Les Histoires vraies du Bougreloche [#2]

Le Bal au Château de Salazar
Le Bal au château de Salazar. Collage sur papier format raisin et encre. Œuvre originale Vie 464 reproduction interdite.

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Le messager

Le ciel rosissait de plaisir devant le jour naissant et la fête tirait à sa fin. Merlun et Cokine s’étaient retirés dans leurs appartements. Le signal était clair. Il fallait rentrer chez soi. La grande galerie du château avait encore une fois accueilli tout ce que Salazar comptait de particules, majuscules, start-up et tartelettes. Étaient là le Specteur d’Académie et sa clique, le Recteur du National Teat et sa claque, l’Archipontife basilicum et ses cloches. Le ban et l’arrière-ban. Tout ce que le royaume comptait de vendeurs de pistaches, de mirlitons et de produits à usage récréatif avait investi les jardins. Le petit peuple de Salazar s’était rempli la panse et les yeux. Rassasié, on s’endormait dans les buissons. Certains avaient planté leur tente. Quelques irréductibles soliloquaient encore dans le vide. Thons, barbeaux, morues et maquereaux avaient depuis longtemps cessé de frétiller du côté des cuisines.

Dourakuire, légèrement arquebusé mais toujours bon pied bon œil, s’apprêtait lui aussi à rejoindre ses quartiers, avec le soutien sans faille de son smoac. Il en fut empêché. Dans le plus grand mépris des règles du protocole, un messager venait d’être déposé sur l’aire d’atterrissage de la tour Est par une gigogne argentée, sans qu’aucune visite eut été annoncée. Il arrivait de Loindukonte, en urgence, porteur de nouvelles d’une extrême gravité. Certes, on n’entreprend pas un tel voyage, de nuit, sans raison sérieuse. Déjà, en plein jour, le survol des Troisixes est déconseillé aux gigognes inexpérimentées, à cause des vents coulis et des caprices de la météo à cette altitude… Mais de nuit ! Pour mémoire, la chaîne des Troisixes s’étire sur plus de six cents lieues et culmine à six mille pieds au Pic de La Mirandole. Elle enserre Toukontefé dans sa muraille de pierre à l’ouest et au sud, où sont les falaises tombant directement dans les flots en furie, et à l’est, où se trouve Loindukonte, dont vient le messager. Cet atterrissage nocturne avait de quoi laisser perplexe. Qu’est-ce qu’il veut ? Qu’est-ce qu’il a ? Qui c’est celui-la ?

On tira de leur lit leurs royales majestés. Il fallut insister, mais enfin, le messager refusait de parler en dehors de la présence des souverains. Les formules de politesse expédiées, il délivra enfin son message. Puis il se jeta sur un fut de bière, qu’il engloutit sans reprendre son souffle – et sans qu’on lui fit aucune remarque, car on sait vivre, à Toukontefé. Après quoi il fut secoué par le hoquet toute la journée, qu’il passa à uriner au pied des arbres, accomplissant le tour de la propriété dans le sens des aiguilles d’une montre puis dans le sens inverse. Et toujours ce fichu hoquet pour signaler sa présence ! La vie des messagers est semée d’embûches.

Mais revenons au message, dont la teneur était à peu près celle-ci si j’en crois maman, qui, à ce point précis du récit, se raclait la gorge abondamment avant d’adopter une voix d’outre-tombe dont je me demande toujours d’où elle pouvait bien la tirer, étant donné qu’elle mesurait en tout et pour tout un mètre cinquante pour quarante-deux kilogrammes.

«J’ai quitté Loindukonte au péril de ma vie voilà trois jours, sans informer personne, afin de vous prévenir que quelque chose de pas cathodique se trame. La menace vient du Nord, par la voie des airs.

Merlun, Cokine, et Dourakuire qui n’aurait raté ça pour rien au monde, tournèrent la tête de façon à voir par la fenêtre orientée au Nord. Rien.

-Du Nord ? La voie des airs, dis-tu ?

-C’est cela. Des objets volants non répertoriés, qui se multiplient à l’identique et se déplacent lentement mais sûrement. Au garde-à-vous, le messager récitait son texte.

Des objets ? Quels objets ?

-Des sortes de nuages, majesté.

Cokine donna un coup de coude à Merlun pour lui signaler que le col de sa robe de chambre baillait de façon disgracieuse.

-Des nuages ? Il y a des nuages dans le ciel et tu risques ta vie pour venir me réveiller ? Merlin, distrait, rajustait sa tenue. Le messager rompit le garde-à-vous et s’anima soudain.

-Mais, majesté, il ne s’agit pas de n’importe quels nuages.

-Qu’ont-ils de spécial ?

-Ils sont rouges et en forme de cœur. Tous.

En effet, c’est étonnant. Mais n’as-tu pas parlé de menace ?

Merlun et Cokine échangèrent un regard.

Ça a commencé joliment, par une traînée de petit cœurs au coucher du soleil. Hélas, ça ne s’arrête plus. Le rouge s’accumule. C’est comme une armée en marche. Il n’y a aucune explication rationnelle à ce phénomène.

-Étrange ! Et alors ?

Alors ? Il avait presque crié. Le rouge a atteint hier le Pic de la Mirandole. Bientôt il franchira les Troisixes et se répandra à Toukontefé. Ç’en sera fini de nos petits pays.

-N’exagérons rien. Merlun retenait à grand peine un bâillement.

A Loindukonte, les gens passent leur journée nez en l’air et bouche ouverte à regarder avancer le rouge. Plus personne ne va travailler. Et la nuit, impossible de fermer un œil ! Tout le monde a peur. On fait des réserves.

-Que pouvons-nous y faire ?

-A Loindukonte, toute la vie éconolique est paranysée. Les branques craignent la branqueroute. Elles ont bloqué tous les savoirs. Les citoyens se rassemblent aux carrefours et sur les rond-points. Des factions se forment. Des émeutes ont lieu. Bonnet blancs contre blancs bonnets. Gilets noirs contre gilets bleus. C’est très inquiétant, on n’a jamais vu ça, tout fout le camp, etc. »

En effet, dès le lendemain matin, le vent d’est apporta une ribambelle de jolis petits nuages d’un rouge vif du plus bel effet, qui étaient tous, sans exception, en forme de cœur, comme le messager l’avait prédit. Ça, une menace ? pensait Merlun. Ces kontelointains sont des poules mouillées, pas de doute. Il convoqua cependant tout ce que Salazar comptait de scientifiques, chercheurs et sachants, en un grand conseil. Ayant à cœur de justifier leurs émoluments, après de longues discussions et arguties, ils prirent, comme toujours, une décision prudente et sans conséquence immédiate. Ils nommèrent le phénomène. Nimbocardiocumulus, en un seul mot. On était bien avancé.

*

Vous venez de lire le deuxième chapitre de “Les Histoires Vraies du Bougreloche”.

Le cadre est posé, l’élément déclencheur, le messager, a fait son apparition. La semaine prochaine nous allons faire connaissance en plus en détail avec quelques-uns des principaux protagonistes.

J’ai écrit un article en rapport avec l’élément déclencheur du récit, accompagné d’un podcast. Pour le lire ou pour l’écouter, c’est ici :

L’élément déclencheur : 7 clés à connaître absolument

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou écrivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

L’image qui sert d’illustration à cette page est un collage que j’ai réalisé en agençant toutes les parties découpées d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une œuvre originale que je vous remercie de ne pas dénaturer si vous décidez d’en copier l’image. Son titre est “LE BAL”.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Enfin, vous êtes libres de préférer les polars. Ça tombe bien. Sur ce blog vous pouvez aussi lire “Toute la Lumière”, en cliquant ici.

Merci. A bientôt.

le-messager

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6 réponses à “Les Histoires vraies du Bougreloche [#2]”

  1. pierrefavrebocquet dit :

    Sacrée astuce que nous donne là pour fertiliser le sol d’un verger 😉 uriner au pied des arbres est bon pour l’arbre (si j’en crois Damien Dekarz, qui anime la chaîne YouTube ” Permaculture Agroécologie etc … “), boire un fut de bière permet d’uriner toute la journée, bref c’est la recette miracle pour manger des bon fruit est être en bon santé. C’est par-fait!

  2. Parents en Equilibre dit :

    J’adore le choix des noms propres 😉

    1. Tu commences à devenir une fidèle lectrice, dis moi ! 🙂

  3. Oui! J’ai aimé lire ce chapitre. Je suis tout de suite rentrée dedans. Je me suis sentie happée, reposée, conquise! Bravo pour cette belle écriture !

    1. C’est un jolie compliment, happée, reposée, conquise, et qui ne manque pas de vocabulaire ! Merci Sonnya. La suite lundi prochain.

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