🎧[Podcast] “Le Rappel” de Boris Vian

Salut !

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Hier, nous étions en Argentine. Aujourd’hui, nous nous rendons à New York. Pas n’importe où à New York, dans l’Empire State Building. Avec Boris Vian. Ça va jazzer.

Boris Vian. Ingénieur, écrivain, poète, musicien, traducteur, dessinateur et peintre, ovni de la littérature, amoureux fou de la vie.

Le Rappel, un titre qui fait à la foi référence à la musique et à la mémoire.

La nouvelle que je vous propose, “Le Rappel” a tout d’abord été publiée dans “L’Herbe rouge“, en Livre de Poche.

Elle est extraite, ici, de “Blues pour un chat noir“, nouveau recueil (sous un autre titre, on prend les mêmes et on recommence, il faut bien vendre des livres), préfacé par Monsieur Martin Laprand.

Black Cat, à cette époque et dans ce contexte, désigne un musicien de jazz noir en argot New-Yorkais.

Martin Laprand

Le rappel, c’est le moment où, à l’issue du concert, le public applaudit l’artiste qui revient saluer, joue un ou deux titres de plus (s’il est bien élevé et pas trop fatigué) et finit pourtant par sortir de nouveau pour ne plus revenir. La soirée est terminée.

Le rappel fait aussi référence à la mémoire, à tous ces instants où mes souvenirs pointent le bout de leur nez (ou leurs grosses godasses), où le passé fait intrusion dans le présent, pas toujours au moment opportun.

Le personnage de Vian, lui, fait les deux. Il reprend un petit morceau de vie, tout en se remémorant d’autres morceaux.

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L’Empire State Building – Photo Nextvoyage sur Pexel

Une définition de la nouvelle

Martin Laprand (le préfacier) n’a pas laissé de trace indélébile dans mon moteur de recherche, je n’en saurai donc pas plus à son sujet.

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Il a quand même l’air de s’y connaître un petit peu. Voici ce qu’il dit à propos de la nouvelle :

La nouvelle est un texte court, un art de la concision qui exige précision et clarté, mais en même temps laisse toujours de la place à un peu d’improvisation, ou d’inattendu. Comme à un morceau de jazz, la brièveté relative de la nouvelle lui confère une densité -peu de personnages, intrigue simple, chute tragique ou comique mais souvent contrastée – et l’écrivain s’y adonne avec une évidente jubilation. La nouvelle n’est généralement pas très à l’honneur dans la tradition littéraire française, Maupassant étant l’exception qui confirme la règle, et force est de constater, c’est en tout cas flagrant à son époque, que Vian fait cavalier seul dans ce genre beaucoup plus usité, en l’occurrence, dans le monde anglophone. Aucun de ses contemporains en France n’a en effet écrit autant de nouvelles que lui. Vian contredit ainsi cette tradition littéraire, lui qui en a signé plus de quarante, et cela semble aller dans le sens de ce rapprochement entre la nouvelle et le morceau de jazz.”

Martin Laprand

Olivia Guérin, sur le blog “Rue Saint-Ambroise, la revue de la nouvelle“, nous propose une autre définition possible de la nouvelle, la nouvelle instant.

“(La nouvelle instant) se caractérise (entre autres) (…) par une absence d’intrigue à proprement parler. René Godenne oppose ainsi la nouvelle-instant à la nouvelle-histoire, qui correspond au modèle canonique et traditionnel de la nouvelle, où l’auteur met en œuvre un art de conteur. Dans la nouvelle-instant, l’objectif n’est pas tant de raconter une histoire, faite de péripéties, de rebondissements, dirigée vers une fin, que de se centrer sur une sensation, une émotion, une atmosphère, un état d’âme, un souvenir, qui amènent le personnage à s’interroger sur sa vie, à en reconsidérer le sens.

Olivia Guérin

Le Génie de Vian

Et si ces deux définitions n’étaient pas opposées, mais complémentaires ? S’il était possible, pour une nouvelle, au hasard, “Le Rappel”, d’appartenir aux deux genres en même temps ?

Le héros (l’anti-héros) du rappel, tout au long de sa chute, se rappelle (!) d’événements, de sa petite enfance (la chambre de bébé) ou de son âge adulte (les relations avec Winnie).

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Confirme-t-il l’adage disant que près de la mort on voit défiler en un instant toute sa vie devant les yeux de sa mémoire ? Non. Car il fait aussi beaucoup de conjectures, de suppositions, comme si son esprit, entraîné qu’il est à fonctionner avec une inquiétude permanente, ne pouvait lâcher prise tout à fait même au dernier moment.

Les thèmes de prédilection

Tous les thèmes de prédilection de Vian sont dans cette nouvelle.

  • La musique évidement (radio, chorale, orchestre de l’hôtel…)
  • Des objets “repères” : la bouteille de Whisky (Paul Jones!), le café, les cigarettes… et d’autres objets qui souvent, chez Vian, se personnalisent le temps d’une interaction avec le personnage, telle cette fumée de cigare qui s’enroule autour du cou et serre, laissant pour mort le père de Winnie, provoquant la frayeur du personnage qui dès lors, décide de se suicider.

Mais aussi les thèmes récurrents de son oeuvre :

  • La différence (et la solitude qui va avec). Beaucoup de ses personnages sont égarés dans un monde qu’ils ne comprennent pas et incompris eux-mêmes.
  • L’impossibilité du retour en arrière. Le personnage se jette du 110e étage, arrête sa chute au 20e, mais il remonte finalement au 110e pour se jeter de nouveau et finir pas s’écraser au sol.
  • La mort omniprésente, qu’il ne perd jamais de vue, sa complexion fragile et la maladie qui le ronge lui promettant un avenir à très court terme, ce qui ne l’empêche pas d’exprimer toute sa vitalité et un amour incommensurable de la vie.
  • Il n’y a rien après la mort et Dieu n’existe pas. Que le néant.

Pour en apprendre plus sur les thèmes chers à Vian, je vous recommande ce documentaire passionnant. ⬆️

Une nouvelle construite comme un morceau de jazz

Le personnage (qui n’a pas de nom, c’est agaçant de devoir toujours dire “le personnage”, mais enfin tant pis, c’est comme ça, on ne va tout de même pas l’appeler Boris !) saute du 110e étage et ferme les yeux.

Il les ouvre tous les dix étages, à partir du 80e, et nous voyons par ses yeux ce qu’il y voit. 70e. 60e. 50e. 40e. 30e. 20e. Nous voila comme suspendus dans l’espace, avec lui, voyeur et non plus suicidé en voie de perdition. Doublement voyeur. Voyeur de lui-même et voyeur chez les autres.

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Au 20e, le voila qui s’arrête un moment, s’offre une récréation, le temps d’apprendre que “c’est pareil à tous les étages”, puis reprend du début, saute de nouveau et s’écrase.

Comme un thème de jazz, ou de blues, 6 notes (descendantes!), une mélodie, très libre, ou bien le rythme syncopé, une grille… et l’improvisation d’un soliste qui s’échappe un moment avant de revenir dans le mouvement d’ensemble.

Est-ce vraiment pareil à tous les étages ?

Quand même, une question me perturbe. Pourquoi donc la jolie demoiselle du 20e étage, dit-elle que “c’est pareil à tous les étages” ?

Une caractéristique fondamentale du jazz n’est-elle pas de faire jouer les instruments indépendamment les uns des autres ? L’interprétation jazz se transforme à tous les étages : nombre de notes jouées, phrasé, vitesse d’exécution sans oublier l’essentiel, la manière de jouer la note, différente et personnelle à chaque musicien.

Mais il y le thème, qui sert de repère, qui permet de retomber sur ses pattes… Le même thème à tous les étages ? A moins que …

On connaît l’amour de Boris pour le swing. Peut-être pense-t-il à ce morceau, “In the mood“, joué par le grand orchestre de Glenn Miller, en écrivant “Le Rappel”?

Allez savoir !

D’ailleurs, en y regardant de plus près, cette demoiselle, qu’a-t-elle de particulier ? Toute vêtue de jaune, elle est resplendissante, magnifiquement proportionnée, taille fine et hanches larges. Elle brille comme un soleil… Mais oui, bien sûr ! Cette jeune dame, c ‘est une trompette ! 🎺

Je m’emballe sûrement mais je parie qu’en décortiquant la nouvelle du point de vue d’un jazzman, ce que je ne suis pas (mais je suis sympathisante), on pourrait y repérer une construction cachée à rapprocher d’un titre de Duke Elington ou de Charlie Parker.

Pour en apprendre plus sur le jazz et Vian, et en particulier sur son jazz chanté (plus de 100 chansons à son actif!), lisez ici.

Je vous laisse avec “Le Rappel”, avant-dernière nouvelle du recueil “Blues pour un chat noir“.

Enjoy !

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