devança.

-Naturellement, qu’elle est valide ! Nous en étions convenus à l’avance, dit-il.

Il y eut un léger flottement. Il n’était pas prévu que le sujet de l’expérience s’exprime à ce stade du protocole. L’officier jugea opportun de poursuivre sa mission sans y déroger d’un iota.

-Par ici, dit-il en prenant l’autre coude de Jean-Christophe pour l’emmener, docile, vers la sortie.

HiHa suivait pensivement Jean-Christophe des yeux. Au tout dernier moment, avant de franchir le sas qui le ramènerait vers le laboratoire, Jean-Christophe se retourna et lui fit un grand sourire assorti d’un clin d’oeil.

Le temps de réagir, il était parti.

HiHa listait mentalement les questions. Pour quel motif intime, propre à l’espèce humaine, Jean-Christophe avait-il menti au militaire ? Et d’ailleurs, comment mentir ? HiHa serait-il capable, quant à lui, d’énoncer une contrevérité avec autant d’aplomb ? Qu’est-ce que l’empathie ? Qu’est-ce que la colère ? À quoi cela peut-il bien servir ? Dans quel service se procurer un groupe de femmes à étudier ?

Pendant qu’il accomplissait les formalités d’usage, remettant son badge provisoire à l’accueil et signant le registre, HiHa s’émerveillait de toutes ces questions. Nul doute qu’il soit tout près de faire une découverte majeure. La reconnaissance ou la renommée qu’il pourrait tirer de ses recherches ne l’intéressait pas. La vérité, si.

Il était impatient de partager tout cela avec ses collègues du laboratoire. En particulier Ilia, qui travaillait spécifiquement sur les comportements sectaires de l’espèce humaine, en passe de prouver qu’ils étaient responsables du déclin de cette grande civilisation.

Le véhicule spécial qui emportait Jean-Christophe passa près de HiHa. Ils échangèrent un regard. Le dernier. Dernier homme augmenté naturel, respirant sans assistance malgré la pollution, se foutant du quart comme du tiers et réagissant toujours en dehors des normes établies, Jean-Christophe avait fait son temps. Son effacement avait été planifié. Il serait remplacé dans quelques jours.

A ce moment, une femme, qu’on venait de harnacher pour une sortie à l’air libre, s’échappa en courant du groupe de participants occupés à embarquer dans un long bus noir et opaque, se prit les pieds dans le tuyau de son respirateur et s’étala de toute sa hauteur sur la chaussée, ralentissant le trafic dans le parking du Centre National d’Etudes et d’Analyses. Un garde la souleva sans peine et la ramena dans la file d’embarquement.

-Saleté d’humaine !

Ainsi donc HiHa n’était pas le seul de son espèce capable d’éprouver de la colère ? Voilà qui apportait encore un éclairage nouveau. Il enregistra le numéro d’identification du garde afin de s’entretenir avec lui plus tard, puis il sortit.

Dehors, l’électrosmog était à son comble. Un écran flottant équipé d’une caméra de surveillance en 12D et affichant 25/12/2064 – 11:11, passa au-dessus de sa tête en silence et disparut dans le cloaque. Comme il s’y attendait, la fine pluie d’hydrocarbures noyait béton et bitume, empuantissant murs, trottoirs et chaussée, dont suintait goutte à goutte un flot de véhicules anonymes.

HiHa, intelligence artificielle issue de la cinquième génération, chercheur en anthropologie sociale de son état, engagé avec enthousiasme dans l’étude des comportements humains, grâce à la culture en laboratoire de quelques centaines de représentants de l’espèce Homo Sapiens sapiens, se savait à sa place.

Il avait du travail pour encore quelques décennies et toute l’énergie fossile nécessaire pour en venir à bout.

Pour lire les nouvelles lauréates du concours, c’est par ici : https://www.aproposdecriture.com/?s=concours

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