HISTOIRES VRAIES (#5) / Quand le décor est un personnage

L'Arbre de VIE
L’Arbre de Vie – Collage sur papier format raisin et encre – Œuvre originale Vie 464 – reproduction interdite

Bonjour,

Vous vous apprêtez à lire le cinquième chapitre des “Histoires Vraies du Bougreloche“.

Le préambule a servi à présenter la narratrice et ses liens avec l’histoire. Le premier chapitre a situé l’action dans le temps et l’espace. Le deuxième chapitre a amené l’événement déclencheur de l’histoire. Dans le troisième, nous avons abordé la psychologie des personnages, en particulier celle de Dourakuire, le Vénéral en Chef des forces armées de Toukontefée. Le quatrième nous a permis d’introduire deux nouveaux personnages.

Lors de ce chapitre 5, nous allons voir comment faire du décor un personnage à part entière.

Je vous souhaite une agréable lecture.

La forêt de Grocéliande est paraît-il une forêt magique dotée d’une âme éternelle et peuplée de créatures espiègles et mystérieuses.

Comme toutes les forêts, me direz-vous ?  Celle-ci serait, si l’on en croit la rumeur, la source de toutes les histoires. Rien que ça !

Y vivraient des arbres mobiles, de loquaces arbustes et des êtres errants depuis des lustres à la recherche de leur mémoire. On dit même y avoir rencontré de drôles de bonshommes propulsés en soucoupes volantes. Un dragon chenu y aurait installé ses pénates.

La Forêt ce Grocéliande, on l’évoque encore de nos jours à mi-voix, les yeux brillant d’excitation mais en regardant derrière son épaule.

C’est qu’elle vous laisse entrer sans trop de difficultés sous son couvert accueillant, puis, sournoise, elle se referme et vous égare à jamais, vous ensevelit sous ses mousses mortifères.

Ce serait donc, de source sûre, une forêt piégeuse et vorace, d’un caractère pas commode, qui dévorerait sans scrupule les voyageurs imprudents après leur avoir fait subir de longues avanies.

Or, Groceliande s’étend entre Salazar et le Désert des Thoruques depuis la nuit des temps ou presque.

Aussi difficile à croire que ce puisse être, dans le temps d’avant le temps, Grocéliande n’était pourtant qu’une simple pépinière courant tout le long de la frontière, plantée pour stopper l’avancée du désert aussi bien que pour fournir du bois de construction. Une nurserie tirée au cordeau de jeunes pousses espacées régulièrement.

De jeunes arbres y croissaient sereinement. Epineux, feuillus, résineux confondus, tout un petit peuple d’insectes, d’oiseaux et de rongeurs en ayant fait leur habitation principale.

On prélevait quelques stères ici et là, on replantait immédiatement, bref, on gérait !

Cela ne pouvait pas durer. Rien ne dure. Si vous pensez encore le contraire, je forme des voeux pour que vous ne soyez pas détrompé trop brutalement.

Les beaux jours de la pépinière étaient comptés, car vint l’époque terrible, LE Dégel ! Mais si, je vous en ai déjà parlé. LA catastrophe naturelle.

A ce sujet, les historiens, les géologues, les anthropologues et pour faire court les chercheurs de tout acabit, sont divisés. C’est dans leur nature. De ma part, une datation précise serait pure conjecture.  Je ne m’y risquerais pas.

L’enchaînement des faits, en revanche fait l’objet d’une unanimité relative.  Les voici, tel qu’il m’ont été racontés.

Il semblerait que d’abord, un volcan lointain entra en irruption et envoya si haut ses projections dans l’atmosphère que le soleil se voila durant de longs mois.

Le sentiment que la fin du monde était proche se répandit avec le nuage de soufre, provoquant drames et dépressions.

Le pouvoir naissant des Bourbon-Pointu fut contraint de prendre de sévères mesures de rétorsion pour faire taire les prophètes de malheur et plus généralement tous ceux qui demandaient qu’on agit pour ramener la lumière, comme si on y pouvait quelque chose.

Ce fut une période sans joie et sans couleurs, qui s’acheva au soulagement général par un lever de soleil triomphant sur un désordre cataclysmique.

La lumière revenue, une colossale tempête fit rage, qui dura plusieurs jours et plusieurs nuits, ravageant Toukontefé de fond en comble.

Les vents soufflaient à trois cents kilomètres-heure dans un sens, puis dans l’autre. Toute l’eau du ciel s’abattait sans discontinuer, inondant plaines et vallons, noyant tout sur son passage, apportant famine et destruction.

Quand les éléments se calmèrent enfin, tout le pays était désorganisé. On comptait de nombreux blessés et plus encore de disparus. Il fallait nourrir les rescapés, panser les plaies, nettoyer les dégâts… Restaurer un semblant d’ordre ne fut pas une mince affaire.

La vie reprit pourtant son cours.

Comme toujours.

Pas tout à fait pareille, mais pas tout à fait différente non plus.

Et voilà ce qui fait dire aux foindukontais que Grocéliande est dotée de volonté : Pendant que toutes et tous étaient occupés à remettre le pays en ordre de marche, elle s’était échappée de sa pépinière et copieusement décoiffée.

A peine le temps de tourner le dos et c’était un inextricable fouillis de troncs enchevêtrés au milieu duquel il était malaisé, pour ne pas dire impossible, de se déplacer. De nombreux arbres étaient couchés, arrachés, des branches suppliciées. Il fallut escalader les uns et se glisser sous les autres pour procéder à un semblant d’état des lieux.

Du sol gorgé d’eau, paradis des moisissures et champignons de toute nature, naissaient des jeunes plants et des lianes inconnues se lançant à l’assaut de la canopée. Une multitude de graines, voyageuses du vent, y avaient trouvé un terrain propice. Abritant dorénavant une biodiversité d’une richesse incomparable, Grocéliande était partie pour conquérir un vaste territoire.

Une observation minutieuse permettait encore de deviner le tracé de l’ancienne route dans ce fatras foutraque, mais d’autres chantiers, plus urgents, étaient ouverts. L’élagage pouvait bien attendre.

Pour faire diversion, on baptisa officiellement la pépinière ensauvagée « Forêt de Grocéliande », du nom d’un obscur jardinier qui accédait ainsi, longtemps après sa mort, à la reconnaissance nationale.

En l’absence de soins et de bûcheronnage, il arriva ce qu’il devait arriver. La forêt se referma complètement sur elle-même.

Comme vous le savez, les puissants (rois, princes, ministres, stars de ceci ou de cela, et, non des moindres, industriels et financiers) se doivent, pour perdurer, d’exercer un contrôle absolu sur les populations.

Grocéliande comme obstacle naturel à l’immigration sauvage apportait une solution toute trouvée à la question de la surveillance. Un mal pour un bien, en quelque sorte.

Impossible d’entrer (ou de sortir) par voie de terre, autrement qu’à la queue-leu-leu et en bataillant contre la forêt.

Pas non plus de vols de gigogne sans autorisations de décollage accordées au compte-goutte.

Bien que les ardeurs guerrières des kontelointains fussent éteintes depuis belle lurette, on ne sait jamais quelle idée saugrenue peut traverser l’esprit d’un militaire qui s’ennuie.

Une fois bien pesé le pour et le contre, on décida donc de laisser les choses en l’état.

Il faut croire que ce fut une sage décision, car tout marcha bien dorénavant. Toukontefé prospérait sous le soleil.

Le mauvais temps n’était plus qu’un souvenir vague, seuls les très très vieux et les très très très vieilles l’évoquaient encore.

Et puis, un jour, longtemps après tout ça, durant l’enfance de Merlun, une erreur fut commise, qui allait remettre cet équilibre en question et avoir de lourdes conséquences.

Pour s’amuser, on lança un concours doté de riches lots. Il s’agissait d’arborer le plus beau gazon, bleu, anglois ou à bouclettes. Le jury se réunirait et remettrait les prix à l’issue du tournoi de golf du dimanche de la Troussaint. Le gagnant aurait un abonnement d’un an à Air Gigogne, le second un vol découverte pour lui et son conjoint, le troisième une paire de cisailles en acier inoxydable et des gants de jardin. On inviterait tout le gratin, on danserait la gigolette jusqu’à pas d’heure, on se saoulerait entre concitoyens.

Les Bourbon-Pointu étaient bien entendu hors concours, mais le parc du château fut apprêté avant la fête, pas un brin d’herbe qui dépasse, histoire de montrer qui a le meilleur jardinier.

Afin de s’assurer la collaboration de dame nature, on déversa, ici et là, dessus et dessous, force herbicides, pesticides, raticides, fongicides et autres ci-devant écocides, tous pernicieux poisons qui imprégnèrent profondément allées et pelouses, tuant tout au passage et sonnant l’alarme parmi le petit peuple des sous-sols.

C’était sans compter avec les anciens, parmi lesquels les cèdres plusieurs fois centenaires et qui avaient plus d’un tour dans leur tronc.

Outrés par l’usage immodéré de toutes ces cochonneries industrielles, ils lancèrent une contre-offensive. Ils envahirent allées, cours et jardins, soulevèrent les parquets des antichambres, étendirent leurs racines jusque dans le grand escalier.

Tout le vivant s’exprime, c’est un lieu commun. Les plantes de toute nature communiquent entre elles.  Il faut être aveugle et sourd pour ne pas s’en apercevoir. Seul un parfait idiot peut l’ignorer… ou un foindukontais d’antan.

Le règne végétal de Toukontefé se mobilisa au grand complet, autour d’un projet de conquête arboricole partagé avec enthousiasme par tout ce que Salazar comptait de verdure, y compris les géraniums en pots des balcons du faubourg.

Il s’agissait d’unir tous ceux de Salazar, cèdres en tête, et d’effectuer une jonction avec la forêt de Grocéliande. Celle-ci, prévenue par un jeu souterrain de racines et de radicelles, mit les bouchées doubles pour rejoindre la capitale au plus vite. Au château et à vrai dire dans tout Salazar, élagueurs, bûcherons, entreprises pour l’entretien des espaces verts se succédaient, afin d’enrayer l’inexorable avancée.

*

Dans ce contexte, c’est peu dire que Dourakuire et sa compagnie, pénétrant sous le couvert dans l’intention de traverser la forêt, soulèvent des commentaires à voix basse et quelques vivats effrayés, vite réprimés.

Rester groupés et vigilants, c’est la consigne. Le premier jour, la compagnie trace sa route à grands coups de sabre, progressant en colonne, défrichant mètre par mètre dans une lutte perpétuelle. Les hommes procèdent au débroussaillage chacun leur tour pour permettre à tout le bazar de suivre le mouvement.  La troupe avance lentement, en silence, et en effet, la forêt, sombre et touffue, semble se refermer derrière elle.

Et puis quelqu’un, peut-être Morington, lance à la cantonade : « Si vous voyez une fée, attrapez-là, le temps que j’arrive ». Alors tous se mettent à rigoler, à parler fort et font des plaisanteries grivoises. Les fantassines ne sont pas en reste (C’est ma fantasie de dire fantassine, puisqu’il s’agit de fantassins de sexe féminin.)

Grocéliande, qu’un instant plus tôt on aurait dite animée de volonté, décidée à les engloutir, se tient coite. On se rassure un peu.  C’est qu’on a autre chose à faire. Trembler, se méfier, c’est bien beau, mais ça consomme beaucoup d’énergie.

La journée est longue et éprouvante, jusqu’au soir, où, Morington qui s’active à ouvrir le passage débouche soudainement dans une clairière parfaitement ronde, dont rien ne laissait présager l’existence.

Plantée d’herbe verte et drue, piquetée de fleurettes, azalées, primevères, narcisses et d’autres variétés encore dont il ne connaît pas le nom, dans un déluge de couleurs éclatantes et de fragiles soyeusetés, la clairière abrite en son centre un flamboyant plein de majesté, dont la cime emplie d’inflorescences rouges de cadmium clair attrape les derniers rayons du soleil et fait pleuvoir alentour une chaude lumière rougeâtre.

Échanges de regards émerveillés. Cette oasis de poche au plus profond d’une telle jungle est un don du ciel. A moins que ce soit un stratagème de Grocéliande pour mieux endormir la méfiance des militaires. Si c’est un piège, il est bien joli et il tombe à pic. Dourakuire préfère y voir un signe de bienvenue.

-Elle nous accueille, dit-il. Elle nous laissera passer.

C’est juste ce qu’il faut pour que chacun achève de se détendre. Le cadeau est accepté sans arrière-pensée, le bivouac monté et bientôt le fumet des lentilles mijotant sur le feu de camp déclenche l’activité des glandes salivaires.

Après le repas, on joue un peu de musique et on chante, avant de rejoindre les sacs de couchage, pour bien montrer qu’on est contents et pacifiques. Pas trop fort, on ne sait jamais.

Puis tous s’endorment, à l’exception de Morington, qui s’est porté volontaire pour la première garde de nuit. Il arpente sans relâche le pourtour de la clairière, allonge le pas dans une direction, puis dans une autre, compte, recompte, se gratte la tête.

Lorsque tous sont endormis, sauf lui (et Dourakuire qui fait semblant), il s’agenouille au pied du flamboyant et se met à creuser à l’aide d’une petite cuillère.

*

Vous venez de lire le cinquième chapitre de “Les Histoires Vraies du Bougreloche”.

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu.

La semaine prochaine, nous découvrirons qui est vraiment le smoac Samuel Morington.

L’image qui sert d’illustration à cette page est un collage que j’ai réalisé en agençant toutes les parties découpées d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une œuvre originale que je vous remercie de ne pas dénaturer si vous décidez d’en copier l’image. Son titre est “L’ARBRE DE VIE”.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Enfin, vous êtes libres de préférer les polars. Ça tombe bien. Sur ce blog vous pouvez aussi lire “Toute la Lumière”, en cliquant ici.

Merci.

A bientôt.

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2 Replies to “HISTOIRES VRAIES (#5) / Quand le décor est un personnage”

  1. Ah bah bravo Morington! Tu es accueilli dans cette magnifique forêt de Grocéliande et tu ne trouve rien de mieux à faire que de dénaturer les lieux! Non mais!!! 😀

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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