Toute la lumière – chapitre VI

chapitre 6 - Mia

A partir de là, je sais pas dire dans quel ordre exact mais tout s’enchaîne plutôt vite. Je saurais pas non plus dire d’où c’est parti, de Judith ou de moi, en trois jours on s’est dit tout ce qu’on avait retenu depuis douze ans et c’était pas beau à voir.

-T’es folle ? Qu’est-ce que tu fais ?

Elle a dit quand elle m’a trouvée avec un tournevis et un marteau en train de forcer la porte de son “cabinet”. Elle a levé la main pour me filer une baffe, je me suis rebiffée.

-Demande à Mémère !

Elle a commencé à me gueuler dessus, je suis rentrée dans la cuisine, elle derrière moi toujours la main levée. Devant les boites et tout leur contenu étalé, elle a rabattu son caquet.

-C’est quoi tout ça?

Je l’ai regardée méchamment et là elle a compris quelque chose, parce qu’elle est montée tout droit à la chambre de Mémère sans même enlever ses santiags. J’ai entendu son cri et je me suis préparée au pire. J’avais toujours le tournevis à la main et j’étais déterminée à m’en servir contre elle si besoin. Je me suis postée en bas de l’escalier pour attendre sa charge. Mais elle m’a pas attaquée. Elle s’est mise à parler toute seule et elle pleurait en même temps. Je me sentais conne avec mon tournevis, je pouvais pas rester comme ça à l’attendre en bas de l’escalier toute la nuit, alors je suis montée aussi. Elle avait entrepris d’habiller Mémère mais elle y arrivait plutôt mal et pour l’instant elle bataillait pour faire passer ses épaules dans une robe. Ça puait la mort. Par-dessus l’odeur de Mémère elle avait pulvérisé du parfum et c’était encore pire, ça foutait vraiment la gerbe. Malgré moi, j’ai reculé.

-Salope !

Elle m’aurait craché dessus, c’était pareil.

-C’est pas moi ! Elle m’a claqué dans les doigts…

-Ta gueule ! Espèce de petite conne ! Tout ce que t’as trouvé à faire, c’est de fouiller la maison ? Mais t’es vraiment pas finie, ma fille ! Tu te rends compte un peu ? Combien de temps ça fait qu’elle est comme ça la bouche ouverte ? T’as pas honte ?

-C’est pas moi, je te dis. Elle est morte comme ça, pouf, j’y suis pour rien.

-Ben encore heureux ! Mais pourquoi tu m’as pas appelée, bon dieu ? T’as prévenu quelqu’un, au moins ?

J’ai aboyé.

-J’ai pas de téléphone, tu te rappelles ? Ni téléphone, ni ordinateur. Confisqué par ma mère.

Dans ma mère y a amer et c’est exactement comme ça que je l’ai dit. Elle s’est pas démontée pour autant, elle était sur son rail, quand elle est comme ça c’est mieux de la fermer et de faire le dos rond.

-Quand on veut on peut. On va en reparler, t’en fais pas. Viens m’aider, en attendant !

On a habillé Mémère du mieux qu’on a pu et on a remis un peu d’ordre dans la chambre. En silence. Ensuite Judith a appelé les pompes funèbres. Elle leur a expliqué que le décès remontait à deux jours et avec cette chaleur, tout ça… Malgré l’heure tardive ils sont venus tout de suite, Judith a signé tous les papiers et Mémère est partie.

Judith rongeait son frein. Elle fumait clope sur clope en déchiquetant son vernis à ongles. Elle faisait des allers-retours dans le salon, quand elle est bouleversée ça se traduit toujours par beaucoup de mouvements inutiles. Il y a des gens qui restent prostrés, dans la famille on est plutôt à tourner à rond. Il y a pas de preuve que ça aide à réfléchir mais enfin c’est comme ça. Jamais j’avais vu ma mère dans un état pareil, même après que j’avais fait une grosse connerie. Paraîtrait que l’attaque est la meilleure défense, j’ai pris l’initiative.

-Tu comptais m’en parler quand, exactement ?

-Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ?

-Tu comptais me le dire quand, pour mon père ?

Elle s’est arrêtée net, et puis elle a changé de couleur et elle s’est assise. Elle était blême.

-Depuis quand tu sais ?

-C’est Mémère qui me l’a dit, juste avant. Répond ! Tu comptais me le dire quand ?

-Viens ici. Assieds-toi.

-RÉPOND ! J’ai hurlé.

-Viens t’asseoir ici s’il te plaît.

Non seulement je me suis pas assise, mais je me suis un peu laissée aller. J’ai craché dans le désordre tous mes griefs contre elle depuis des années, et tant que j’y étais contre mon père, cette famille de merde, les quatre débiles et tout ce qui m’emmerdais depuis toujours. J’ai crié, tapé du pied, cassé des trucs, enfin bref j’ai pété les plombs dans les grandes largeurs puisque j’avais enfin quelqu’un en face de moi pour me défouler.

Judith m’a écoutée en mordillant sa lèvre supérieure et en fumant, la jambe droite agitée de soubresauts comme si ça la démangeait de me mettre son pied au cul. Mais elle a rien dit. Sauf à la fin, au bout d’un bon moment.

-C’est fini ? Viens t’asseoir ici s’il te plaît.

J’étais prête à repartir pour un tour mais elle a levé les deux mains ouvertes vers ses épaules, d’un air de dire arrête, je t’attaque pas. Comme je la connais, ça veut dire qu’elle se radoucit mais qu’il faut pas que j’insiste trop à la gonfler sinon elle va pas pouvoir rester calme. On était toutes les deux face à face, elle assise avec les mains en l’air et moi debout devant elle, tendue comme un élastique. J’ai respiré un grand coup et je me suis assise, pas à côté d’elle, je voulais voir son visage, j’ai tiré une chaise et je me suis assise juste en face.

-Vas-y, explique ! J’ai dit, un peu vénère.

Ses arguments, ça tenait pas la route une minute. Fumeux de chez fumiste. Incompréhensibles. Je l’ai laissée parler. Je crois qu’elle-même avait jamais eu d’idée très claire quant à savoir ce qui lui était passé par la tête. Pourquoi avait-elle reconnu formellement mon père dans le corps à moitié calciné que la police lui avait présenté, tout en sachant que c’était pas lui ? Évidemment, il y avait le bracelet. C’est d’ailleurs pour ça que les flics ont pas cherché plus loin, le bracelet plus Judith qui était formelle, l’affaire était pliée en deux coups les gros circulez y’a rien à voir.

-Mais pourquoi tu leur a dit que c’était papa si tu voyais que c’était pas lui ?

-Mais parce que j’ai cru qu’il allait venir nous chercher, j’ai cru qu’il avait manigancé tout ça.

-Tout ça, quoi ?

-On en parlait souvent, avec ton père, d’une autre vie, de faire quelque chose, ailleurs, mais il nous fallait du pognon, on pouvait pas se jeter sur les routes, comme ça, sans un rond, avec une gamine de trois ans.

-Continue. Viens-en au fait.

-Au début, quand j’ai vu le corps, j’ai vraiment cru que c’était lui. J’ai vu son bras d’abord, et le bracelet, plein de suie mais reconnaissable entre mille. Ce bracelet, c’était le même que le mien. Ton père et moi, on en avait un chacun, il avait acheté les deux mêmes, tu comprends ?

-C’est le bracelet qui est dans ta table de nuit ?

-T’as fouillé ? Oui, c’est lui. André disait que c’était le symbole de notre couple. Quand j’ai vu le bracelet, je ne pouvais tout simplement pas imaginer que ça puisse être quelqu’un d’autre.

-OK mais après ?

-J’avais déjà vu sa voiture, sur le parking. Ton père, laisser sa voiture neuve, dont il était si fier, c’était pas possible.

-Oui mais après ? Après ? Quand tu as vu le corps de près, tu as bien vu que c’était pas lui. Pourquoi t’as rien dit ?

-Mais parce que j’ai cru qu’il avait mis le bracelet au cadavre exprès, pour faire croire que c’était lui. J’ai cru qu’il m’envoyait un message. Ton père était un homme intelligent, très intelligent. Il l’avait forcément fait exprès. Il ne faisait jamais rien par hasard. Je me suis dit : Ça y est ! Il a touché le jackpot !

-Avec un cadavre ?

-J’ai fait ce que j’ai pensé qu’il voulait que je fasse. J’ai reconnu son corps, je l’ai enterré comme ton père et j’ai porté le deuil en préparant nos valises, en attendant que ça se tasse.

-Tu es en train de me dire qu’il voulait disparaître ? C’est ça que je dois comprendre ?

-Mia, ton père n’était pas un saint. Il avait fait quelques conneries.

-Quelles conneries ?

-Des petites arnaques, un ou deux cambriolages.

-Un ou deux ?

-Rien de vraiment grave.

-Mais putain tu t’entends parler ?

-C’était quelqu’un qui n’aimait pas travailler. Quand je l’ai connu il vivait aux crochets d’une vieille. C’était le plus bel homme du village, tu sais. Des blacks, il n’y en pas beaucoup dans la Région aujourd’hui, mais il y a douze ans, il n’y avait que lui. On ne pouvait pas le rater. Elles étaient nombreuses à essayer de le mettre dans leur lit.

-De mieux en mieux. Tu le savais ?

-Oui je le savais. Il ne s’en est jamais caché. Avec moi c’était pas pareil. On s’aimait. On ne pouvait pas rester séparés longtemps. Il allait avec sa vieille et quelques jours après il était là, auprès de moi, les bras chargés de fleurs et de cadeaux.

-C’est dégueulasse !

-Tu comprends pas. Il disait qu’il allait monter un gros coup et qu’on serait toujours ensemble, qu’il n’aurait plus jamais à s’en aller. J’y croyais. J’avais vingt-cinq ans, j’étais folle d’amour pour lui !

-Et Mémère, elle disait quoi ? Elle savait aussi ?

-Pas tout de suite.

-Quand est-ce qu’elle a su ?

-Bien plus tard. Un jour j’ai cessé d’attendre. J’ai compris que je ne le reverrais jamais, qu’il ne reviendrait pas me chercher. Je suis tombée dans une profonde dépression. Tu avais cinq ans. C’est là que j’ai craqué, j’ai tout raconté à Mémère. J’ai bouffé pas mal d’anxiolytiques à cette période, mais j’ai remonté la pente, il fallait que je t’élève. Mémère m’a aidée. Elle m’a toujours aidée. Et toi aussi, elle t’a aidée. C’est pour ça que ça me met vraiment en rogne que tu la traites comme ça. On fait mieux pour un chien.

J’ai failli lui demander si j’aurai dû appeler la fourrière mais je me suis mordue la langue, c’est vrai que c’était pas drôle, juste méchant et Mémère, elle m’avait rien fait, au contraire. Je commençais à ressentir moi aussi la culpabilité de l’avoir abandonnée raide morte dans son lit sans même fermer la fenêtre et allumer une bougie. J’ai repris la main, je voulais en savoir plus.

-Tout ce temps, tu m’as menti !

-Quand voulais-tu que je t’en parle ? Tu étais une enfant. Au début, j’attendais ton père, il allait revenir et il n’y aurait rien à dire, on s’est trompé et puis voila, c’est tout. Ensuite j’ai compris qu’il lui était arrivé quelque chose, quelque chose de grave, qui l’avait empêché de revenir vers moi. Ça ne servait à rien de remuer tout ça.

-Mais putain, mais tu m’aurais jamais rien dit ?

-Mais si, bien sûr.

-Mais quand ?

-Je ne sais pas, quand tu aurais été un peu plus grande. Je n’ai pas vu le temps passer.

Enfin bref, vous comprenez l’esprit. On a parlé longtemps, on a tout vidé. Après le départ des pompes funèbres, j’ai laissé Judith dans la cuisine, en train de tourner et de retourner entre ses doigts le contenu des boites et je me suis couchée, vers deux heures du matin, sur le canapé du salon, j’avais plus rien à faire dans ma chambre dévastée. Le dimanche on a mis un peu d’ordre au rez-de-chaussée, machinalement, et quelques personnes sont venues en visite. Elles sont pas restées longtemps, Judith les a renvoyées vers le salon funéraire où Mémère serait “exposée” dans l’après-midi, après “préparation”. Le soir, Judith a fourré le journal intime de Mémère dans son sac avec deux paquets de clopes, on est partie veiller Mémère. On a beaucoup pleuré dans les bras l’une de l’autre, ça l’a calmée un peu. Elle m’a demandé pardon pour le mensonge et du coup j’ai dû moi aussi m’excuser pour avoir laissé Mémère.

Le lundi, on lui a dit au revoir. Il fallait l’inhumer vite. Une cérémonie brève, pas de messe, Mémère aurait pas aimé ça. Il y a eu plus de monde que j’aurai cru. A la baraque, on voyait jamais personne, mais pour les obsèques, tout le patelin s’est déplacé. A mon avis, pour voir comment ça se passait chez les foldingues plutôt que pour dire au revoir à Mémère.

Quand Judith a commencé à donner des consultations de voyance, le voisinage s’est scindé en deux camps. Les consultants, souvent les mêmes, qui étaient en majorité des consultantes, et les autres, qui nous toisaient de loin et tordaient le nez sur notre passage. Pourtant il faut croire que Judith est pas mauvaise, comme pythonisse, parce qu’elle a acquis une certaine réputation dans la région. Ces derniers temps, son téléphone sonne souvent pour un rendez-vous, certaines personnes font deux cents kilomètres pour venir la consulter, elles doivent avoir des problèmes graves à régler.

Les phrases de circonstance et les remerciements expédiés, tout le monde est rentré chez soi, on était plus que toutes les deux, Judith et moi.

Durant le trajet de retour, Judith a dit :

-Tu veux voir où c’était ? L’incendie, je veux dire ? Là où ton père a disparu ? On pourrait profiter des vacances.

J’ai dit d’accord.

Et là, tout de suite, on ferme la baraque. On va sur les traces de mon père, André Traoré, le plus bel homme du pays, escroc à la petite semaine, disparu il y a douze ans, à l’âge de vingt-neuf ans, dans la journée du 8 au 9 août 2003, alors qu’une canicule historique accablait toute l’Europe. Dont ma mère a reconnu le corps en partie calciné, bien qu’elle savait que c’était pas lui.

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