Les Histoires vraies du Bougreloche [#1]

Dans la Forêt des Châteaux de cartes
Dans la Forêt des Châteaux de cartes. Collage sur papier format raisin et encre. Œuvre originale Vie 464 reproduction interdite.

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Le Petit Pays

Mon aïeule Eglandune vivait en ce temps-là au cœur du petit pays de Toukontefé, dans la capitale, Salazar. De nos jours, tout le monde à entendu parler de Toukontefé, et pour cause. Mais dans ce temps d’il y a longtemps c’était un minuscule royaume ignoré de tous, à l’exception de ses plus proches voisins. Et encore. Entre petits pays mitoyens, on ne se fréquentait guère. Les aléas de la géographie ne facilitaient pas la communication, Toukontefé n’étant rien de plus qu’une succession de vastes cirques lovés au cœur de la redoutable chaîne des Troizixes, juste avant que celle-ci ne se brise soudain et ne finisse par se jeter dans les flots en furie de l’Océan du Rire. Toukontefé : un vert bijou de collines boisées enchâssées dans des sommets infranchissables. Un petit pays du bout du monde. Un finistère.

L’unique chemin pour s’y rendre empruntait la voie du nord, à travers le Désert des Thoruques. Dans le cas fort peu probable où on serait arrivé jusque là par hasard, il restait encore à se farcir la traversée de la forêt hantée de Groceliande avant de prétendre rencontrer âme qui vive en banlieue de Salazar. Isolé malgré lui, le petit pays se tenait bien à l’écart du fracas du grand monde.

De temps en temps, pourtant, une caravane obstinée se frayait un passage, chargée de denrées exotiques, de marchandises inconnues et surtout de nouvelles. Vraies ou fausses, les nouvelles étaient rapportées par des voyageurs fatigués, pour ne pas dire au bout du rouleau, qui fuyaient en général un des quatre grands fléaux de l’humanité : la famine, la famille, la guerre ou la dictature. Une fois était arrivé à bride abattue tout un contingent de professionnels du bâtiment encore en bleu de travail, surpris en plein chantier par le raid impromptu d’une troupe inconnue. Ils avaient sauté sans réfléchir sur la première monture venue et barrons-nous d’ici ça sent le roussi. Après bien des frayeurs, les voilà à Salazar à peu près sains et saufs, se jetant au sol et implorant grâce, comme si on allait les passer par les armes ! Un comble ! On sait vivre à Toukontefé !

En remerciement de l’accueil bienveillant qui leur fut fait, ils édifièrent à Salazar trois hautes tours, qu’on baptisa le Château, et qui, dès lors, devinrent la maison royale.

Le petit pays verdoyant prospérait sous la houlette des souverains successifs de la dynastie des Bourbon-Pointu. Le premier des Bourbon-Pointu, un certain Porpéhi, était arrivé dans les cirques de Toukontefé vierges de toute civilisation, chevauchant un baudet ployant sous l’effort qui rendit l’âme à peine Porpéhi eut-il posé un pied au sol. L’accompagnaient une épouse et une douzaine d’enfants mâles et femelles qui se chamaillaient à longueur de journée.

Tout de suite après que Porpéhi et sa tribu eurent posés leurs baluchons à Toukontefé se déroula la pire catastrophe climatique jamais survenue sous le soleil. Le terrible Dégel ! C’est vous dire si ça ne date pas d’hier. Comme vous le savez, le Dégel, ce dérèglement général des éléments, mit à mal la vie sur Mère pour un bon petit moment. Entre autres, il faillit noyer le patriarche et toute sa descendance. Les Bourbon-Pointu sauvèrent leurs peaux grâce à une excellente forme physique ainsi qu’à quelques troncs d’araucarias abattus comme bois de construction, auxquels ils s’accrochèrent tout le temps de l’inondation. La flottabilité du pin n’est pas à démontrer et ils en réchappèrent. A l’exception de l’aîné des fils qui, lassé d’avoir à veiller sans cesse sur les plus jeunes, avait envoyé promené tout le monde pour se construire une cabane à l’écart du groupe. Nul ne le revit jamais, ni mort, ni vif. On le pleura, bien sûr, mais aussi on déplora vertement un tel comportement irresponsable. Dès lors, il devînt, pour des siècles et des siècles, l’archétype du fauteur de trouble, l’imbécile qui se croit plus malin que les autres et n’en fait qu’à sa tête, l’exemple à ne pas suivre. Une mine d’or pour les prédicateurs de tout acabit ! Une menace bien sentie que l’Archipontife basilicum lui-même ne dédaigne pas d’évoquer encore aujourd’hui, entre vin de messe et petits fours, lors de l’allocution d’ouverture de saison.

Beaucoup plus tard, il y eut aussi un épisode connu sous le nom de Guerre des guerres. Loindukonte, le petit pays voisin, ressemble comme deux gouttes d’eau à Toukontefé en ceci qu’il est lui aussi constitué de collines verdoyantes entourées de montagnes pointues.Vînt un jour où les kontelointains, autrement dit les habitants de Loindukonte, lancèrent une tentative d’annexion de Toukontefé. Quelle mouche les avait piqués ? Encore aujourd’hui, personne ne saurait le dire avec certitude. Les deux petits pays, séparés par les réputés infranchissables monts des Troisixes, vécurent alors un bref épisode orageux. La vérité historique m’oblige à dire que la Guerre des Guerres ne fut pas si terrible que ce nom ronflant voudrait bien le laisser croire. Cela se résuma, en gros, à une bande de maraudeurs kontelointains, qui franchirent à grand peine les monts infranchissables avant de se répandre dans les campagnes en mugissant pour égorger veaux vaches cochons couvées, et les boulotter. Fort heureusement, on sait vivre à Toukontefé ! On les accueillit, on les nourrit, on les blanchit, et on leur trouva de l’emploi dans les fermes, où on manquait de bras. Fin de l’annexion.

C’est tout ! Six cent quarante-six fois six cent quarante-six lunes se sont écoulés depuis La Guerre des Guerres et il ne se passa plus jamais rien de grave à Toukontefé, si bien que l’histoire nationale se confond avec le registre de l’état-civil. On y répertorie naissances, mariages et décès, et pour ce qui est de la famille royale, les maladies infantiles.

Le jour où commencent les aventures de la jeune Eglandune, mon aïeule, Toukontefé est peuplé de quelques dizaines de milliers d’âmes, gouvernées par la main de velours du Roi Merlun, souverain débonnaire, descendant en ligne directe de Porpéhi de Bourbon-Pointu. A Toukontefé, on a coutume depuis toujours de s’interpeller par son prénom et le tutoiement est en vigueur. Foin des salamalecs et autres circonlocutions de langage, la simplicité est de mise. Les sujets du bon Merlun, c’est-à-dire sa famille à divers degrés, qu’on appelle officiellement les foindukontais, s’en trouvent fort bien et à quelques exceptions près, ils n’échangeraient leur vie paisible pour rien au monde. Chacun vaque à ses occupations comme bon lui semble et de temps en temps on se rassemble en petits groupes pour échanger plaisanteries, potins et ragots dont les cibles sont choisies dans le groupe d’à côté, sans que cela ne porte à conséquence.

Le Roi Merlun, la Reine Cokine, et leur palanquée de rejetons royaux s’ébattent au Château. Merlun et Cokine sont cousin-cousine. Mariés très jeunes pour raison d’état et sur injonction dynastique, ils sont tombés sincèrement en amour l’un pour l’autre. Quelle chance ! Ils ont peuplé, au fil des ans, la maisonnée royale d’une tripotée de joyeux bambins s’ébrouant à grand bruit, reinettes et roitelets, ce qui en dit long sur l’égalité des sexes, car comme vous le savez, les reinettes sont des grenouilles, et les roitelets des petits oiseaux. Mais revenons à nos moutons. Tout va donc pour le mieux au royaume de Toukontefé.

Pourtant, s’il est un fait bien établi sur la Mère entière, c’est que chaque génération voit fleurir en ses rangs une engeance de boutiquiers s’ingéniant à prospérer sur le dos de ses contemporains. Spéculateurs sans scrupules, marchands d’illusions de tous poils ou fabricants d’ustensiles variés jamais en peine de créativité, dont les pires font commerce de mort imminente. Prenez-les par où vous voulez, ils se débrouilleront toujours pour faire leur beurre. Refusez-leur l’achat d’un canon payable en douze mois avec un crédit à taux zéro et ils vous fourgueront en rigolant des fusées de feu d’artifice. Si nul conflit ne couve, ils en déclencheront un eux-mêmes en se frottant les mains, puis alimenteront les belligérants en arsenal de destruction certaine.

C’est vrai partout, sauf à Toukontefé.

A Toukontefé, le Roi Merlun, souverain avisé, ne prend aucune décision sans en discuter d’abord avec la reine Cokine. Cokine, d’une part, sait compter, et d’autre part, ne s’en laisse pas conter. Elle tient bien serrés les cordons de la bourse du royaume, pas question de céder aux sirènes des marchands de canons, qui déposent pourtant chaque jour des prospectus dans la boite à lettres en espérant écouler leur camelote à tempérament et creuser la dette nationale.

Le Roi Merlun apprécie pourtant les petits soldats ! Enfant, il passait de longues heures dans la galerie où pendouillent les portraits peints de ses ancêtres, qui à cheval sur un champ de bataille, qui en grand uniforme d’apparat, recevant la reddition des mains de l’ennemi loindukontois. A l’époque, il ignorait que les tableaux qu’il admirait tant ne représentent en rien la vie de ses prédécesseurs, mais des mises en scène d’extrapolations glorieuses, produites sur commande par un artiste soucieux d’assurer sa subsistance et celle de sa nombreuse famille, et qu’on les a accrochés là pour impressionner le populo. Lorsqu’il apprit la vérité, le jour de ses sept ans, de la bouche de sa petite sœur, Merlun tomba gravement malade et refusa de s’alimenter pendant plusieurs heures. Puis il se rendit à la raison, juste à temps pour souffler les bougies et entamer son gâteau d’anniversaire.

Les apparences étant ce qu’elles sont, c’est-à-dire essentielles à la vie de cour, quelques dizaines d’hommes, triés sur le volet, composent quand même une garde au palais. Ils servent de décoration lors des noces et banquets. Des troufions potiches engagés de temps à autres dans quelque échauffourée factice, organisée de toute pièce afin d’entretenir le moral de la soldatesque. Cette garde de pacotille est commandée par la main de fer de Thimothée Dourakuire, Ministre de la Guerre et de la Paix, Vénéral en Chef de la Grande Armée de Toukontefé.

Dourakuire, à vrai dire, s’ennuie à cent sous de l’heure. Un titre à rallonge c’est bien aimable, ta majesté Merlun, mais ça ne suffit pas à occuper mes journées. Poli mais légèrement distant avec le tout-venant, toujours impeccable en grand uniforme, Dourakuire joue parfois mollement à la crapette avec le lieutenant Morington, son smoac, pour tuer le temps à défaut d’autre chose. Ou bien il fait des réussites et des spiders solitaires, ne s’étant jamais résolu à étudier les règles du Mah-jong. Si vous n’êtes pas familier des acronymes militaires, il est bon ici de préciser ce qu’est un smoac : Secrétaire Majordome Ordonnance Aide de Camp. A cette époque, le cumul des fonctions est encore monnaie courante.

Désolés de voir ainsi s’étioler la fine fleur du royaume, Merlun et Cokine ont résolu de remédier au manque flagrant d’hostilités rigolotes. Leur choix s’est porté sur une solution simple, élégante, qui a fait ses preuves : l’organisation fréquente de compétitions sportives et de concours, dont résultats et records sont consignés dans un grand livre, année après année.

On donne aussi, dès qu’une occasion se présente, des déjeuners sur l’herbe et de grands bals qui durent toute la nuit. Ce qui nous amène, pour de bon, au début de notre histoire, car c’est justement lors d’un grand bal qu’eut lieu le véritable événement déclencheur de toute cette aventure, comme vous allez le voir. Écoutez plutôt.

Voilà. Vous savez maintenant où nous sommes. Vous avez fait connaissance avec l’univers de ce conte.

NB : J’ai choisi de nommer ce projet “conte” par plus de commodité, parce qu’il faut bien accepter de se ranger dans une boite, de nommer un projet avec des mots que chacun partage. Déjà que Les Histoires vraies du Bougreloche n’est pas vraiment un titre à faire bondir de joie mon référencement… inventer un mot spécifique eut été un peu too much. Cependant, Histoires vraies ne répond pas vraiment à l’impératif admis de “histoire courte” tel qu’on définit habituellement le conte. Le format d’un roman il aura. Car mon dessein est d’explorer la frontière entre roman et conte… librement.

Dites-moi en commentaire si cette lecture vous a plu, ou écrivez-moi au moyen du formulaire de contact que vous trouverez ici.

J’ai écrit un article à propose des premières pages à propos des descriptions, comment situer l’action.

C’est ici : ➡️ Comment décrire un lieu : 5 clés indispensables

L’image qui sert d’illustration à cette page est un collage que j’ai réalisé en agençant toutes les parties découpées d’un jeu de 52 cartes. C’est donc une œuvre originale que je vous remercie de ne pas dénaturer si vous décidez d’en copier l’image. Son titre est “Dans la forêt des châteaux de cartes“.

Je prépare un second blog pour y partager mes travaux plastiques. Je vous tiendrai au courant de sa publication.

Merci. A bientôt.

le petit pays

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4 réponses à “Les Histoires vraies du Bougreloche [#1]”

  1. pierrefavrebocquet dit :

    Excellent ce notion de “ni mort ni vif”, il y a là quelque chose de délicieusement impossible. Cela me fait penser a un vieux du village de mes parents, il avait dis qu’après sa mort il ne voulait : ni cérémonie, ni enterrement (crémation étant inclue dans le terme enterrement).

    1. Si on l’avait revu, il aurait été soit mort, soit vif… mais tant qu’on ne sait pas, c’est le fils aîné de Schrödinger 🙂

  2. Parents en Equilibre dit :

    Il faudra Toukontefé attendre le prochain épisode pour avoir le début de l’histoire ! 😉

    1. Mais non ! C’est commencé depuis un bon moment, en fait… Présentation de la narratrice dans le préambule, présentation du contexte dans le chapitre 1… Merci pour ton commentaire !

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