HISTOIRES VRAIES (#3) / La psychologie des personnages

Dans-la-forêt-des-châteaux-de-cartes
Dans la Forêt des Châteaux de cartes
Collage sur papier format raisin et encre
Œuvre originale Vie 464 – reproduction interdite

Bonjour,

Vous vous apprêtez à lire le troisième chapitre des “Histoires Vraies du Bougreloche“. Si jamais vous débarquez sur ce blog aujourd’hui, je vous conseille de commencer par lire le début.

Le préambule a servi à présenter la narratrice et ses liens avec l’histoire.

Le premier chapitre a situé l’action dans le temps et l’espace.

Le deuxième chapitre a amené l’événement déclencheur de l’histoire.

Lors de ce troisième chapitre, je vais préciser un peu la psychologie des personnages, ou du moins certains d’entre eux.

Je vous souhaite une agréable lecture.

Bonjour

Timothée Dourakuire était de ses mômes taciturnes qui s’ennuient à longueur de journée le nez collé au carreau de la cuisine. Il montrait d’ailleurs très peu, voire pas du tout, d’intérêt pour les événements rythmant la vie de son quartier.

Fêtes foraines, foire aux lentilles ou aux olives, noces, banquets, baptêmes, rixes ménagères, engueulades paroissiales, campagnes électorales, cuites mémorables, funérailles et commémorations de tout acabit, tout cela le laissait de marbre. Les autres gosses se précipitaient hors de chez eux à la moindre occasion, le jeune Timothée, lui, soupirait seul dans son coin.

Il était blasé de naissance. Il rêvait d’Ailleurs.

Sa vie de famille dans la proche banlieue de Salazar était loin de le satisfaire. A une exception près. Grosso modo quatre fois par an, l’orchestre municipal s’installait dans le jardin de la sous-préfecture pour deux heures et demie de concert public. Le jeune Timothée affichait alors un sourire béat de grand benêt.

A l’heure dite pour le début du concert, il disparaissait. Il courrait se glisser sous l’estrade, au plus près possible des musiciens. Invisible aux regards des passants, il s’allongeait au centre, les bras en croix, et fermait les yeux. Il cessait de respirer, égrenant silencieusement les secondes jusqu’aux petits coups de baguette du chef sur son pupitre, annonciateurs de musique. Puis, il partait en voyage.

Il larguait les amarres avec les violons, chevauchait dans de verts pâturages au son du piano, s’envolait sur les hautbois, pénétrait de sombres forêts avec les timbales.

Pendant plus de deux heures, rappels compris, il vivait dans et par la musique. Elle vibrait au plus profond de lui, triturait sa corde sensible et le laissait émerveillé et pantelant, lessivé, rasséréné pour quelques heures, nettoyé de l’intérieur, propre comme un sou neuf.

Il rentrait ensuite chez ses parents et se rencognait sagement dans sa vie tranquille d’écolier jusqu’à l’annonce du concert suivant, quelques trois mois plus tard.

Son désir, secret, était de devenir lui-même chef d’orchestre.

Hélas, le pauvre gosse était affligé d’un sens du rythme très particulier. Les notes vivaient en lui, certes, mais elles refusaient d’en sortir sous quelque forme que ce soit. Il entendait bien, mais chantait faux. Battant la mesure, il perdait tous ses moyens à peine compté jusqu’à deux. Trois ! Il était dans les choux. Quatre ! Il fondait en larmes.

Ce ne fut pourtant pas faute d’essayer, jamais il ne parvînt à battre la mesure dans le temps. Il était irrémédiablement englué dans sa monotâche : soit il écoutait, soit il écoutait.

Pour couronner le tout, comme ses parents l’aimaient beaucoup, ils se moquaient de lui à la moindre occasion, croyant ainsi l’endurcir pour mieux le préparer à la difficulté de la vie.

Le jeune Thimothée rangea son rêve secret bien au fond de son petit cœur, ravala ses larmes, puis, soucieux de donner raison à ses parents comme un bon petit gars, entreprit de s’endurcir.

Il ne serait pas chef d’orchestre, c’est entendu, mais il fit vœu d’être chef malgré tout. Dès lors, il s’y employa assidûment.

Puisqu’il savait compter jusqu’à deux, il fit l’école militaire, où il dut se farcir la mort dans l’âme un tas de clairons, cymbales et grosses caisses à vous donner des cauchemars. La musique militaire est à la musique ce que le hamburger est à la gastronomie.

Qu’à cela ne tienne, il persévéra.

Animé d’une volonté farouche et soucieux de bien faire, il fut vite remarqué par ses supérieurs et devint rapidement officier.

La Grande Armée de Toukontefé, comme nous l’avons vu, comportait à peine quelques dizaines de joyeux drilles en uniforme de cérémonie. Il grimpa toutes les marches de la grande échelle hiérarchique au pas de charge et utilisa à plein régime l’ascenseur social, faisant si bonne figure dans les salons et les antichambres, qu’il fut blackboulé vice-ministre de la guerre et de la paix lors d’un remaniement ministériel, quand le poste se trouva libre alors qu’il passait par là.

C’est vous dire si cette histoire de nuages tombe à pic ! Dourakuire boit du petit lait. Depuis le temps qu’il rêve de tordre le cou à l’ennui qui ronge ses journées ! Voila qu’enfin une occasion en or se présente.

Jamais, dans ses rêves les plus audacieux, il n’aurait imaginé avoir à résoudre un mystère aussi… mystérieux.

A peine les savants ont-ils vidé les lieux qu’il se rue dans la salle du trône pour plaider auprès de Merlun l’absolue nécessité de décréter une mobilisation générale. Merlun rêvasse, comme à son habitude. Cokine se tient debout près de la fenêtre sud d’où elle a une vue plongeante sur les jardins. Elle supervise, de haut, le nettoyage. Par la fenêtre ouverte montent les voix des jardiniers et le bruit d’un bac à roulettes qu’on traîne sur le gravier. Ça sent l’herbe coupée.

« Une mobilisation générale ! Comme tu y vas !

-J’ai un plan, ta Majesté !

-Je n’en doute pas.

-Je vais suivre à rebours le chemin des cumulonimbocardius…

-Nimbocardiocumulus ! dit Cokine, à qui rien n’échappe.

-Il suffit de remonter le courant jusqu’à la source ! Rien de plus simple ! Dit Dourakuire.

-Avec une armée ?

Merlun résiste. Dourakuire hésite. Pas question de laisser s’éloigner la chance de sa vie. Il faut manœuvrer au mieux afin de ne pas braquer Merlun sur un refus définitif. Peut-être lâcher un peu du lest.

-Une petite armée ?

Moue de Merlun. Encore du lest.

-Quelques hommes ?

Merlun ne répond toujours pas. En vérité, il est embarrassé par cette histoire de nuages. Tout ce rouge ! Il ne sait que penser. Le vol de nuit de la gigogne argentée, ça oui, c’est un vrai sujet ! Il a contraint l’infortuné messager à lui raconter, encore et encore et encore… Trois jours et trois nuits sans quitter les airs ! Comment est-ce possible ? Il ne rêve que d’exploit aérien. Si seulement sa condition de roi ne l’obligeait pas à rentrer au nid chaque soir ! La barbe !

-Allez ! S’il te plaît ! Dis oui, ta Majesté !

-Pardon ? Que dis-tu, Dourakuire ? Ah oui. Les nuages… C’est tout à fait grotesque. Sûrement l’émanation d’une industrie lointaine. Une illusion d’optique. Qui sait ? Des conditions météo exceptionnelles en altitude.

-Tu ne veux pas savoir, Ta Majesté ?

-Qu’importe ! Les nuages passent, non ?

De nouveau, la voix de Cokine se fait entendre.

-Et si tout fout le camp avec, comme à Loindukonte ? N’oublie pas les difficultés éconoliques, les problèmes rencontrés par les branques, les factions.

Merlun et Cokine échangent un regard. La souveraine est inquiète, ce qui gâche un peu le goût du potage. Peut-être faut-il agir, en définitive.

-Combien d’hommes veux-tu ? Demande Merlun.

Risquons le tout pour le tout. Si Cokine est de mon côté, il y a une chance que ça passe.

-Seulement mes hommes, ta Majesté. Je veux dire… les soldats du royaume… Tout ce qui marche et porte uniforme, na !

Ah non ! Pas question de dégarnir Salazar. Une armée contre des nuages ! A-t-on jamais vu ça ? Pour quoi faire ?

Dourakuire est allé trop loin. Ce Merlun-là n’est pas trop mauvais comme roi. Plutôt bienveillant et souvent généreux. Mais se priver de garnison, même pour faire plaisir à un vieil ami, non. Non ! Vraiment, non !

Plus il plaide sa cause, plus il se heurte à un refus, plus Dourakuire brûle de partir. C’est insupportable. Il n’a pas assez préparé l’entretien. Il voit sa chance lui filer sous le nez. L’herbe coupée sent le roussi, tout à coup. Réfléchis, Thimothée, Réfléchis ! Et d’abord tais-toi, n’en rajoutes pas. Un mot maladroit risque de tout compromettre. De toute façon, Merlun ne m’écoutes plus.

Les coudes sur la table, menton appuyé dans les paumes, Merlun réfléchit à haute voix, comme il sied à un roi débonnaire.

-Il faudrait se frayer un passage à travers la Forêt de Groceliande… traverser… à marche forcée…le Désert des Thoruques… peut-être aussi franchir le Mont Haukayou ! Combien de temps devriez-vous partir ? Qui peut savoir ? Oh non. Vraiment, non.

Dourakuire voit s’évanouir pour de bon la chance de sa vie. En cet instant, il déteste proprement ta Majesté. Une telle promesse, et contraint de rester chez soi ! Tout à coup, une idée, n’ayons pas peur de le dire, géniale, lui traverse l’esprit.

-Ta Majesté ! Penses que, quoi qu’il arrive, tu pourras faire peindre ton portrait en chef de guerre et l’accrocher dans la galerie ! Alors que… si on ne bouge pas… wallou !

Cokine glousse derrière le paravent. Dourakuire enfonce le clou.

-Ok, pas besoin d’une nombreuse troupe, ta Majesté. Juste quelques hommes bien entraînés.

Merlun fait la moue. Cokine intervient de nouveau.

-On pourrait en recruter des neufs !

Cokine qui vole au secours de Dourakuire, c’est nouveau, pense Merlun. Mais… la perspective de se faire peindre en pieds…

Dourakuire exulte.

-Mais oui ! De nouvelles recrues ! On ne touche pas à ta garde ! Dis oui, ta Majesté !

-Soit ! Merlun a tranché. Deux douzaines d’hommes et tu les trouves en dehors de la garde du palais. Débrouille-toi comme tu veux. Et…un budget pour trois semaines de voyages, pas un kopeck de plus ! N’y reviens-pas, c’est mon dernier mot.

-Aucun problème !

Dourakuire claque une bise à sa Majesté et sort.

Merci ! Merci ! Merci !

Il s’envole et dévale les escaliers, de palier en palier, ne touchant pas les marches.

Il a une pensée émue pour ses parents, qui ne sont plus de ce monde, puis il prend hardiment le taureau par les cornes.

*

Vous venez de lire le troisième chapitre de “Les Histoires Vraies du Bougreloche” que je me propose de publier ici dans son intégralité. Pour mémoire, si jamais vous débarquez sur ce blog aujourd’hui, sachez que vous pouvez trouver le préambule des Histoires vraies, qui fait partie à part entière de ce conte, ici-même. Le chapitre 1 est ici. Le chapitre 2 : ici.

La semaine prochaine, nous verrons comment Dourakuire s’y prend et nous ferons la connaissance de deux autres personnages principaux de ce récit, qui en compte quatre. Un premier couple : Dourakuire et Morington. Un second couple : Eglandune (mon aïeule ! Si si !) et Tortillon, son ami de toujours.

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou écrivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

L’image qui sert d’illustration à cette page est un collage que j’ai réalisé en agençant toutes les parties découpées d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une œuvre originale que je vous remercie de ne pas dénaturer si vous décidez d’en copier l’image. Son titre est “DANS LA FORET DES CHÂTEAUX DE CARTES”.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Enfin, vous êtes libres de préférer les polars. Ça tombe bien. Sur ce blog vous pouvez aussi lire “Toute la Lumière”, en cliquant ici.

Merci. A bientôt.

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4 Replies to “HISTOIRES VRAIES (#3) / La psychologie des personnages”

    1. Merci Valentine ! Je suis aussi en train d’avancer de l’autre côté sur Toute la Lumière… bientôt la balle de golf ! C’est bien toi qui suggérait une balle de golf ou je confuse ?:)

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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