Toute la lumière – chapitre VII

chapitre 7 Toute la lumière

 

“Mia, tu m’as bien comprise, n’est-ce pas ? Nous ne partons pas chercher ton père, nous allons voir le lieu de l’incendie. Nous sommes d’accord ?

-Judith ? Bonjour”

Judith et Mia se retournent d’un seul mouvement. Un homme se tient près du portail.

“Pardon d’arriver à l’improviste. Je vous dérange ?

-Bonjour Marc, comment allez-vous ? Entrez.

-Pas très bien, je le crains. Pouvez-vous me recevoir ?

-Tout de suite ?

-Si possible, oui. Je tombe mal ?

-Venez Marc, je vous en prie. Rentre, Mia. Fais-toi un sandwich en m’attendant, j’en ai pour une heure ou deux.”

Si on avait demandé à Judith, voici seulement deux ans, à l’ouverture de son cabinet de soin – que Mia appelle son cabinet de voyance – quel regard elle portait sur elle-même, elle aurait répondu qu’elle n’était qu’une mère acculée aux minima sociaux désireuse de trouver une issue financière favorable pour l’éducation de sa fille. Un an plus tard, elle se voyait comme une auto-entrepreneuse déterminée, mettant tout en œuvre pour développer son commerce. A grand renfort d’études et de formations qu’elle s’était donnée bien du mal pour financer, elle s’était ensuite intimement convaincue d’être la plus scrupuleusement honnête des arnaqueuses, ce qui convenait bien à sa tournure d’esprit et la délivrait des affres de la duplicité.

Depuis quelques jours, depuis samedi dernier, affligée à la fois de myopie et de presbytie, elle a mis de côté tout pragmatisme, toute velléité d’auto-analyse ; elle se laisse ballotter d’un bord à l’autre du cours de sa vie, tâtonne dans le brouillard qui l’entoure en une tentative désespérée de saisir une paire de lunettes à sa vue.

Il y a eu d’abord la mort soudaine de sa mère – était-elle vraiment si soudaine ou bien avait-elle délibérément choisi de l’ignorer pour se consacrer à d’autres tâches, beaucoup plus urgentes ? Ensuite la colère de sa fille découvrant la vérité – à juste titre mais elle avait beau se creuser les méninges, elle n’imaginait pas, encore aujourd’hui, comment elle eut pu faire autrement que d’attendre sa maturité pour la lui confesser. L’aveu, enfin, que Mémère avait consigné dans le cahier, qui la replongeait d’un bloc dans un passé qu’elle avait occulté et qui menaçait de l’engloutir – comme si on lui maintenait la tête sous l’eau dans le dessein de la noyer. C’est beaucoup pour une seule femme, si forte fut-elle, en quelques jours à peine.

L’urgence désormais est de s’occuper de Mia, l’empêcher de souffrir plus que nécessaire de l’abandon volontaire de son père. S’il est impossible de revenir en arrière, peut-être peut-elle lui éviter de partir à la dérive comme elle-même a pu le faire. Dans le désir de se rapprocher de sa fille et de se faire pardonner toutes les années de silence, elle a proposé, sans vraiment en mesurer toutes les implications, comme en rêve, de lui montrer le site de l’incendie dans une sorte de pèlerinage dont elle subodore la stupidité mais il est trop tard pour revenir en arrière. Tant pis. Boire le calice jusqu’à la lie, tout revivre, tout dire, tout partager. Si la paix est à ce prix après tout ce n’est pas si cher payé. Elle redoute et elle espère beaucoup de ce voyage, ce faisant elle n’a jamais été aussi proche de sa fille. Plus vite ce sera fait, plus vite on passera à autre chose.

Judith compose malgré tout le plus engageant des sourires et accueille Marc Cavacombe comme on reçoit un bon client, quelqu’un qui vous fait confiance, presque un ami. Judith prend grand soin de ses clients et ne les laisse jamais quitter son cabinet sans s’être assurée qu’ils tiennent debout tout seuls. C’est la moindre des choses.

Avant de s’installer comme magnétiseuse et praticienne en soins énergétique, elle a maintenu comme elle a pu les huissiers à distance au moyen d’un tas de boulot ringards, tous les boulots possibles au fin fond de cette province, caissière à la supérette, brocanteuse du dimanche, garde d’enfants et de malades à l’occasion. Elle a même fait des ménages. Pas longtemps. Décrasser des gazinières pour dix balles de l’heure, ramasser la merde de Médor dans la pelouse ou se taper la conversation du grand-père, merci bien. Bien heureuse encore quand le vioque ne te fourre pas de force un billet de vingt dans le creux de la main en essayant de te peloter les nichons, viens poupoule, viens.

Le seul de ces jobs qu’elle ait regretté, un peu, c’est la foire du vendredi, un coup de main à Bernadette sur son étalage de chaussures. Dix balles de l’heure également, mais au moins elle voyait du monde, elle rigolait, elle transpirait, et puis moitié prix sur toutes les chaussures, pour elle et pour Mia. Sympa, Bernadette !

…Elle me manque horriblement.”

Marc semble avoir terminé. Quelque chose au sujet d’une femme qu’il aime mais qu’il ne peut fréquenter, malgré lui, qu’il a perdu à cause de son intransigeance maladive, etc. Le même couplet que d’habitude, en somme.

“Judith ? Allez-vous bien ? Vous n’êtes pas comme d’habitude.

-Pardon ?

-Je dis : vous n’êtes pas comme d’habitude.

-C’est vrai. Excusez-moi, je viens de perdre ma mère, c’est encore tout frais.

-Désolé. Toutes mes condoléances. Votre maman était âgée ?”

Elle ne sait pas si c’est d’entendre appeler sa mère maman ou s’il s’agit du contre-coup, de la fatigue ou du processus de deuil qui se poursuit, sûrement un peu tout ça, le nez de Judith se met à couler dans l’instant et des larmes emplissent ses yeux.

“Soixante-quatre ans. Judith se mouche bruyamment et se reprend. Veuillez m’excuser.

-Je vous en prie. C’est tout naturel. C’est un choc de perdre quelqu’un d’aussi jeune.”

Va-t-il se taire enfin ? N’est-ce pas assez d’être devenue une fontaine à sanglots ? Faut-il encore qu’elle supporte sa compassion, alors que sa mère est morte et que sa fille l’attend, remplie de haine ?

Judith se lève. Sa méthode, durant l’entretien, s’exprimer le moins possible, laisser venir les confidences et sonder l’énergie autour du client, comme elle l’a appris auprès de thérapeutes chevronnés et hors de prix. Le cabinet, ancien garage transformé en salon cosy, tentures, tapis et attrape-rêves, canapés, bâtonnets d’encens, cristaux et carillons, tout l’attirail. Cinq ou six loupiotes à leds, à la tonalité chaude, dans les tons orangés. Marc est assis sur un divan couvert d’un plaid 100% coton, mauve à rayures beiges et grises. Livres. Coussins. Bouilloire électrique. Judith ébouillante la théière japonaise qu’elle a chiné dans un vide grenier, y dépose quelques feuilles de maté. Un plateau, deux tasses en porcelaine de Chine.

“Revenons à vous, voulez-vous ?”

Marc Cavacombe. Judith n’a pas pour habitude de s’enquérir du nom de famille de ses clients, dans sa profession la discrétion est de rigueur, mais celui-ci est un des rares qui règle par chèque. Encore que parfois, le chèque soit au nom de sa société, Solution Informatique. Doit pas être très légal, abus de bien social, tout ça… mais enfin ce n’est pas son rôle de dénoncer les clients au fisc. D’autant qu’elle-même préfère les paiements en espèces.

“J’ai besoin d’en savoir un peu plus votre situation pour aller chercher l’énergie au bon endroit. Que pouvez-vous me dire encore ?”

Marc embraye, redémarre. Cette fois-ci, la chaleur de la tasse de maté entre ses paumes l’aidant à se concentrer, Judith écoute et étend toutes ses antennes, réelles et supposées, vers lui, en professionnelle consciencieuse.

Un schéma se dessine, simple.

Marc Cavacombe, c’est le dessus du panier. La trentaine, chef d’entreprise, pas son type d’homme, trop policé, trop propre sur lui, mais plutôt beau mec, elle en convient sans peine, élégant, sportif. Marc Cavacombe, avec tous ces atouts dans sa manche, a peur que la mort vienne le chercher, là, maintenant, tout de suite. Il se croit au bord du gouffre, accomplit chaque jour les derniers mètres avant la tombe. Logique jusqu’au bout de ses ongles manucurés chaque mercredi, il profite de la vie autant qu’il y parvient. Désireux de fonder au plus vite une famille, il est, hélas, ce qu’il est convenu d’appeler un cœur d’artichaut. Sa vie amoureuse évoque la grande roue de la place de la Concorde. Il tombe amoureux, veut s’engager, fait sa demande, renonce pour une raison ou une autre, toutes également valables à ses yeux, traîne son dépit quelques jours puis se lance dans la recherche de la prochaine compagne, tombe amoureux très vite, veut s’engager, etc. Depuis qu’il fréquente le cabinet de Judith, cependant, il voit beaucoup plus clair en lui-même et ses histoires successives ont tendance à durer plus longtemps, comme s’il avait de plus en plus de peine à trouver une raison valable de rompre. Comme s’il avait de moins en moins peur.

Cette fois-ci, pourtant, il s’est fourré dans de beaux draps. Il a rencontré la compagne parfaite, l’amante miraculeuse, la mère de ses enfants. Il est sûr de ses sentiments, fou éperdu d’amour. Où est-il allé la chercher ? Certainement tout au fond du fond de lui-même, dernière étape de sa descente aux enfers avant libération totale. Il aime, tenez-vous bien, la pire femme qui soit. Une femme qui fréquente quotidiennement la mort, dont elle a fait son gagne-pain, et dont elle tire sa joie, pire, dont elle tire son orgueil, car elle est, contre toute attente, fière de sa profession.

C’est tout de même pas de chance.

Une femme qui passe toutes ses journées à préparer des morts pour leur dernier voyage. C’est comme si Angie – comment s’appelle la femme qui s’est occupée de Mémère ? Ne serait-ce pas Angie, justement ? – allait l’attirer, lui, Marc, de l’autre côté. Il en fait des cauchemars. Il se regarde dans un miroir et ne voit qu’un morceau de viande en sursis. Conscient du ridicule de sa situation, il ne peut tout simplement pas se contrôler.

Il peut contrôler son coupé Audi bleu métallisé à 190 sur la RD 802, il peut contrôler la trajectoire de sa balle de golf grâce à son swing puissant et à son fer 7 favori, il peut contrôler son éjaculation pour donner et prendre le maximum de plaisir, mais il ne parvient pas à contrôler sa terreur de mourir, le sentiment d’urgence, l’imminence de la catastrophe, alors que c’est vraiment la seule chose pour laquelle il n’y a pas à s’en faire, puisqu’elle est certaine pour tous, frappant au hasard, certes, sans aucun discernement mais avec une équanimité sans faille. Marc Cavacombe est convaincu d’être dans l’impasse.

L’histoire en boucles – en spirale, si tout va bien, de Marc, est sans surprise. Judith n’a pas touché au maté refroidi, lui non plus d’ailleurs, il fait si chaud en ce mois de juillet ! Elle flotte entre deux eaux, embarquée par une étrange nostalgie. Elle a de nouveau basculé à l’intérieur d’elle-même. Passé, présent, tout se mêle et pourtant rien n’est pareil. Chaque jour est un peu meilleur que la veille, elle serait prête à le jurer sous serment, elle se sent beaucoup mieux, de façon générale, plus en paix, plus en harmonie, arrivée à ce point de sa vie de femme, que durant son interminable enfance.

Son enfance : un brouillard opaque dans lequel évoluait des ombres menaçantes. Son adolescence : la peur constante de n’être pas à sa place et de déplaire. Sa vie d’épouse : un autre nuage, il faut croire, un bref éclair d’intensité suivi d’une désespérante attente et d’une kyrielle de questions sans réponses. Les longues années vécues entre femmes, entre sa mère et sa fille : la recherche désordonnée d’indépendance financière d’un côté et de compagnie masculine de l’autre, n’ayant pas peur disons le mot de relations amoureuses un peu plus intenses que juste des histoires d’un week-end, sans jamais parvenir à recouvrer l’Amour.

Sa vie : une suite d’instants, d’allers-retours, d’essais-erreurs, de gestes machinaux, de sales quart d’heures aussi, apparentée dans sa mémoire à une longue trame d’écueils et de difficultés qu’elle est reconnaissante d’avoir pu surmonter, en définitive. Oui, sans aucun doute, elle va de mieux en mieux. Elle gagne de mieux en mieux sa vie. Elle est considérée et appréciée par de nombreux clients qui ne peuvent se passer d’elle. Elle est de plus en plus sereine, de plus en plus elle-même. Depuis quelques jours elle est enfin délivrée d’un secret de plomb, l’âme nue comme au premier instant, plus légère.

Pourtant, sans prévenir, au moment le moins opportun, jaillit dans son esprit l’idée que les choses révolues sont si aimables qu’elle se met à les regretter sincèrement. Ce n’est pas la première fois. A chaque fois que quelque chose se referme, à la mort de quelqu’un qu’elle a connu enfant, un ancien professeur ou une dame de l’âge de Mémère, à l’ouverture d’un chantier de construction dans le paysage de collines et de sous-bois qu’elle parcourt depuis tant d’années, au déménagement d’amis d’autrefois qu’elle apprend fortuitement lors d’une conversation anodine… Mêmes les travaux de transformation qu’elle a décidés en personne et dont elle a accompli seule la majeure partie sont l’occasion de souvenirs d’avant qui enserrent sa poitrine en apnée avec un sentiment de perte irrémédiable.

“C’est idiot, n’est-ce pas ?”

Judith ramène avec effort son attention dans la pièce, sourit avec bienveillance. Elle est reconnaissante à Marc de la tirer de sa rêverie, qui sait où pourrait la conduire ce retour sur elle-même dont elle n’est pas coutumière.

“Ce n’est pas grave, c’est la suite logique du processus, vous êtes proche de la résolution, Cher Marc.

-Vous croyez ? Merci.

Il est, déjà, un peu soulagé, d’avoir parlé.

-J’en suis certaine. Ôtez vos chaussures et allongez-vous sur la table, s’il vous plaît, nous allons accélérer le processus”

Marc obtempère, tandis qu’elle remplit le diffuseur d’huile essentielle. Hélichryse, autrement dit, immortelle. Trente cinq euros les dix centilitres, une fortune. Ne s’utilise pas en diffuseur, mais bon, aux grands maux…

Marc a glissé un coussin sous sa nuque, défait la ceinture de son pantalon pour être complètement détendu, que rien ne l’oppresse. Il est déjà venu à cinq reprises et c’est un bon élève. Judith actionne le brasseur d’air, un souffle bénéfique se déploie et agite les plumes des attrape-rêves. Connexion internet, flûte et bruit d’eau courante, elle se déchausse, se lave les mains. Un coup de gong, le soin énergétique commence. C’est parti pour trente cinq minutes au bas mot.

Judith a suivi une formation sur plusieurs week-end, sanctionnée par un diplôme. Deux ou trois fois par an, elle se rend à Toulouse pour un séminaire professionnel et retrouve d’autres praticiens, échange soins et nouvelles. Elle est abonnée à Essentielle, une revue professionnelle où voisinent à part égale publireportages, interviews de thérapeutes et critiques littéraires de livres orientés bien-être. Elle ne manque pas une ligne directe de Franck Lopvet ou une intervention de Romain Delaire sur Youtube. Comment font ces mecs pour se connecter à distance avec n’importe qui demeure à ses yeux un parfait mystère ! Il y a vraiment des gens qui l’étonnent ! Des canaux de connaissance sans filtres, directement branchés sur le quantique. Incontestablement, il existe des parts invisibles de nous et certaines personnes y ont accès. Ce n’est pas son cas.

Judith est bien formée, elle maîtrise entièrement la théorie ainsi que tous les gestes de la pratique. Hélas, elle ne voit rien, ne ressent rien, ne perçoit que dalle. Pas d’accès subtil pour elle. Juste la matière. Ce qui ne l’empêche pas d’exercer avec brio, sa force de conviction est intense et même si elle pense travailler avec l’effet placebo, personne ne s’est jamais plaint de ses services. Elle fait comme si. La plupart des gens sont transparents, il n’est pas difficile de deviner ce qui les agite vraiment derrière ce qu’ils en disent eux-mêmes. Au tout début, elle a souffert du manque de légitimité, mais elle s’est accrochée, ne voyant pas d’autre issue. Comme finalement les clients revenaient, elle en a conclu que le boulot était fait. Elle s’est détendue.

Et voila maintenant cette histoire de messages, noire sur blanc dans le cahier de Mémère, qu’elle ne peut décemment pas mettre en doute. Manquait plus que ça. Judith n’a aucun souvenir de cette période. Comment est-ce possible ?

Elle a presque terminé de faire le tour de la table, les mains vingt centimètres au-dessus du corps de Marc Cavacombe. En théorie, elle remplit les vides et vide les zones en surcharge, rétablissant la circulation. Elle retire, par la plante des pieds, l’énergie avariée qui s’est, en théorie, cristallisée en noires sangsues.

Par habitude – par conscience professionnelle, elle se concentre sur le corps éthérique de son client, afin de cerner le point crucial qui pourrait permettre un début de résolution. Comme de bien entendu, elle ne ressent absolument rien. Elle a beau faire des pieds et des mains, étendre tous ses capteurs sensoriels pour se connecter à la source, la source ne répond pas. Black out total. Même régime pour tous. Malgré tout, en échange de quatre-vingts euros, elle leur consacre au moins une heure et demie, repartie en écoute et en équilibrage énergétique. C’est beaucoup mieux payé que tout autre boulot de sa connaissance et ça vaut bien une consultation chez le psy.

Marc, quant à lui, flotte entre deux états, le corps alourdi et l’esprit dans le coton. Il s’abandonne totalement, persuadé de se faire du bien.

Aussi, tous deux sont-ils plus que déconcertés – Judith, stupéfaite, se fige et cesse de respirer, Marc, hébété, frissonne violemment – lorsque se présente à eux, sans crier gare, une vision qui force les portes de leurs consciences unifiées en une seule. Un tout petit garçon, assis par terre dans le noir, seul, incontestablement terrifié.

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