Deux chats noirs [Nouvelle]

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Les deux vieux travailleront en silence toute la nuit, comme deux hommes habitués l’un à l’autre qui n’ont pas besoin de mots pour avancer la besogne. Un peu avant l’aube, le plus petit vacillera sur ses jambes.

– Assieds-toi, dira le plus grand. Je termine et on s’en va.

Le plus petit s’assiéra. Ils auront rempli trente-cinq sacs de 200 litres de bandes de papier découpé. Il restera, en tout et pour tout, deux cartons d’archives sur l’étagère du haut. La broyeuse donnera des signes de fatigue et son cliquetis se fera hésitant.

– Est-ce que tu peux me dire quand tout ça a commencé ? demandera le grand.

Le petit, sans réfléchir :

– Il y a quatre-vingts ans presque jour pour jour, le 4 avril 1968.

– Dis donc, tu veux bien raconter encore, pendant que je finis ça ?

Le petit hochera la tête, toussera un peu puis laissera couler les mots, le robinet de la mémoire grand ouvert.

– Il faut se représenter 1968. J’avais 7 ans. Mes parents s’étaient disputés. Mon père, Hank, s’était mal conduit. Ma mère, Tabbitha, avait fait ce que très peu de femmes osaient faire encore à cette époque, elle avait fui chez son frère Tommy avec mon petit frère, Jim, et moi. Oncle Tommy habitait Memphis, il était plombier. Oncle Tommy et Tante Marge avaient une fille un peu plus âgée que moi, Loren. Avant la mauvaise conduite de mon père, on ne se fréquentait pas beaucoup. Mes parents avaient réussi à s’extraire des quartiers les plus pauvres où ils étaient nés et avaient grandi. Mon père était professeur de mathématiques dans une institution religieuse, une réussite sociale spectaculaire pour le cinquième fils d’un ouvrier agricole. Surtout à l’époque. Hank et Tabby s’étaient rencontrés à la sortie de l’office du dimanche. Quant à moi, je tombais amoureux de ma cousine Loren à l’instant même où je la vis sortir de la cuisine portant une assiette de muffins. Avec le recul, je me dis qu’Oncle Tommy et Tante Marge devaient nourrir des sentiments partagés à l’égard de Hank. D’un côté, il avait épousé Tabby et l’avait sortie d’une condition sociale précaire. De l’autre, on lui en voulait un peu d’avoir si bien réussi sans se salir les mains. Avec ses chemises immaculées, ses ongles impeccables et sa serviette en cuir bouilli, il paraissait si différent des autres hommes de la famille ! Je crois qu’ils n’aimaient pas ça.

– Foutue famille ! Dira le grand.

– Tu l’as dit. Et malheureusement pour moi, ma cousine Loren se fichait de mon amour comme de sa première guimauve… Je cherchais donc le moyen de me mettre en valeur à ses yeux.

Le petit marquera une pause brève. Malgré la cataracte qui lui brouillera la vue, une lueur malicieuse s’allumera dans son regard.

– Et voila toute l’histoire : ce jour là, j’avais entraîné mon petit frère Jim à la chasse aux chats. Je préparais une expérience pour séduire Loren et j’avais besoin de matériel. Il me fallait en particulier deux chats, si possible deux frères, car pour que mon expérience réussisse, ils devaient se ressembler comme deux gouttes d’eau. Le plus simple était de trouver deux chats noirs. Jim et moi nous étions mis en embuscade près de la caserne des pompiers. Avec un ou deux muffins il devait être possible d’attirer un chat noir, puis un autre. Mais les chats de la caserne étaient à moitié sauvages et ça ne se passait pas très bien. J’avais une idée assez confuse de ce que je voulais réaliser, à vrai dire. Tout était parti de ce que mon père, Hank, et ses amis, se racontaient à la maison quand Tabbitha n’était pas là. Mon père, donc professeur de mathématiques, était passionné de physique. Il était doté d’une intelligence supérieure… c’était “une tronche”, comme on dit familièrement.

– Ah oui, foutue tronche ! Dira le grand, sans cesser d’enfiler des pages dans la broyeuse. Un vif plaisir se lira sur son visage aux traits mobiles.

– De temps en temps, reprendra le petit, Tabbitha traversait la moitié de l’état en autocar pour aller visiter ses parents à Smyrna, dans le comté de Rutherford et ne rentrait à la maison que le lendemain. Dans ces cas-là, Hank réunissait quelques amis, des intelligences supérieures comme lui. J’adorais ces soirées entre hommes. Ils discutaient en buvant de la bière jusque tard dans la nuit et j’étais incapable de comprendre de quoi ils parlaient mais je restais assis dans l’escalier à les écouter jusqu’à tomber de sommeil, mon petit frère Jim endormi contre mon épaule.

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Le grand s’apprêtera à dire “foutues soirées !” mais le petit le prendra de vitesse.

– Une nuit je les entendis parler d’un certain Irwing Schrodinger et d’une expérience imaginaire. Il était question d’une boite, d’un chat et d’une chose mystérieuse appelée la fonction d’onde. Mon imagination se mît à cavaler.

– Foutue fonction d’onde ! Dira le grand.

– Eh oui ! Tout le monde, de nos jours, en a plus ou moins entendu parler, mais à l’époque, c’était réservé à quelques initiés. Moi, je n’avais rien compris, évidemment. Un chat mort et vivant à la fois, quelle idée ? Mais je me disais qu’il était impossible de savoir si le chat était mort ou vivant avant d’avoir ouvert la boite et ça, ça me paraissait raisonnable.

A ce stade, il ne restera plus qu’un carton de documents à broyer. Les mains du grand continueront de travailler mais toute son attention ira au récit. Alors le petit dira :

– Je résolus de m’en inspirer pour conquérir le coeur de Loren. A vrai dire, je n’avais aucune idée de comment faire ça… Jusqu’au moment de la réalisation, j’ai eu l’impression d’être un génie, le digne fils de mon père. C’est ensuite que ça s’est gâté… J’avais envoyé Jim chiper la valise sous le lit de mes parents.

Un large sourire s’épanouira sur la figure du grand.

– Tu avais un plan.

– Un plan sommaire, mais c’était mieux que rien. Il fallait donc attraper deux chats identiques, tordre le cou au premier, puis faire ma grande démonstration à Loren. Je lui montrerais d’abord le chat mort, que je placerais dans la valise, puis Jim échangerait les deux chats pendant que j’attirerais ailleurs l’attention de Loren. Enfin, ressuscité par mes soins, abracadrabra, le chat vivant sortirait de la valise en miaulant et en se frottant contre nos jambes. A cet instant, voyant une aussi grande magie, Loren tomberait dans mes bras !

– Malin ! Dira le grand.

– Il faut bien comprendre que depuis plusieurs jours, j’étais obsédé par la réussite de l’expérience. Le pire aurait été de me couvrir de ridicule, je voulais faire un test avant d’en parler à Loren. Le 4 avril, Jim et moi avons eu l’occasion de mettre la première partie de mon plan à exécution. Il était 6 heures. A cette heure-là, nous n’étions pas dehors, d’habitude, mais mon père avait déboulé à l’improviste chez Oncle Tommy pour convaincre ma mère de rentrer à la maison. Ses traits étaient tirés et sa chemise plus si blanche. Oncle Tommy était au syndicat. Tante Marge et Loren quelque part en ville. Jim et moi avons été priés d’aller jouer ailleurs, et nous en avons profité pour aller roder autour de la caserne de pompiers et tenter d’amadouer les chats.

Cependant, une grande partie de moi était restée auprès de mes parents. Confusément, je me disais “papa est dans la boite”. J’aurais voulu rester pour vérifier que maman et lui se remettaient ensemble et que tout allait reprendre comme avant. J’y ai souvent repensé depuis et je ne peux pas l’exprimer autrement, je suis certain d’avoir pensé “papa est dans la boite”. Et aussi “pourvu qu’il en sorte vivant”.

Les deux vieillards se regarderont, un sourire douloureux sur le visage. Le grand éteindra la broyeuse. Le petit reprendra.

– La suite, tout le monde la connaît. Il y a eu une détonation, un bref instant de calme, des gens qui courent. Jim et moi nous avons vu des policiers sortir des fourrés. L’un d’eux nous a intimé l’ordre de rentrer chez nous, ce que nous avons fait sans poser de question, même si notre curiosité était à son comble.

– Et ensuite ?

– C’était le 4 avril 1968 à Memphis, Tennessee, j’avais sept ans, mon petit frère Jim cinq. Sur le balcon de la chambre 306 du Lorraine Motel, en face de la caserne des pompiers, le Révérend Martin Luther King gisait, assassiné. Au moment du coup de feu, on était, Jim et moi, à quelques dizaines de mètres du drame. On était tout près lorsque le Révérend est tombé. Mais moi, je n’y étais pas vraiment. Mon esprit était resté auprès de mes parents et surtout, surtout de mon père, chez Oncle Tommy. Est-ce que papa sortirait vivant était la question qui m’obsédait.

– Sacrée question ! Dira le grand.

Pour papa, ça s’est bien passé. Après ça, mes parents se sont remis ensemble et il n’y a plus jamais eu de problème de mauvaise conduite. Le seul chat noir de l’expérience était le Révérend King. Il était entré dans la boite déjà mort, en quelque sorte.

– Et ? Demandera le grand.

Il y eut des émeutes à travers tout le pays. J’entendis pour la première fois parler de non-violence. Puis de Gandhi, cet indien qui n’était pas un peau-rouge. Je me passionnais pour les nouvelles. Je chipais le journal chaque fois que je pouvais. Je lus tout ce qui me tombait sous la main au sujet de la guerre du Vietnam. C’était l’éveil de ma conscience politique.

– Et ? Demandera encore le grand.

– Plus tard, j’ai décidé que jamais jamais je n’entrerai dans la boite…

Les deux vieux s’immobiliseront alors, en entendant la voix amplifiée qui dira “FBI ! METTEZ VOS MAINS SUR LA TETE ET SORTEZ DE CET ENTREPOT SANS OPPOSER DE RESISTANCE !”

Ils se retourneront comme un seul homme vers la porte de sortie, s’empareront de leurs carabines Winchester Yello Boy juste là, appuyées contre le mur, et d’un même mouvement, ils armeront les culasses.

– T’es prêt, Jim ? demandera le petit.

– Prêt, Joe, répondra le grand.

Il se regarderont une dernière fois et ils sortiront en tirant.

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