🎧📖Podcast Les Histoires vraies du Bougreloche [#1]

Dans la ForĂȘt des ChĂąteaux de cartes
Dans la ForĂȘt des ChĂąteaux de cartes. Collage sur papier format raisin et encre. ƒuvre originale Vie 464 reproduction interdite.

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Le Petit Pays

Mon aĂŻeule Eglandune vivait en ce temps-lĂ  au cƓur du petit pays de ToukontefĂ©, dans la capitale, Salazar. De nos jours, tout le monde Ă  entendu parler de ToukontefĂ©, et pour cause. Mais dans ce temps d’il y a longtemps c’était un minuscule royaume ignorĂ© de tous, Ă  l’exception de ses plus proches voisins. Et encore. Entre petits pays mitoyens, on ne se frĂ©quentait guĂšre. Les alĂ©as de la gĂ©ographie ne facilitaient pas la communication, ToukontefĂ© n’étant rien de plus qu’une succession de vastes cirques lovĂ©s au cƓur de la redoutable chaĂźne des Troizixes, juste avant que celle-ci ne se brise soudain et ne finisse par se jeter dans les flots en furie de l’OcĂ©an du Rire. ToukontefĂ© : un vert bijou de collines boisĂ©es enchĂąssĂ©es dans des sommets infranchissables. Un petit pays du bout du monde. Un finistĂšre.

L’unique chemin pour s’y rendre empruntait la voie du nord, Ă  travers le DĂ©sert des Thoruques. Dans le cas fort peu probable oĂč on serait arrivĂ© jusque lĂ  par hasard, il restait encore Ă  se farcir la traversĂ©e de la forĂȘt hantĂ©e de Groceliande avant de prĂ©tendre rencontrer Ăąme qui vive en banlieue de Salazar. IsolĂ© malgrĂ© lui, le petit pays se tenait bien Ă  l’écart du fracas du grand monde.

De temps en temps, pourtant, une caravane obstinĂ©e se frayait un passage, chargĂ©e de denrĂ©es exotiques, de marchandises inconnues et surtout de nouvelles. Vraies ou fausses, les nouvelles Ă©taient rapportĂ©es par des voyageurs fatiguĂ©s, pour ne pas dire au bout du rouleau, qui fuyaient en gĂ©nĂ©ral un des quatre grands flĂ©aux de l’humanitĂ© : la famine, la famille, la guerre ou la dictature. Une fois Ă©tait arrivĂ© Ă  bride abattue tout un contingent de professionnels du bĂątiment encore en bleu de travail, surpris en plein chantier par le raid impromptu d’une troupe inconnue. Ils avaient sautĂ© sans rĂ©flĂ©chir sur la premiĂšre monture venue et barrons-nous d’ici ça sent le roussi. AprĂšs bien des frayeurs, les voilĂ  Ă  Salazar Ă  peu prĂšs sains et saufs, se jetant au sol et implorant grĂące, comme si on allait les passer par les armes ! Un comble ! On sait vivre Ă  ToukontefĂ© !

En remerciement de l’accueil bienveillant qui leur fut fait, ils Ă©difiĂšrent Ă  Salazar trois hautes tours, qu’on baptisa le ChĂąteau, et qui, dĂšs lors, devinrent la maison royale.

Le petit pays verdoyant prospĂ©rait sous la houlette des souverains successifs de la dynastie des Bourbon-Pointu. Le premier des Bourbon-Pointu, un certain PorpĂ©hi, Ă©tait arrivĂ© dans les cirques de ToukontefĂ© vierges de toute civilisation, chevauchant un baudet ployant sous l’effort qui rendit l’ñme Ă  peine PorpĂ©hi eut-il posĂ© un pied au sol. L’accompagnaient une Ă©pouse et une douzaine d’enfants mĂąles et femelles qui se chamaillaient Ă  longueur de journĂ©e.

Tout de suite aprĂšs que PorpĂ©hi et sa tribu eurent posĂ©s leurs baluchons Ă  ToukontefĂ© se dĂ©roula la pire catastrophe climatique jamais survenue sous le soleil. Le terrible DĂ©gel ! C’est vous dire si ça ne date pas d’hier. Comme vous le savez, le DĂ©gel, ce dĂ©rĂšglement gĂ©nĂ©ral des Ă©lĂ©ments, mit Ă  mal la vie sur MĂšre pour un bon petit moment. Entre autres, il faillit noyer le patriarche et toute sa descendance. Les Bourbon-Pointu sauvĂšrent leurs peaux grĂące Ă  une excellente forme physique ainsi qu’à quelques troncs d’araucarias abattus comme bois de construction, auxquels ils s’accrochĂšrent tout le temps de l’inondation. La flottabilitĂ© du pin n’est pas Ă  dĂ©montrer et ils en rĂ©chappĂšrent. A l’exception de l’aĂźnĂ© des fils qui, lassĂ© d’avoir Ă  veiller sans cesse sur les plus jeunes, avait envoyĂ© promenĂ© tout le monde pour se construire une cabane Ă  l’écart du groupe. Nul ne le revit jamais, ni mort, ni vif. On le pleura, bien sĂ»r, mais aussi on dĂ©plora vertement un tel comportement irresponsable. DĂšs lors, il devĂźnt, pour des siĂšcles et des siĂšcles, l’archĂ©type du fauteur de trouble, l’imbĂ©cile qui se croit plus malin que les autres et n’en fait qu’à sa tĂȘte, l’exemple Ă  ne pas suivre. Une mine d’or pour les prĂ©dicateurs de tout acabit ! Une menace bien sentie que l’Archipontife basilicum lui-mĂȘme ne dĂ©daigne pas d’évoquer encore aujourd’hui, entre vin de messe et petits fours, lors de l’allocution d’ouverture de saison.

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Beaucoup plus tard, il y eut aussi un Ă©pisode connu sous le nom de Guerre des guerres. Loindukonte, le petit pays voisin, ressemble comme deux gouttes d’eau Ă  ToukontefĂ© en ceci qu’il est lui aussi constituĂ© de collines verdoyantes entourĂ©es de montagnes pointues.VĂźnt un jour oĂč les kontelointains, autrement dit les habitants de Loindukonte, lancĂšrent une tentative d’annexion de ToukontefĂ©. Quelle mouche les avait piquĂ©s ? Encore aujourd’hui, personne ne saurait le dire avec certitude. Les deux petits pays, sĂ©parĂ©s par les rĂ©putĂ©s infranchissables monts des Troisixes, vĂ©curent alors un bref Ă©pisode orageux. La vĂ©ritĂ© historique m’oblige Ă  dire que la Guerre des Guerres ne fut pas si terrible que ce nom ronflant voudrait bien le laisser croire. Cela se rĂ©suma, en gros, Ă  une bande de maraudeurs kontelointains, qui franchirent Ă  grand peine les monts infranchissables avant de se rĂ©pandre dans les campagnes en mugissant pour Ă©gorger veaux vaches cochons couvĂ©es, et les boulotter. Fort heureusement, on sait vivre Ă  ToukontefĂ© ! On les accueillit, on les nourrit, on les blanchit, et on leur trouva de l’emploi dans les fermes, oĂč on manquait de bras. Fin de l’annexion.

C’est tout ! Six cent quarante-six fois six cent quarante-six lunes se sont Ă©coulĂ©s depuis La Guerre des Guerres et il ne se passa plus jamais rien de grave Ă  ToukontefĂ©, si bien que l’histoire nationale se confond avec le registre de l’état-civil. On y rĂ©pertorie naissances, mariages et dĂ©cĂšs, et pour ce qui est de la famille royale, les maladies infantiles.

Le jour oĂč commencent les aventures de la jeune Eglandune, mon aĂŻeule, ToukontefĂ© est peuplĂ© de quelques dizaines de milliers d’ñmes, gouvernĂ©es par la main de velours du Roi Merlun, souverain dĂ©bonnaire, descendant en ligne directe de PorpĂ©hi de Bourbon-Pointu. A ToukontefĂ©, on a coutume depuis toujours de s’interpeller par son prĂ©nom et le tutoiement est en vigueur. Foin des salamalecs et autres circonlocutions de langage, la simplicitĂ© est de mise. Les sujets du bon Merlun, c’est-Ă -dire sa famille Ă  divers degrĂ©s, qu’on appelle officiellement les foindukontais, s’en trouvent fort bien et Ă  quelques exceptions prĂšs, ils n’échangeraient leur vie paisible pour rien au monde. Chacun vaque Ă  ses occupations comme bon lui semble et de temps en temps on se rassemble en petits groupes pour Ă©changer plaisanteries, potins et ragots dont les cibles sont choisies dans le groupe d’à cĂŽtĂ©, sans que cela ne porte Ă  consĂ©quence.

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Le Roi Merlun, la Reine Cokine, et leur palanquĂ©e de rejetons royaux s’ébattent au ChĂąteau. Merlun et Cokine sont cousin-cousine. MariĂ©s trĂšs jeunes pour raison d’état et sur injonction dynastique, ils sont tombĂ©s sincĂšrement en amour l’un pour l’autre. Quelle chance ! Ils ont peuplĂ©, au fil des ans, la maisonnĂ©e royale d’une tripotĂ©e de joyeux bambins s’ébrouant Ă  grand bruit, reinettes et roitelets, ce qui en dit long sur l’égalitĂ© des sexes, car comme vous le savez, les reinettes sont des grenouilles, et les roitelets des petits oiseaux. Mais revenons Ă  nos moutons. Tout va donc pour le mieux au royaume de ToukontefĂ©.

Pourtant, s’il est un fait bien Ă©tabli sur la MĂšre entiĂšre, c’est que chaque gĂ©nĂ©ration voit fleurir en ses rangs une engeance de boutiquiers s’ingĂ©niant Ă  prospĂ©rer sur le dos de ses contemporains. SpĂ©culateurs sans scrupules, marchands d’illusions de tous poils ou fabricants d’ustensiles variĂ©s jamais en peine de crĂ©ativitĂ©, dont les pires font commerce de mort imminente. Prenez-les par oĂč vous voulez, ils se dĂ©brouilleront toujours pour faire leur beurre. Refusez-leur l’achat d’un canon payable en douze mois avec un crĂ©dit Ă  taux zĂ©ro et ils vous fourgueront en rigolant des fusĂ©es de feu d’artifice. Si nul conflit ne couve, ils en dĂ©clencheront un eux-mĂȘmes en se frottant les mains, puis alimenteront les belligĂ©rants en arsenal de destruction certaine.

C’est vrai partout, sauf Ă  ToukontefĂ©.

A ToukontefĂ©, le Roi Merlun, souverain avisĂ©, ne prend aucune dĂ©cision sans en discuter d’abord avec la reine Cokine. Cokine, d’une part, sait compter, et d’autre part, ne s’en laisse pas conter. Elle tient bien serrĂ©s les cordons de la bourse du royaume, pas question de cĂ©der aux sirĂšnes des marchands de canons, qui dĂ©posent pourtant chaque jour des prospectus dans la boite Ă  lettres en espĂ©rant Ă©couler leur camelote Ă  tempĂ©rament et creuser la dette nationale.

Le Roi Merlun apprĂ©cie pourtant les petits soldats ! Enfant, il passait de longues heures dans la galerie oĂč pendouillent les portraits peints de ses ancĂȘtres, qui Ă  cheval sur un champ de bataille, qui en grand uniforme d’apparat, recevant la reddition des mains de l’ennemi loindukontois. A l’époque, il ignorait que les tableaux qu’il admirait tant ne reprĂ©sentent en rien la vie de ses prĂ©dĂ©cesseurs, mais des mises en scĂšne d’extrapolations glorieuses, produites sur commande par un artiste soucieux d’assurer sa subsistance et celle de sa nombreuse famille, et qu’on les a accrochĂ©s lĂ  pour impressionner le populo. Lorsqu’il apprit la vĂ©ritĂ©, le jour de ses sept ans, de la bouche de sa petite sƓur, Merlun tomba gravement malade et refusa de s’alimenter pendant plusieurs heures. Puis il se rendit Ă  la raison, juste Ă  temps pour souffler les bougies et entamer son gĂąteau d’anniversaire.

Les apparences Ă©tant ce qu’elles sont, c’est-Ă -dire essentielles Ă  la vie de cour, quelques dizaines d’hommes, triĂ©s sur le volet, composent quand mĂȘme une garde au palais. Ils servent de dĂ©coration lors des noces et banquets. Des troufions potiches engagĂ©s de temps Ă  autres dans quelque Ă©chauffourĂ©e factice, organisĂ©e de toute piĂšce afin d’entretenir le moral de la soldatesque. Cette garde de pacotille est commandĂ©e par la main de fer de ThimothĂ©e Dourakuire, Ministre de la Guerre et de la Paix, VĂ©nĂ©ral en Chef de la Grande ArmĂ©e de ToukontefĂ©.

Dourakuire, Ă  vrai dire, s’ennuie Ă  cent sous de l’heure. Un titre Ă  rallonge c’est bien aimable, ta majestĂ© Merlun, mais ça ne suffit pas Ă  occuper mes journĂ©es. Poli mais lĂ©gĂšrement distant avec le tout-venant, toujours impeccable en grand uniforme, Dourakuire joue parfois mollement Ă  la crapette avec le lieutenant Morington, son smoac, pour tuer le temps Ă  dĂ©faut d’autre chose. Ou bien il fait des rĂ©ussites et des spiders solitaires, ne s’étant jamais rĂ©solu Ă  Ă©tudier les rĂšgles du Mah-jong. Si vous n’ĂȘtes pas familier des acronymes militaires, il est bon ici de prĂ©ciser ce qu’est un smoac : SecrĂ©taire Majordome Ordonnance Aide de Camp. A cette Ă©poque, le cumul des fonctions est encore monnaie courante.

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DĂ©solĂ©s de voir ainsi s’étioler la fine fleur du royaume, Merlun et Cokine ont rĂ©solu de remĂ©dier au manque flagrant d’hostilitĂ©s rigolotes. Leur choix s’est portĂ© sur une solution simple, Ă©lĂ©gante, qui a fait ses preuves : l’organisation frĂ©quente de compĂ©titions sportives et de concours, dont rĂ©sultats et records sont consignĂ©s dans un grand livre, annĂ©e aprĂšs annĂ©e.

On donne aussi, dĂšs qu’une occasion se prĂ©sente, des dĂ©jeuners sur l’herbe et de grands bals qui durent toute la nuit. Ce qui nous amĂšne, pour de bon, au dĂ©but de notre histoire, car c’est justement lors d’un grand bal qu’eut lieu le vĂ©ritable Ă©vĂ©nement dĂ©clencheur de toute cette aventure, comme vous allez le voir. Écoutez plutĂŽt.

VoilĂ . Vous savez maintenant oĂč nous sommes. Vous avez fait connaissance avec l’univers de ce conte.

NB : J’ai choisi de nommer ce projet “conte” par plus de commoditĂ©, parce qu’il faut bien accepter de se ranger dans une boite, de nommer un projet avec des mots que chacun partage. DĂ©jĂ  que Les Histoires vraies du Bougreloche n’est pas vraiment un titre Ă  faire bondir de joie mon rĂ©fĂ©rencement
 inventer un mot spĂ©cifique eut Ă©tĂ© un peu too much. Cependant, Histoires vraies ne rĂ©pond pas vraiment Ă  l’impĂ©ratif admis de “histoire courte” tel qu’on dĂ©finit habituellement le conte. Le format d’un roman il aura. Car mon dessein est d’explorer la frontiĂšre entre roman et conte
 librement.

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou Ă©crivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

J’ai Ă©crit un article Ă  propose des premiĂšres pages Ă  propos des descriptions, comment situer l’action.

C’est ici : âžĄïž Comment dĂ©crire un lieu : 5 clĂ©s indispensables

L’image qui sert d’illustration Ă  cette page est un collage que j’ai rĂ©alisĂ© en agençant toutes les parties dĂ©coupĂ©es d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une Ɠuvre originale que je vous remercie de ne pas dĂ©naturer si vous dĂ©cidez d’en copier l’image. Son titre est “Dans la forĂȘt des chĂąteaux de cartes“.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Merci. A bientĂŽt.

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4 rĂ©ponses Ă  “🎧📖Podcast Les Histoires vraies du Bougreloche [#1]”

  1. pierrefavrebocquet dit :

    Excellent ce notion de “ni mort ni vif”, il y a lĂ  quelque chose de dĂ©licieusement impossible. Cela me fait penser a un vieux du village de mes parents, il avait dis qu’aprĂšs sa mort il ne voulait : ni cĂ©rĂ©monie, ni enterrement (crĂ©mation Ă©tant inclue dans le terme enterrement).

    1. Si on l’avait revu, il aurait Ă©tĂ© soit mort, soit vif… mais tant qu’on ne sait pas, c’est le fils aĂźnĂ© de Schrödinger 🙂

  2. Parents en Equilibre dit :

    Il faudra ToukontefĂ© attendre le prochain Ă©pisode pour avoir le dĂ©but de l’histoire ! 😉

    1. Mais non ! C’est commencĂ© depuis un bon moment, en fait… PrĂ©sentation de la narratrice dans le prĂ©ambule, prĂ©sentation du contexte dans le chapitre 1… Merci pour ton commentaire !

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