🎧📖Podcast Histoires vraies [#5] Quand le dĂ©cor est un personnage

Bonjour,

Vous vous apprĂȘtez Ă  lire le cinquiĂšme chapitre des “Histoires Vraies du Bougreloche“.

Je m’y suis attachĂ©e Ă  faire de la forĂȘt mon personnage principal. Pour cela, j’ai dĂ» la personnifier un tant soit peu.

Je vous souhaite une agréable lecture.

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La forĂȘt de GrocĂ©liande est paraĂźt-il une forĂȘt magique dotĂ©e d’une Ăąme Ă©ternelle et peuplĂ©e de crĂ©atures espiĂšgles et mystĂ©rieuses.

Comme toutes les forĂȘts, me direz-vous ?  Celle-ci serait, si l’on en croit la rumeur, la source de toutes les histoires. Rien que ça !

Y vivraient des arbres mobiles, de loquaces arbustes et des ĂȘtres errants depuis des lustres Ă  la recherche de leur mĂ©moire. On dit mĂȘme y avoir rencontrĂ© de drĂŽles de bonshommes propulsĂ©s en soucoupes volantes. Un dragon chenu y aurait installĂ© ses pĂ©nates.

La ForĂȘt ce GrocĂ©liande, on l’évoque encore Ă  mi-voix, les yeux brillant d’excitation, mais en regardant derriĂšre son Ă©paule.

C’est qu’elle vous laisse entrer sans trop de difficultĂ©s sous son couvert accueillant, puis, sournoise, elle se referme et vous Ă©gare Ă  jamais, vous ensevelit sous ses mousses mortifĂšres.

Ce serait donc, de source sĂ»re, une forĂȘt piĂ©geuse et vorace, d’un caractĂšre pas commode, qui dĂ©vorerait sans scrupule les voyageurs imprudents aprĂšs leur avoir fait subir de longues avanies.

Or, Groceliande s’étend entre Salazar et le DĂ©sert des Thoruques depuis la nuit des temps ou presque.

Aussi difficile Ă  croire que ce puisse ĂȘtre, dans le temps d’avant le temps, GrocĂ©liande n’était pourtant qu’une simple pĂ©piniĂšre courant tout le long de la frontiĂšre, plantĂ©e pour stopper l’avancĂ©e du dĂ©sert aussi bien que pour fournir du bois de construction. Une nurserie tirĂ©e au cordeau de jeunes pousses espacĂ©es rĂ©guliĂšrement.

De jeunes arbres y croissaient sereinement. Epineux, feuillus, rĂ©sineux confondus, tout un petit peuple d’insectes, d’oiseaux et de rongeurs en ayant fait leur habitation principale.

On prélevait quelques stÚres ici et là, on replantait immédiatement, bref, on gérait !

Cela ne pouvait pas durer. Rien ne dure. Si vous pensez encore le contraire, je forme des vƓux pour que vous ne soyez pas dĂ©trompĂ© trop brutalement.

Les beaux jours de la pĂ©piniĂšre Ă©taient comptĂ©s, car vint l’époque terrible, LE DĂ©gel ! Mais si, je vous en ai dĂ©jĂ  parlĂ©. LA catastrophe naturelle.

A ce sujet, les historiens, les gĂ©ologues, les anthropologues et pour faire court les chercheurs de tout acabit, sont divisĂ©s. C’est dans leur nature. De ma part, une datation prĂ©cise serait pure conjecture.  Je ne m’y risquerais pas.

L’enchaĂźnement des faits, en revanche fait l’objet d’une unanimitĂ© relative.  Les voici, tel qu’il m’ont Ă©tĂ© racontĂ©s.

Il semblerait que d’abord, un volcan lointain entra en irruption et envoya si haut ses projections dans l’atmosphùre que le soleil se voila durant de longs mois.

Le sentiment que la fin du monde était proche se répandit avec le nuage de soufre, provoquant drames et dépressions.

Le pouvoir naissant des Bourbon-Pointu fut contraint de prendre de sĂ©vĂšres mesures de rĂ©torsion pour faire taire les prophĂštes de malheur et plus gĂ©nĂ©ralement tous ceux qui demandaient qu’on agit pour ramener la lumiĂšre, comme si on y pouvait quelque chose.

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Ce fut une pĂ©riode sans joie et sans couleurs, qui s’acheva au soulagement gĂ©nĂ©ral par un lever de soleil triomphant sur un dĂ©sordre cataclysmique.

La lumiĂšre revenue, une colossale tempĂȘte fit rage, qui dura plusieurs jours et plusieurs nuits, ravageant ToukontefĂ© de fond en comble.

Les vents soufflaient à trois cents kilomùtres-heure dans un sens, puis dans l’autre. Toute l’eau du ciel s’abattait sans discontinuer, inondant plaines et vallons, noyant tout sur son passage, apportant famine et destruction.

Quand les Ă©lĂ©ments se calmĂšrent enfin, tout le pays Ă©tait dĂ©sorganisĂ©. On comptait de nombreux blessĂ©s et plus encore de disparus. Il fallait nourrir les rescapĂ©s, panser les plaies, nettoyer les dĂ©gĂąts
 Restaurer un semblant d’ordre ne fut pas une mince affaire.

La vie reprit pourtant son cours.

Comme toujours.

Pas tout à fait pareille, mais pas tout à fait différente non plus.

Et voilĂ  ce qui fait dire aux foindukontais que GrocĂ©liande est dotĂ©e de volontĂ© : Pendant que toutes et tous Ă©taient occupĂ©s Ă  remettre le pays en ordre de marche, elle s’était Ă©chappĂ©e de sa pĂ©piniĂšre et copieusement dĂ©coiffĂ©e.

A peine le temps de tourner le dos et c’était un inextricable fouillis de troncs enchevĂȘtrĂ©s au milieu duquel il Ă©tait malaisĂ©, pour ne pas dire impossible, de se dĂ©placer. De nombreux arbres Ă©taient couchĂ©s, arrachĂ©s, des branches suppliciĂ©es. Il fallut escalader les uns et se glisser sous les autres pour procĂ©der Ă  un semblant d’état des lieux.

Du sol gorgĂ© d’eau, paradis des moisissures et champignons de toute nature, naissaient des jeunes plants et des lianes inconnues se lançant Ă  l’assaut de la canopĂ©e. Une multitude de graines, voyageuses du vent, y avaient trouvĂ© un terrain propice. Abritant dorĂ©navant une biodiversitĂ© d’une richesse incomparable, GrocĂ©liande Ă©tait partie pour conquĂ©rir un vaste territoire.

Une observation minutieuse permettait encore de deviner le tracĂ© de l’ancienne route dans ce fatras foutraque, mais d’autres chantiers, plus urgents, Ă©taient ouverts. L’élagage pouvait bien attendre.

Pour faire diversion, on baptisa officiellement la pĂ©piniĂšre ensauvagĂ©e « ForĂȘt de GrocĂ©liande », du nom d’un obscur jardinier qui accĂ©dait ainsi, longtemps aprĂšs sa mort, Ă  la reconnaissance nationale.

En l’absence de soins et de bĂ»cheronnage, il arriva ce qu’il devait arriver. La forĂȘt se referma complĂštement sur elle-mĂȘme.

Comme vous le savez, les puissants (rois, princes, ministres, stars de ceci ou de cela, et, non des moindres, industriels et financiers) se doivent, pour perdurer, d’exercer un contrîle absolu sur les populations.

GrocĂ©liande comme obstacle naturel Ă  l’immigration sauvage apportait une solution toute trouvĂ©e Ă  la question de la surveillance. Un mal pour un bien, en quelque sorte.

Impossible d’entrer (ou de sortir) par voie de terre, autrement qu’à la queue-leu-leu et en bataillant contre la forĂȘt.

Pas non plus de vols de gigogne sans autorisations de décollage accordées au compte-goutte.

Bien que les ardeurs guerriĂšres des kontelointains fussent Ă©teintes depuis belle lurette, on ne sait jamais quelle idĂ©e saugrenue peut traverser l’esprit d’un militaire qui s’ennuie.

Une fois bien pesĂ© le pour et le contre, on dĂ©cida donc de laisser les choses en l’état.

Il faut croire que ce fut une sage décision, car tout marcha bien dorénavant. Toukontefé prospérait sous le soleil.

Le mauvais temps n’était plus qu’un souvenir vague, seuls les trĂšs trĂšs vieux et les trĂšs trĂšs trĂšs vieilles l’évoquaient encore.

Et puis, un jour, longtemps aprĂšs tout ça, durant l’enfance de Merlun, une erreur fut commise, qui allait remettre cet Ă©quilibre en question et avoir de lourdes consĂ©quences.

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Pour s’amuser, on lança un concours dotĂ© de riches lots. Il s’agissait d’arborer le plus beau gazon, bleu, anglois ou Ă  bouclettes. Le jury se rĂ©unirait et remettrait les prix Ă  l’issue du tournoi de golf du dimanche de la Troussaint. Le gagnant aurait un abonnement d’un an Ă  Air Gigogne, le second un vol dĂ©couverte pour lui et son conjoint, le troisiĂšme une paire de cisailles en acier inoxydable et des gants de jardin. On inviterait tout le gratin, on danserait la gigolette jusqu’à pas d’heure, on se saoulerait entre concitoyens.

Les Bourbon-Pointu Ă©taient bien entendu hors concours, mais le parc du chĂąteau fut apprĂȘtĂ© avant la fĂȘte, pas un brin d’herbe qui dĂ©passe, histoire de montrer qui a le meilleur jardinier.

Afin de s’assurer la collaboration de dame nature, on dĂ©versa, ici et lĂ , dessus et dessous, force herbicides, pesticides, raticides, fongicides et autres ci-devant Ă©cocides, tous pernicieux poisons qui imprĂ©gnĂšrent profondĂ©ment allĂ©es et pelouses, tuant tout au passage et sonnant l’alarme parmi le petit peuple des sous-sols.

C’était sans compter avec les anciens, parmi lesquels les cĂšdres plusieurs fois centenaires et qui avaient plus d’un tour dans leur tronc.

OutrĂ©s par l’usage immodĂ©rĂ© de toutes ces cochonneries industrielles, ils lancĂšrent une contre-offensive. Ils envahirent allĂ©es, cours et jardins, soulevĂšrent les parquets des antichambres, Ă©tendirent leurs racines jusque dans le grand escalier.

Tout le vivant s’exprime, c’est un lieu commun. Les plantes de toute nature communiquent entre elles.  Il faut ĂȘtre aveugle et sourd pour ne pas s’en apercevoir. Seul un parfait idiot peut l’ignorer
 ou un foindukontais d’antan.

Le rĂšgne vĂ©gĂ©tal de ToukontefĂ© se mobilisa au grand complet, autour d’un projet de conquĂȘte arboricole partagĂ© avec enthousiasme par tout ce que Salazar comptait de verdure, y compris les gĂ©raniums en pots des balcons du faubourg.

Il s’agissait d’unir tous ceux de Salazar, cĂšdres en tĂȘte, et d’effectuer une jonction avec la forĂȘt de GrocĂ©liande. Celle-ci, prĂ©venue par un jeu souterrain de racines et de radicelles, mis les bouchĂ©es doubles pour rejoindre la capitale au plus vite. Au chĂąteau et Ă  vrai dire dans tout Salazar, Ă©lagueurs, bĂ»cherons, entreprises pour l’entretien des espaces verts se succĂ©daient, afin d’enrayer l’inexorable avancĂ©e.

*

Dans ce contexte, c’est peu dire que Dourakuire et sa compagnie, pĂ©nĂ©trant sous le couvert dans l’intention de traverser la forĂȘt, soulĂšvent des commentaires Ă  voix basse et quelques vivats effrayĂ©s, vite rĂ©primĂ©s.

Rester groupĂ©s et bien surveiller la forĂȘt, c’est la consigne. Le premier jour, la compagnie trace sa route Ă  grands coups de sabre, progressant en colonne, dĂ©frichant mĂštre par mĂštre dans une lutte perpĂ©tuelle. Les hommes procĂšdent au dĂ©broussaillage chacun leur tour pour permettre Ă  tout le bazar de suivre le mouvement.  La troupe avance lentement, en silence, et en effet, la forĂȘt, sombre et touffue, semble se refermer derriĂšre elle.

Et puis quelqu’un, peut-ĂȘtre Morington, lance Ă  la cantonade : « Si vous voyez une fĂ©e, attrapez-la, le temps que j’arrive ». Alors tous se mettent Ă  rigoler, Ă  parler fort et font des plaisanteries grivoises. Les fantassines ne sont pas en reste (C’est ma fantasie de dire fantassine, puisqu’il s’agit de fantassins de sexe fĂ©minin.)

La ForĂȘt, qu’un instant plus tĂŽt on aurait dite animĂ©e de volontĂ©, dĂ©cidĂ©e Ă  les engloutir, se tient coite. On se rassure un peu.  C’est qu’on a autre chose Ă  faire. Trembler, se mĂ©fier, c’est bien beau, mais ça consomme beaucoup d’énergie.

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La journĂ©e est longue et Ă©prouvante, jusqu’au soir, oĂč, Morington qui s’active Ă  ouvrir le passage dĂ©bouche soudainement dans une clairiĂšre parfaitement ronde, dont rien ne laissait prĂ©sager l’existence.

PlantĂ©e d’herbe verte et drue, piquetĂ©e de fleurettes, azalĂ©es, primevĂšres, narcisses et d’autres variĂ©tĂ©s encore dont il ne connaĂźt pas le nom, dans un dĂ©luge de couleurs Ă©clatantes et de fragiles soyeusetĂ©s, la clairiĂšre abrite en son centre un flamboyant plein de majestĂ©, dont la cime emplie d’inflorescences rouges de cadmium clair attrape les derniers rayons du soleil et fait pleuvoir alentour une chaude lumiĂšre rougeĂątre.

Echange de regards Ă©merveillĂ©s. Cette oasis de poche au plus profond d’une telle jungle est un don du ciel. A moins que ce soit un stratagĂšme de GrocĂ©liande pour mieux endormir la mĂ©fiance des militaires. Si c’est un piĂšge, il est bien joli et il tombe Ă  pic. Dourakuire prĂ©fĂšre y voir un signe de bienvenue.

-Elle nous accueille, dit-il. Elle nous laissera passer.

C’est juste ce qu’il faut pour que chacun se achĂšve de se dĂ©tendre. Le cadeau est acceptĂ© sans arriĂšre-pensĂ©e, le bivouac montĂ© et bientĂŽt le fumet des lentilles mijotant sur le feu de camp dĂ©clenche l’activitĂ© des glandes salivaires.

Aprùs le repas, on joue un peu de musique et on chante, avant de rejoindre les sacs de couchage, pour bien montrer qu’on est contents et pacifiques. Pas trop fort, on ne sait jamais.

Puis tous s’endorment, Ă  l’exception de Morington, qui s’est portĂ© volontaire pour la premiĂšre garde de nuit. Il arpente sans relĂąche le pourtour de la clairiĂšre, allonge le pas dans une direction, puis dans une autre, compte, recompte, se gratte la tĂȘte.

Lorsque tous sont endormis, sauf lui (et Dourakuire qui fait semblant), il s’agenouille au pied du flamboyant et se met à creuser à l’aide d’une petite cuillùre.

*

Vous venez de lire le cinquiĂšme chapitre de “Les Histoires Vraies du Bougreloche” que je me propose de publier ici dans son intĂ©gralitĂ©. Pour mĂ©moire, si jamais vous dĂ©barquez sur ce blog aujourd’hui, sachez que vous pouvez trouver le prĂ©ambule des Histoires vraies, qui fait partie Ă  part entiĂšre de ce conte, ici-mĂȘme.

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou Ă©crivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

L’image qui sert d’illustration Ă  cette page est un collage que j’ai rĂ©alisĂ© en agençant toutes les parties dĂ©coupĂ©es d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une Ɠuvre originale que je vous remercie de ne pas dĂ©naturer si vous dĂ©cidez d’en copier l’image. Son titre est “L’ARBRE DE VIE”.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Enfin, vous ĂȘtes libres de prĂ©fĂ©rer les polars. Ça tombe bien. Sur ce blog vous pouvez aussi lire “Toute la LumiĂšre”, en cliquant ici.

Merci.

A bientĂŽt.

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2 rĂ©ponses Ă  “🎧📖Podcast Histoires vraies [#5] Quand le dĂ©cor est un personnage”

  1. pierrefavrebocquet dit :

    Ah bah bravo Morington! Tu es accueilli dans cette magnifique forĂȘt de GrocĂ©liande et tu ne trouve rien de mieux Ă  faire que de dĂ©naturer les lieux! Non mais!!! 😀

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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