🎧📖Podcast Les Histoires vraies du Bougreloche [#2]

Le Bal au ChĂąteau de Salazar
Le Bal au chñteau de Salazar. Collage sur papier format raisin et encre. ƒuvre originale Vie 464 reproduction interdite.

âŹ…ïž Lire le chapitre prĂ©cĂ©dent

Le messager

Le ciel rosissait de plaisir devant le jour naissant et la fĂȘte tirait Ă  sa fin. Merlun et Cokine s’étaient retirĂ©s dans leurs appartements. Le signal Ă©tait clair. Il fallait rentrer chez soi. La grande galerie du chĂąteau avait encore une fois accueilli tout ce que Salazar comptait de particules, majuscules, start-up et tartelettes. Étaient lĂ  le Specteur d’AcadĂ©mie et sa clique, le Recteur du National Teat et sa claque, l’Archipontife basilicum et ses cloches. Le ban et l’arriĂšre-ban. Tout ce que le royaume comptait de vendeurs de pistaches, de mirlitons et de produits Ă  usage rĂ©crĂ©atif avait investi les jardins. Le petit peuple de Salazar s’était rempli la panse et les yeux. RassasiĂ©, on s’endormait dans les buissons. Certains avaient plantĂ© leur tente. Quelques irrĂ©ductibles soliloquaient encore dans le vide. Thons, barbeaux, morues et maquereaux avaient depuis longtemps cessĂ© de frĂ©tiller du cĂŽtĂ© des cuisines.

Dourakuire, lĂ©gĂšrement arquebusĂ© mais toujours bon pied bon Ɠil, s’apprĂȘtait lui aussi Ă  rejoindre ses quartiers, avec le soutien sans faille de son smoac. Il en fut empĂȘchĂ©. Dans le plus grand mĂ©pris des rĂšgles du protocole, un messager venait d’ĂȘtre dĂ©posĂ© sur l’aire d’atterrissage de la tour Est par une gigogne argentĂ©e, sans qu’aucune visite eut Ă©tĂ© annoncĂ©e. Il arrivait de Loindukonte, en urgence, porteur de nouvelles d’une extrĂȘme gravitĂ©. Certes, on n’entreprend pas un tel voyage, de nuit, sans raison sĂ©rieuse. DĂ©jĂ , en plein jour, le survol des Troisixes est dĂ©conseillĂ© aux gigognes inexpĂ©rimentĂ©es, Ă  cause des vents coulis et des caprices de la mĂ©tĂ©o Ă  cette altitude
 Mais de nuit ! Pour mĂ©moire, la chaĂźne des Troisixes s’étire sur plus de six cents lieues et culmine Ă  six mille pieds au Pic de La Mirandole. Elle enserre ToukontefĂ© dans sa muraille de pierre Ă  l’ouest et au sud, oĂč sont les falaises tombant directement dans les flots en furie, et Ă  l’est, oĂč se trouve Loindukonte, dont vient le messager. Cet atterrissage nocturne avait de quoi laisser perplexe. Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il a ? Qui c’est celui-la ?

On tira de leur lit leurs royales majestĂ©s. Il fallut insister, mais enfin, le messager refusait de parler en dehors de la prĂ©sence des souverains. Les formules de politesse expĂ©diĂ©es, il dĂ©livra enfin son message. Puis il se jeta sur un fut de biĂšre, qu’il engloutit sans reprendre son souffle – et sans qu’on lui fit aucune remarque, car on sait vivre, Ă  ToukontefĂ©. AprĂšs quoi il fut secouĂ© par le hoquet toute la journĂ©e, qu’il passa Ă  uriner au pied des arbres, accomplissant le tour de la propriĂ©tĂ© dans le sens des aiguilles d’une montre puis dans le sens inverse. Et toujours ce fichu hoquet pour signaler sa prĂ©sence ! La vie des messagers est semĂ©e d’embĂ»ches.

Mais revenons au message, dont la teneur Ă©tait Ă  peu prĂšs celle-ci si j’en crois maman, qui, Ă  ce point prĂ©cis du rĂ©cit, se raclait la gorge abondamment avant d’adopter une voix d’outre-tombe dont je me demande toujours d’oĂč elle pouvait bien la tirer, Ă©tant donnĂ© qu’elle mesurait en tout et pour tout un mĂštre cinquante pour quarante-deux kilogrammes.

«J’ai quittĂ© Loindukonte au pĂ©ril de ma vie voilĂ  trois jours, sans informer personne, afin de vous prĂ©venir que quelque chose de pas cathodique se trame. La menace vient du Nord, par la voie des airs.

Merlun, Cokine, et Dourakuire qui n’aurait ratĂ© ça pour rien au monde, tournĂšrent la tĂȘte de façon Ă  voir par la fenĂȘtre orientĂ©e au Nord. Rien.

-Du Nord ? La voie des airs, dis-tu ?

-C’est cela. Des objets volants non rĂ©pertoriĂ©s, qui se multiplient Ă  l’identique et se dĂ©placent lentement mais sĂ»rement. Au garde-Ă -vous, le messager rĂ©citait son texte.

–Des objets ? Quels objets ?

-Des sortes de nuages, majesté.

Cokine donna un coup de coude à Merlun pour lui signaler que le col de sa robe de chambre baillait de façon disgracieuse.

-Des nuages ? Il y a des nuages dans le ciel et tu risques ta vie pour venir me rĂ©veiller ? Merlin, distrait, rajustait sa tenue. Le messager rompit le garde-Ă -vous et s’anima soudain.

-Mais, majestĂ©, il ne s’agit pas de n’importe quels nuages.

-Qu’ont-ils de spĂ©cial ?

-Ils sont rouges et en forme de cƓur. Tous.

–En effet, c’est Ă©tonnant. Mais n’as-tu pas parlĂ© de menace ?

Merlun et Cokine Ă©changĂšrent un regard.

–Ça a commencĂ© joliment, par une traĂźnĂ©e de petit cƓurs au coucher du soleil. HĂ©las, ça ne s’arrĂȘte plus. Le rouge s’accumule. C’est comme une armĂ©e en marche. Il n’y a aucune explication rationnelle Ă  ce phĂ©nomĂšne.

-Étrange ! Et alors ?

–Alors ? Il avait presque criĂ©. Le rouge a atteint hier le Pic de la Mirandole. BientĂŽt il franchira les Troisixes et se rĂ©pandra Ă  ToukontefĂ©. Ç’en sera fini de nos petits pays.

-N’exagĂ©rons rien. Merlun retenait Ă  grand peine un bĂąillement.

–A Loindukonte, les gens passent leur journĂ©e nez en l’air et bouche ouverte Ă  regarder avancer le rouge. Plus personne ne va travailler. Et la nuit, impossible de fermer un Ɠil ! Tout le monde a peur. On fait des rĂ©serves.

-Que pouvons-nous y faire ?

-A Loindukonte, toute la vie Ă©conolique est paranysĂ©e. Les branques craignent la branqueroute. Elles ont bloquĂ© tous les savoirs. Les citoyens se rassemblent aux carrefours et sur les rond-points. Des factions se forment. Des Ă©meutes ont lieu. Bonnet blancs contre blancs bonnets. Gilets noirs contre gilets bleus. C’est trĂšs inquiĂ©tant, on n’a jamais vu ça, tout fout le camp, etc. »

En effet, dĂšs le lendemain matin, le vent d’est apporta une ribambelle de jolis petits nuages d’un rouge vif du plus bel effet, qui Ă©taient tous, sans exception, en forme de cƓur, comme le messager l’avait prĂ©dit. Ça, une menace ? pensait Merlun. Ces kontelointains sont des poules mouillĂ©es, pas de doute. Il convoqua cependant tout ce que Salazar comptait de scientifiques, chercheurs et sachants, en un grand conseil. Ayant Ă  cƓur de justifier leurs Ă©moluments, aprĂšs de longues discussions et arguties, ils prirent, comme toujours, une dĂ©cision prudente et sans consĂ©quence immĂ©diate. Ils nommĂšrent le phĂ©nomĂšne. Nimbocardiocumulus, en un seul mot. On Ă©tait bien avancĂ©.

*

Vous venez de lire le deuxiùme chapitre de “Les Histoires Vraies du Bougreloche”.

Le cadre est posĂ©, l’élĂ©ment dĂ©clencheur, le messager, a fait son apparition. La semaine prochaine nous allons faire connaissance en plus en dĂ©tail avec quelques-uns des principaux protagonistes.

J’ai Ă©crit un article en rapport avec l’élĂ©ment dĂ©clencheur du rĂ©cit, accompagnĂ© d’un podcast. Pour le lire ou pour l’écouter, c’est ici :

L’élĂ©ment dĂ©clencheur : 7 clĂ©s Ă  connaĂźtre absolument

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou Ă©crivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

L’image qui sert d’illustration Ă  cette page est un collage que j’ai rĂ©alisĂ© en agençant toutes les parties dĂ©coupĂ©es d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une Ɠuvre originale que je vous remercie de ne pas dĂ©naturer si vous dĂ©cidez d’en copier l’image. Son titre est “LE BAL”.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Enfin, vous ĂȘtes libres de prĂ©fĂ©rer les polars. Ça tombe bien. Sur ce blog vous pouvez aussi lire “Toute la LumiĂšre”, en cliquant ici.

Merci. A bientĂŽt.

Lire le chapitre suivant âžĄïž

Partager l'article :
  •  
  •  
  •  
  • 3
  •  
  •  
  •  
    3
    Partages

6 rĂ©ponses Ă  “🎧📖Podcast Les Histoires vraies du Bougreloche [#2]”

  1. pierrefavrebocquet dit :

    SacrĂ©e astuce que nous donne lĂ  pour fertiliser le sol d’un verger 😉 uriner au pied des arbres est bon pour l’arbre (si j’en crois Damien Dekarz, qui anime la chaĂźne YouTube ” Permaculture AgroĂ©cologie etc … “), boire un fut de biĂšre permet d’uriner toute la journĂ©e, bref c’est la recette miracle pour manger des bon fruit est ĂȘtre en bon santĂ©. C’est par-fait!

  2. Parents en Equilibre dit :

    J’adore le choix des noms propres 😉

    1. Tu commences à devenir une fidùle lectrice, dis moi ! 🙂

  3. Oui! J’ai aimĂ© lire ce chapitre. Je suis tout de suite rentrĂ©e dedans. Je me suis sentie happĂ©e, reposĂ©e, conquise! Bravo pour cette belle Ă©criture !

    1. C’est un jolie compliment, happĂ©e, reposĂ©e, conquise, et qui ne manque pas de vocabulaire ! Merci Sonnya. La suite lundi prochain.

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

Recevez gratuitement votre guide  "Les rĂšgles de la ponctuation en français" ainsi que mes 7 recettes et 7 exercices

pour surmonter le blocage de l'Ă©crivain.

%d blogueurs aiment cette page :