🎧📖[roman] Toute la lumiĂšre – chapitre 5

chapitre cinq phare sur falaises

Rabot

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Rabot est chez sa sƓur, Isabelle, dans ce qui fut un jour la ferme familiale, quand il reçoit le premier coup de fil. TrĂšs prĂ©cisĂ©ment, il est assis par terre dans l’angle de l’ancienne soue Ă  cochon reconvertie en chenil, appuyĂ© contre le bĂ©ton brut patinĂ© par l’usage, qui reste relativement frais malgrĂ© la vague de chaleur qui sĂ©vit Ă  travers tout le pays. Il choisit, dans une portĂ©e de cinq, ĂągĂ©s de trois mois passĂ©s, un chiot pour remplacer DiogĂšne.

Je campe parmi les morts depuis trop longtemps. Aussi dĂ©risoire que ça puisse paraĂźtre, DiogĂšne est mon ancre dans le monde des vivants, le fil qui me maintient Ă  la surface, m’empĂȘche de sombrer Ă  mon tour dans la noirceur des profondeurs. Certains prennent des cachetons. Beaucoup picolent. D’autres, tels que moi, ne tiennent qu’à un fil mais parviennent Ă  donner le change en attendant la fin. DiogĂšne est mon fil. C’est elle qui me ramĂšne Ă  la maison chaque soir, qui me motive Ă  sortir marcher dans la forĂȘt. C’est pour elle que je fais les courses, que je mange Ă  des heures Ă  peu prĂšs rĂ©guliĂšres. C’est grĂące Ă  elle, contre elle, que je m’endors comme une masse aprĂšs le dernier programme du soir.

DiogĂšne est entrĂ©e dans ma vie assez tard, au moment critique oĂč je n’avais plus rien Ă  quoi me raccrocher. Elle est la personne – oui, la personne, qui me connaĂźt le mieux, qui me connaĂźt sans fard, ne me juge jamais, ne me déçoit jamais. Depuis seize ans, tous les jours, elle m’attend, enfermĂ©e dans la pĂ©nombre, et quand je rentre elle s’ébroue et vient se frotter contre mes jambes, aprĂšs quoi elle ne me quitte plus jusqu’au lendemain matin. Le lendemain matin je m’en vais, l’abandonnant enfermĂ©e dans la pĂ©nombre.

DiogĂšne ne vit qu’avec moi, que par moi. En vĂ©ritĂ© nous sommes un seul et mĂȘme ĂȘtre Ă  nous deux, elle est la part vivante de moi comme je suis la part vivante d’elle. Ces derniĂšres semaines, elle montre d’évidents signes de fatigue. Elle se dĂ©sintĂ©resse de presque tout. La baballe ne fait plus recette. Nos balades quotidiennes se limitent Ă  faire le tour du pĂątĂ© de maisons. DiogĂšne va mourir, de vieillesse. Je lui ai souvent promis de longues randonnĂ©es, des semaines de vacances dans les bois, que jamais nous n’avons accomplies.

Service de l’état oblige. C’est injuste.

Mais qu’est-ce qui est juste dans cette vie ?

Je te jure que tu ne mourras pas dans ton panier, DiogÚne. Cette fois-ci nous partons vraiment courir les bois, camper au bord des ruisseaux. Nous irons à ton rythme. Ensemble, nous trouverons le lieu parfait pour ta sépulture, pas trop prÚs des hommes mais pas trop loin non plus, pour que je puisse venir te voir.

Moi, je ne suis pas prĂȘt. Depuis longtemps je ne trouve plus de goĂ»t Ă  rien mais pourtant je ne suis pas prĂȘt. PrĂȘt Ă  mourir. Quand tu vas me quitter, au moment que tu auras choisi, je ne veux pas rester seul. Nous emmenons un chiot, tu m’aideras Ă  faire son Ă©ducation. Je ne veux pas d’un autre Ă©pagneul.

Rabot poursuit ses ruminations en suivant d’une oreille distraite le monologue dĂ©cousu d’Isabelle, oĂč flottent par chance quelques repĂšres – un prĂ©nom, une intonation, une inflexion de voix indiquant qu’il faut acquiescer ou sourire. Isabelle pense Ă  voix haute. Elle est capable de vous noyer sous un tiĂšde dĂ©luge de banalitĂ©s s’écoulant Ă  flot continu, dont le sens, qui doit bien se trouver quelque part, se perd dans le ronronnement des mots. Quelque chose au sujet de la canicule et de sa crainte de perdre les canards. A moins d’éprouver le besoin d’un puissant soporifique, ce qui n’est pas le cas dans l’instant, Rabot ne juge pas utile d’en suivre le cours, entiĂšrement tournĂ© vers la vie quotidienne Ă  la ferme, la mĂ©tĂ©o prĂ©occupante et l’élevage pour la production de foie gras et de magrets avant les fĂȘtes. Il a, depuis longtemps, adoptĂ© l’attitude adĂ©quate, ne rien rĂ©pondre, faire de temps en temps un signe vague d’assentiment.

-Gabriel ? Tu m’écoutes ?

-Pardon ? Bien sĂ»r, je t’écoute.

-Tu sais, Gabriel, pour moi aussi, c’est dĂ©sagrĂ©able Ă  envisager, mais lĂ , ça n’est plus possible, il faut prendre une dĂ©cision.

DemeurĂ©e Ă  l’extĂ©rieur, Isabelle, accoudĂ©e sur le bĂ©ton nu de l’ouverture, est en train d’éplucher une mandarine dont le frais parfum se rĂ©pand dans l’air encore brĂ»lant de six heures de l’aprĂšs-midi. DiogĂšne dort, appuyĂ©e contre la cuisse de Rabot. DĂ©rangĂ©e par la vibration du smartphone, elle entrouvre un Ɠil, Ă©met un faible grognement. Les chiots, trois mĂąles et deux femelles, bĂątards mĂątinĂ©s de setter irlandais et de bergers belges, sont tous diffĂ©rents mais prĂ©sentent le mĂȘme toupet de poils blancs Ă  l’extrĂ©mitĂ© de leurs queues. Ils roulent cul par-dessus tĂȘte en se mordillant l’un l’autre, indiffĂ©rents Ă  la conduite du monde, se taquinent, se grignotent.

Rabot déplie ses jambes et se lÚve, avec encore pas mal de souplesse pour un homme de son ùge et de sa corpulence. Il tapote le fond de son pantalon et décroche.

-Rabot !

-Salut, Rabot. C’est Balutin. Vous me remettez ?

-Vous voulez rire ? Comment vous oublierais-je ?

-Trop aimable. Vous n’ĂȘtes pas encore en retraite, n’est-ce pas ?

Rabot referme soigneusement la porte et s’éloigne de quelques pas, DiogĂšne n’a pas bougĂ©.

-A deux doigts. J’ai dĂ©jĂ  un pied dans la tombe. Qu’est-ce qui vous amĂšne ? Des condolĂ©ances ?

-Toujours aussi caustique, Ă  ce que je vois ! Loin de moi l’idĂ©e de perturber vos vieux jours. D’attaque pour rouvrir un vieux dossier ?

-S’agit de quoi ?

-Orselo. Benny Orselo.

-Sous les verrous.

-Nan
 Sorti il y a trois jours.

-Grand bien lui fasse.

-Voulez pas savoir comment je l’ai appris ?

-Nan. J’étais en train de choisir un chiot pour une partie de chasse.

-La chasse est fermée en juillet. A moins que vous ne chassiez la randonneuse ?

-Hilarant. Je me balade, je campe, je fais quelques photos. En quoi ça vous intéresse ?

Rabot joue distraitement avec les graviers du chemin, les rassemblant en tas de la pointe du pied puis les envoyant balader d’un coup de semelle.

-Sans rire ? Vous préparez votre reconversion ?

-Je chasse la tranquillitĂ©. Bon, Balutin, vous la crachez, votre pastille, ou vous appelez juste pour m’emmerder ?

-Je vous l’ai dit. Benny Orselo. Il est dehors, et il a remis ça. On l’a identifiĂ© sur une vidĂ©o de surveillance. Il a soigneusement choisi une voiture dans un parc d’occasion, puis est revenu au milieu de la nuit pour la braquer et il a fichu le feu aux autres bagnoles avant de se tirer. Pas de blessĂ©s, uniquement des dĂ©gĂąts matĂ©riels.

-Hon hon. Qu’attendez-vous de moi ? Je n’enquĂȘte pas pour les assurances, vous vous rappelez ?

-Gabriel Rabot, enquĂȘteur et poĂšte. Comment vous oublierais-je ?

-Dans deux heures Gabriel Rabot, ex-enquĂȘteur, ex-poĂšte, promeneur dans les bois Ă  plein temps. Il va falloir y mettre plus de conviction si vous voulez m’accrocher, Balutin.

-Le mot de la fin, Rabot, ça ne vous tente pas ? Boucler la boucle. Partir sur la rĂ©solution d’un cas d’école.

-Quel cas d’école ? De quoi parlez-vous, exactement, Balutin ?

Rabot est prùs de la boite à lettres. Il l’ouvre. La referme. Une fois. Deux fois.

-Ce qui est intĂ©ressant, c’est le modĂšle de voiture qu’il a empruntĂ©. Opel Astra gris mĂ©tallisĂ©, immatriculĂ©e dans le Lot et Garonne, ça ne vous rappelle rien ?

-Hum. Un vieux coucou ! Il est fidĂšle Ă  ses amours. C’est une qualitĂ©, non ?

-Le plus vieux modĂšle du parc. Il aurait pu trouver bien mieux. On dirait qu’il a reprit les choses exactement oĂč il les avait laissĂ©es, non ? C’est pas l’effet que ça vous fait ?

-C’est un sentimental ! Ou bien c’est le seul antivol qu’il sache forcer.

-Hum. Possible. Combien de fois vous l’avez coincĂ©, au juste ? Combien de chefs d’inculpation ? Quatre ? Cinq ?

Rabot Ă  fait demi-tour. Du regard il embrasse la ferme oĂč s’est dĂ©roulĂ©e toute son enfance. La bĂątisse avec son pigeonnier, la grande terrasse, l’entrĂ©e de la cave, le cellier
 Isabelle a disparu. Elle a dĂ» rentrer s’occuper de leur mĂšre qu’elle ne laisse jamais seule trĂšs longtemps. Rabot Ă©numĂšre.

-Homicide involontaire. Incendie volontaire. Vol avec effraction. RĂ©cidive


-Un client qui n’apprend pas vite, n’est-ce pas ? Toujours sur la brùche. A peine dehors, au turbin !

-Quelque chose comme ça. Un consciencieux. Accouchez, Balutin, je m’impatiente.

-J’ai comme l’impression que vous ĂȘtes comme moi, jamais digĂ©rĂ© tout Ă  fait l’affaire Lambertini, n’est-ce-pas ?

-C’est loin. Je suis sur le dĂ©part. J’épuise mes congĂ©s avant la retraite. Qu’est-ce que je peux y faire ? C’est jugĂ©, purgĂ©, classĂ©. Ite missa est. Amen.

Rabot shoote dans un gravier un peu plus gros que les autres, vise la herse au cul du tracteur. Léger bruit, pierre contre métal.

-On dirait bien que non, finalement.

-Balutin, vous me faites chier. Je n’enquĂȘte pas sur les vols de voiture.

-Et pas non plus sur les incendies criminels ? Je suis comme vous, Rabot. J’ai gardĂ© un doute. Un doute Ă©naurme. Un baltringue comme Orselo ne met pas le feu Ă  des fiançailles juste pour s’amuser. J’ai toujours pensĂ© qu’on n’avait pas trouvĂ© le fin mot de l’histoire.

-Possible.

-A peine dehors, il refait parler de lui. Je ne serais pas autrement Ă©tonnĂ© qu’il refasse surface du cĂŽtĂ© de Crussignac.

-Possible.

-Probable, vous voulez dire ! Pour quoi faire, Rabot ?

-Ça ne me concerne plus. Je suis rangĂ© des voitures. Je me consacre Ă  moi-mĂȘme, Ă  mes vacances et Ă  mon chien.

-Vraiment ?

-Vraiment.

-OK. Écoutez, Rabot, ce que je vous propose, c’est de continuer la veille là-dessus. Dùs qu’Orselo apparaüt dans le paysage, je vous tiens au courant. D’accord ?

-Faites-donc ça, si ça peut vous faire plaisir. Bonne chasse à l’incendiaire, Balutin.

-Bonne chasse à la tranquillité, Rabot. A trÚs bientÎt.

L’affaire Lambertini. La pire pĂ©riode de sa vie. Rabot Ă©teint son tĂ©lĂ©phone, donne un dernier coup de semelle dans les gravillons. La pire affaire de sa vie. Non pas Ă  cause du cas lui-mĂȘme, mais de cette veuve, Judith TraorĂ©, nĂ©e SimoĂ«ns, qui ressemblait si fort Ă  Eva.

DiogĂšne est rĂ©veillĂ©e. Elle lĂšche avec application le ventre d’un chiot, un petit mĂąle, dont elle nettoie l’anus et l’appareil gĂ©nital Ă  grands coups de langue. AllongĂ© sur le dos, pattes Ă©tirĂ©es le plus loin possible, le chiot, les yeux fermĂ©s, comme un sourire sur le museau. Ok ce sera toi, dit Rabot en attrapant le chiot par le colback. Allez viens, DiogĂšne, on est partis.

DiogĂšne se hisse Ă  l’avant du Pajero, fait un tour sur elle-mĂȘme et s’endort instantanĂ©ment sur le tapis de sol. Rabot dĂ©pose le chiot prĂšs d’elle.

Isabelle l’attend sur le seuil de la cuisine.

-Tu déjeunes avec nous ?

-Non, j’y vais, je voudrais y ĂȘtre avant la nuit et j’ai encore quelques courses Ă  faire.

-Lequel as-tu pris ?

-Le noir, avec la tache blanche autour de l’Ɠil.

-Il est malin. C’est un bon choix. Tu veux que je te prĂ©pare un sandwich ?

-Merci, non, pas le temps. Pour maman, on en parlera à mon retour, si tu es d’accord. J’ai besoin d’un peu de temps pour y voir clair. Je repasse par ici dans quelques semaines, au pire. Si ça s’aggrave, appelle-moi. Je reste joignable.

-D’accord. Je tiendrais jusque lĂ , ne t’en fais pas. Prends bien soin de toi, frĂ©rot ! Elle le gratifie de deux bises sonores.

-Prends bien soin de toi, sƓurette !

Le chiot Ă  monocle s’est carrĂ© entre les pattes de DiogĂšne et tous deux roupillent bruyamment. Rabot dĂ©marre en douceur et rejoint la dĂ©partementale en Ă©vitant les orniĂšres. Ça pourrait presque ĂȘtre le samedi dont il rĂȘvait, mais quelque chose est gĂąchĂ©. Le rappel de l’affaire Lambertini Ă©branle sa tranquillitĂ© toute relative. Il enclenche Loreena McKennitt dans le lecteur de CD, avant de se raviser et d’arrĂȘter son choix sur Swordfish Trombone. Tant qu’à faire, autant plonger profond tout de suite. Tom Waits est toujours parfait pour ça. Rabot s’accorde la durĂ©e du voyage pour se laisser aller Ă  la dĂ©pression. Ça devrait suffire.

*

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8 rĂ©ponses Ă  “🎧📖[roman] Toute la lumiĂšre – chapitre 5”

  1. Alors, il va la prendre, cette affaire ? Le tout est de savoir Ă  quelle conditions ? C’est un passionnĂ©, mais qui ne se laisse pas embarquer dans une histoire pour rien… La suite ! 🙂

    1. Bien sĂ»r qu’il va la prendre, sinon il n’aurait pas tout un chapitre pour lui tout seul… Et plus si affinitĂ©. La suite lundi. Il y a deux inconvĂ©nients Ă  publier une fois par semaine. Pour l’auteur, il faut Ă©crire vite. Pour le lecteur, il faut attendre la suite. Ça ne me dĂ©plaĂźt pas de me rattacher Ă  la pratique du feuilleton, sauf qu’au lieu de paraĂźtre dans un journal, c’est sur un blog. Merci pour ton commentaire Coralie.

  2. pierrefavrebocquet dit :

    J’adore la rĂ©plique “Hum. Un vieux coucou ! Il est fidĂšle Ă  ses amours. C’est une qualitĂ©, non ?” 😀

  3. Parents en Equilibre dit :

    “Le chiot Ă  monocle s’est carrĂ© entre les pattes de DiogĂšne et tous deux roupillent bruyamment. ” Tableau rĂ©jouissant 🙂

  4. toujours autant de passion dans tes Ă©crits. Dis moi est ce que tu pourras nous faire un peu voyager dans ta belle Ăźle? J’adore les paysages de chez toi et ça nous donnera un peu de soleil. 🙂

    1. Euh… Tu veux dire dans la suite du roman ? Ce n’est pas prĂ©vu. Mais je vais bientĂŽt publier des podcast je pense, et j’aimerais commencer par interviewer les auteur.e.s de chez moi.

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