LES VOIX DU SEIGNEUR

Il y a quelques années, alors que je tentais de survivre et de gagner mon pain sans vendre mon âme aux multinationales ni rien faire qui aille à l’encontre de mes convictions profondes, j’avais formé un plan infaillible pour vivre enfin de ma plume et ne plus m’abaisser à de sottes besognes rémunératrices. C’était, dans mon esprit, on ne peut plus simple. J’avais résolu d’écrire enfin le best-seller définitif qui sommeillait en moi depuis si longtemps et qui me transformerait sans nul doute en autrice à succès. J’avais tout prévu.

Modeste, je me disais que le livre sortirait dans une petite maison d’édition, où un comité de lecture émerveillé par mon talent s’empresserait de dérouler le tapis rouge des droits d’auteur à 8%. S’ensuivrait une tournée de salons et de conférences magistrales à travers tout le pays et même à l’étranger, durant lesquels j’approcherais enfin les écrivains à succès que j’admirais depuis si longtemps, avec lesquels se nouerait naturellement une solide amitié confraternelle. Devenue leur égale, j’entrerais dans le sérail avec mon plus beau sourire. La vie de mes rêves s’ouvrirait enfin devant moi. Restait plus qu’à écrire le best-seller.

Là encore, tout était prêt. Depuis des années que je vivais avec mes personnages, je savais tout de leurs manies, de leurs peurs, de leurs traumatismes enfouis et des relations qu’ils entretenaient les uns avec les autres. Leurs pensées les plus intimes n’avaient aucun secret pour moi. Jusqu’à leurs motivations inconscientes, que je lisais à livre ouvert. J’avais une idée assez précise de l’histoire que je voulais raconter. Je connaissais le début et la fin, je me disais que le milieu allait venir tout naturellement dès que je commencerais à écrire.

J’avais pesé soigneusement, lors de longues promenades, toutes les possibilités concernant le ton à donner à mon récit, pendant que le chien sautillait loin devant moi, donnant des coups de dents dans l’air tonique du petit matin en essayant de gober les papillons.

Rompue aux marivaudages et aux tragédies en trois actes par une famille de théâtreux passionnés qui brûlaient les planches en amateur dès l’école maternelle -je n’avais pas fait exception- je savais que la manière de raconter une histoire détermine en grande partie sa portée et que le genre littéraire dans lequel j’inscrirai ce premier roman serait déterminant pour qu’il trouve ses lecteurs.

À aucun moment je ne doutais d’avoir le choix d’écrire un thriller palpitant, un recueil de nouvelles légères et enivrantes, ou un sombre drame familial. Je balançais de l’un à l’autre, en fonction de mon humeur du moment. Procédant par élimination, je m’étais renseignée sur ce qui se vendait bien. J’hésitais désormais entre un polar intelligent et plein d’humour et un roman d’initiation écrit à la première personne du singulier. Et pourquoi pas les deux en même temps ? Il n’est rien d’impossible à l’imagination d’un écrivain.

C’était une histoire de filiation et donc une histoire d’amour. Ça, je le savais depuis le début. Mais j’avais de nombreuses obligations professionnelles, lesquelles dévoraient une grande partie de mes journées. Pour être tout à fait sincère, quand je parvenais à voler quelques heures à mon emploi du temps, je m’en inventais d’autres. Travaillant chez moi, à mon rythme, j’aurais eu tout loisir d’organiser mes journées afin de prendre une heure ou deux minimum pour coucher sur écran quelques phrases bien senties et faire littérature.

A vrai dire, je me racontais des salades afin de ne pas me confronter à la réalité de mes prétentions littéraires. Je n’étais pas écrivain, je n’étais même pas un auteur débutant, j’étais un fantasme ambulant d’auteur à succès.

Qu’à cela ne tienne ! Je me dépêchais de boucler tous les dossiers en cours, je faisais des courses pour une quinzaine de jours, remplissant les placards de la cuisine de pâtes, de boîtes de sardines et de fromage, sans oublier le café.

Par précaution, je suais sang et eau en pédalant sur un vélo de course pendant deux heures sous les injonctions d’un coach enregistré, puis, durant trois quarts d’heures, je me ramollissais dans le sauna infrarouge, avant d’aller faire des longueurs à la piscine. À la suite de quoi je m’estimais prête à m’enfermer le temps qu’il faudrait pour écrire d’un jet le roman de l’année.

Mais il me restait encore à faire un petit ménage, je ne pouvais pas laisser la maison dans cet état. La vaisselle me prenait trois minutes… et la fin de la journée, j’avais trié le contenu de toutes les armoires, préparé des sachets de vêtements et chaussures à destination des copines, aspiré et serpillé de fond en comble, fait les poussières et nettoyé les plinthes, changé les meubles de place.

J’avais faim. Je prenais une douche, je me faisais un sandwich et j’allumais la télé. Je remettais au lendemain l’écriture du best-seller, fraîche et dispose à l’orée d’un jour nouveau. Tranquille, je me couchais de bonne heure pour être à pied d’œuvre dès le lever du soleil.

Ou bien j’allais m’y mettre, ça y était, et je jetais, par acquit de conscience, un œil sur les derniers messages en buvant mon café. Me voilà en train de liker, de surfer, de podcaster.

Ou bien un coup de fil importun me distrayait de mon objectif et je bifurquais vers la résolution d’un problème, qui, parfois, il faut bien avouer, n’en était pas un.

Ou bien je n’avais d’autre choix que de sortir le chien, qui faisait des bonds entre canapé et frigo en agitant sa baballe, ses doux yeux criant au secours, promenade.

Bref, je procrastinais savamment. Sans avoir besoin de chercher, toutes raisons valables pour remettre à plus tard se dressant entre moi et le sérail d’écrivains à succès que je savais depuis toujours être ma vraie famille.

J’avais parlé de ce désir d’écriture à quelques amis et je faisais croire que j’avançais, lentement et sûrement, à celui ou celle qui prenait des nouvelles de l’ouvrage en cours. Je jouais à l’écrivain. Cela ne pouvait plus durer. Je me sentais au pied du mur, où je m’étais moi-même coincée dans une position inconfortable.

Je résolus donc de m’isoler vraiment, moi, mon ordinateur, mon chien, dans un lieu hors du monde et hors du temps où je n’aurais d’autre choix que de passer enfin à l’acte. Je mis tout en ordre, annonçai sur les réseaux sociaux mon départ pour quelque temps, puis je préparai un sac léger. Un mardi matin, enfin, je fermai soigneusement la maison, je cachai la clé à sa place habituelle et je me mis en route.

L’air était vif et le soleil discret, il faisait doux. Le chien gambadait en éclaireur, tout à son affaire. Je m’abandonnai au plaisir simple de la marche, quittant le petit quartier de lotissements où j’habitais depuis six mois au rythme approximatif de quatre kilomètres-heure.

En fin de matinée, abandonnant la départementale qui tranchait la vallée en deux en suivant le cours de la rivière, je bifurquai pour prendre un sentier grimpant presque en ligne droite et s’enfonçant dans une forêt d’épicéas, un GR adapté à mon désir de solitude. Un panneau, posé au bord du sentier par une main taquine et inconnue signalait à qui voulait le lire dernier coup de téléphone avant le sommet (à partir d’ici, plus de réseau). C’était précisément ce qu’il me fallait. J’affermis le pas.

La montée n’était pas des plus faciles et je me félicitais pour mon assiduité à la salle de sport. Je m’appliquai tout l’après-midi à marcher en pleine conscience. J’observais mes sensations corporelles, depuis la plante de mes pieds jusqu’au sommet de ma tête, déplaçant mon attention muscle par muscle, articulation par articulation. Le chien marchait juste derrière moi, dans mes pas, ou bien disparaissait la truffe au ras du sol durant de longs moments où je l’entendais fourgonner dans les fourrés.

Je m’arrêtai deux ou trois fois pour admirer le paysage par une fenêtre s’ouvrant soudain pour mon grand plaisir dans la végétation alentour. Je buvais un coup, grignotai des raisins secs et repartais pleine d’énergie et dégoulinante de sueur. Je ne rencontrai pas âme qui vive, humaine, je veux dire, les oiseaux étaient légion, les insectes pullulaient.

À la tombée de la nuit, fort joyeuse quoique trempée de la tête aux pieds, animée par un sentiment de liberté que je n’avais pas ressenti depuis belle lurette, j’émergeai sur la départementale que j’avais quittée le matin même et qui montait en zigzag depuis le littoral jusqu’à ces presque 2000 mètres. C’était le bout de la route.

Depuis six mois, je me promettais de faire cette balade jusqu’au bout, sans jamais y parvenir. L’épicière, chuchotant je ne sais pourquoi avec un air de conspiratrice, m’avait assurée que j’allais y trouver une auberge, et à l’auberge un guide s’il me prenait la fantaisie de cheminer dans la haute montagne.

J’y trouvai tout d’abord quelques maisons de vacances flanquées de terrasses et d’appentis, s’étageant autour d’une placette sans prétention et formant hameau. Toutes étaient fermées, volets clos et jardins envahis de mauvaises herbes. Au fond de la place, face à la route, se dressait une espèce de grosse cabane sur pilotis à l’incongrue peinture rouge et or. Une enseigne tarabiscotée pendouillait au bout de deux chaînettes, annonçant “Au Dragon des Bois – Auberge des voyageurs”.

Au-dessous de l’enseigne, sur le mur rouge de l’auberge, un dragon doré sinuait, taillé en bas relief dans une section d’épicéa. Il tenait une perle entre ses mâchoires et dans ses griffes s’enroulaient des lianes fleuries. Deux fenêtres munies de lourds rideaux donnaient sur la place, laissant filtrer une lumière orangée. Je frappai à la porte et sans attendre, j’entrai, le chien sur les talons.

Je pénétrai dans une pièce plus profonde que large, ressemblant à n’importe quelle auberge de montagne. J’étais un peu déçue. Nulle peinture rouge, pas de dragon, ni de tigre, rien qui rappelle l’Orient, fut-ce de loin. Un escalier, sur ma gauche, qui montait à une mezzanine de bois, deux tables et quatre bancs, de bois également, un poêle, à bois, évidemment, où brûlaient quelques bûches, un évier. Une paillasse où patientaient quatre assiettes déjà sèches. Une gazinière, quelques ustensiles de cuisine pendus au-dessus. Au fond, une porte fermée que j’imaginai ouvrir sur une salle de bain ou des toilettes. Une odeur chaleureuse de soupe de légumes se répandait dans la pièce, me rappelant si besoin était que j’avais une faim de loup, un copieux petit déjeuner déjà loin et 300 grammes de raisins secs ne suffisant pas à combler mon appétit légitime de randonneuse émérite.

Un homme s’affairait devant la gazinière. Il se retourna quand j’entrai et sans paraître le moins du monde surpris par cette visite du soir, me sourit. Il n’était pas très grand, plutôt sec, son visage tanné accusait une cinquantaine d’années. Une paire de lunettes rondes était posée tout au bout de son nez, il me regardait par-dessus. Ses yeux étaient bruns, légèrement bridés, son regard franc et direct.

“Bonsoir” dit-il, pendant que je disais “Bonjour”, si bien que nos sourires s’élargirent encore.

“Vous êtes le Dragon des Bois ?” demandai-je en m’avançant de quelques pas.

“C’est ça” Répondit-il. “C’est bien moi. On m’appelle Mao.” Nous nous serrâmes la main.

“Je suis Lilas” dis-je en me demandant d’où tombait ce prénom désuet et pourquoi ce besoin de mentir.

“Enchanté, Lilas. Voulez-vous partager mon repas ? Je m’apprête justement à passer à table. Mais peut-être apprécieriez-vous de faire un brin de toilette ? Vous êtes montée à pied, n’est-ce-pas ?”

Je confirmai et j’acceptai son offre avec reconnaissance. La petite porte donnait en fait sur un couloir où s’ouvraient trois autres portes. “Ici, c’est la douche, là, les toilettes, et là, c’est chez moi”, dit-il en les désignant successivement. Il me tendit une serviette d’invité. Après une douche rapide, je passai un tee-shirt propre et mis l’autre à sécher sur le porte-serviette.

Quand je pénétrai de nouveau dans la grande salle, le chien avait appuyé son museau sur le genou de Mao, qui lui caressait distraitement le dessus de la tête. Un relent de jalousie s’insinua en moi sans prévenir, je le chassai d’un coup d’épaule.

La table était mise. Mao m’invita à m’asseoir. Nous partageâmes, dans un silence reposant, la meilleure soupe poireau pomme-de-terre que j’aie jamais dégustée, puis il sortit d’une huche un pain de campagne et décrocha un saucisson. Religieusement, je mastiquai la charcuterie parfumée au poivre à grand renfort de salive. Mao trancha une dernière rondelle de saucisson pour le chien, puis se leva pour desservir la table d’un seul mouvement. Il prit sur l’étagère une bouteille et deux petits verres, qu’il remplit d’autorité. “Le viatique du montagnard”, dit-il en levant son verre. Je levai le mien. Je bus. L’alcool, fort, n’était pas mauvais, mais je ne parvins pas à déterminer de quoi il était issu. Je le sentis descendre le long de mon oesophage et s’épanouir chaudement dans mon estomac.

“J’aimerais aller plus haut” dis-je, “J’ai besoin de quelques jours de solitude. Vous pourriez me guider ?”.

“Départ au lever du soleil”, répondit-il. Ce fut toute notre conversation pour ce soir-là.

Il m’installa dans la mezzanine où s’alignaient quelques matelas et disparut. Je m’enroulai dans une couette, le chien allongé sur mes pieds. La chaleur du poêle montait jusqu’à nous. Je m’endormis en quelques minutes.

Nous partîmes tous trois le lendemain matin, à potron-minet, le chien en tête, démarrant en flèche pour renifler de droite et de gauche puis s’arrêtant un peu plus haut pour nous attendre. Mao ensuite, chargé d’un sac à dos d’au moins 30 kilos (que pouvait-il bien contenir?). Moi, enfin, fermant la marche.

Mao progressait lentement, à rythme régulier, sans jamais se retourner. J’avais calé mon pas sur le sien non sans mal, mes jambes étant plus longues que les siennes, j’étais obligée de réduire l’ampleur de mes pas. Nous montions en silence.

Après quelques heures nous nous arrêtâmes pour casser la croute. Mao sortit de son sac la miche de pain et le saucisson. Nous saucissonnâmes. Après quoi il retira d’une poche latérale le viatique du montagnard et nous servit deux petits verres de gnôle. Je me demandai si j’aurais le courage d’aller plus loin après ça. L’alcool n’allait-il pas me casser les pattes ? J’obtempérai pourtant. J’avais confié la responsabilité du voyage à un guide compétent (du moins je l’espérais compétent), il eut été mal venu de contester ses décisions.

Mao savait ce qu’il faisait. L’après-midi je marchai à sa suite sans aucun coup de pompe. Le soir nous trouva en train de bivouaquer auprès d’un torrent de montagne, où nous mangeâmes… du saucisson et du pain, avec un petit coup de sec et dodo.

Le deuxième jour devait nous mener à bon port. La végétation se raréfiait au fur et à mesure de l’ascension. Des pelouses entières de graminées se balançaient au gré du vent, mer d’altitude où les seuls bateaux aperçus avaient pour nom marmottes. Les grands résineux avaient fait place à de nombreuses touffes d’épineux à fleurs jaunes dont j’ignorais le nom. Je m’en fichais. J’aurais pu marcher encore pendant des semaines en suivant cet homme qui avançait à petits pas assurés, dans le silence le plus complet, et m’offrait à intervalles réguliers du pain, du saucisson, de la gnôle.

Ni jeune, ni beau, ni grand, il dégageait une force incontestable, une solidité à toute épreuve, son mutisme de montagnard accoutumé à la solitude me le rendait mystérieux. Dès que je quittais le sentier des yeux, mon regard se posait sur Mao, puis, la pente devenant plus abrupte, sur ses seules fesses, dont je me surpris à suivre le balancement avec intérêt. J’essayais de deviner les mouvements intimes de son anatomie. Je le déshabillai mentalement de pied en cap, lui ôtant tout vêtement comme si j’écossais un haricot. De troubles pensées s’imposaient à moi sans que je cherchasse le moins du monde à les repousser. Lorsqu’il fut enfin nu comme au jour de sa naissance, j’appliquai le processus de scan corporel à chaque muscle, chaque articulation, chaque os de son corps sec. Fascinant.

Ce faisant, je m’interrogeais. Qu’aurait fait Lilas, l’héroïne de mon futur roman -je venais de décider qu’elle s’appellerait Lilas – dans cette situation ? Rougirait-elle ? Blêmirait-elle ? Aurait-elle honte ? Éprouverait-elle du désir ? Avancerait-elle la main pour caresser les fesses de Mao ou ralentirait-elle le pas pour laisser un peu d’espace ? Attendrait-elle le bivouac du soir pour se glisser contre lui ou tenter une approche timide ? Mais pourquoi donc avais-je ces pensées lubriques ? Etait-ce l’altitude ? L’oxygène qui se raréfiait, déjà ? Le viatique du montagnard qui me tapait sur le clocheton, finalement ? Plus simplement, j’avais renoncé à une vie amoureuse, trop compliquée, depuis trop longtemps. Mes points de libido s’envolaient dans les nuages alors que je grimpais vers le refuge. À quoi peut bien ressembler l’amour avec un tel homme, me demandais-je ? Est-ce vraiment si gênant s’il est plus petit que moi?

Mao, imperturbable, imperméable à mes ruminations cochonnes, cheminait, tel un métronome. Enfin, il s’arrêta pour me montrer, un peu plus haut, le refuge. Une construction en rondins qui semblait, par une illusion d’optique, à deux pas du sommet. La reconstitution miniature du Dragon des Bois, peinture rouge et pilotis compris. Nous nous remîmes en route. Environ quatre heures plus tard, nous atteignîmes le refuge et nous y installâmes pour la nuit. Du moins, le croyais-je.

Mao vida son sac. Je découvris des conserves, du riz et des pâtes, des lentilles, des saucissons, du fromage, des allumettes et curieusement, des dizaines de sacs-poubelles. À ma grande surprise, après avoir rangé tout ça sur une étagère, il me montra la réserve de bois sec à l’abri sous la terrasse du chalet, alluma un feu en m’expliquant comment l’entretenir et alimenter le poêle, m’indiqua du doigt la direction d’un ru apportant toute l’année de l’eau potable aux randonneurs de passage. Enfin, fidèle à lui-même, cet homme-là était un roc, il nous servit un coup de gnôle. Dire que j’aimais ça serait excessif mais j’avais fini par m’y habituer et même, j’y puisais un certain réconfort. Mao prit ensuite congé, malgré la tombée de la nuit.

Quand je lui demandai combien je lui devais pour tout ça, il répondit “On verra à votre retour. Pour redescendre prenez le même chemin. Si vous n’êtes pas revenue d’ici dix jours je monterai avec des provisions”. Il tourna les talons et s’enfonça dans l’obscurité. Le chien l’accompagna sur une courte distance, puis, à mon sifflet, me rejoignit en sautillant.

Je me retrouvai seule à 2800 mètres d’altitude, dans le dernier refuge avant l’infini, avec mon chien, des conserves pour dix jours et mon ordinateur, que j’avais traîné jusque-là. Mao avait remporté le viatique du montagnard. Je compris qu’il ne s’en séparait sûrement jamais.

Un peu troublée, je défis mon propre sac, dépliai le panneau solaire souple que j’avais pris soin d’apporter pour alimenter mon ordinateur, ouvris une boîte de sardines et mangeai à même la boîte, en partageant avec le chien. Puis je m’enroulai dans mon sac de couchage et m’allongeai près du feu pour la nuit.

Vers deux heures du matin, je fus réveillée par un roulement de tonnerre lointain, qui fit grogner le chien dans son sommeil. Je le rassurai en lui caressant la tête. Dans ce silence parfait les coups de tonnerre sonnaient comme une menace. Bientôt il fut évident que l’orage approchait, grondant de plus en plus fort. J’ouvris mon sac de couchage pour prendre le chien contre moi et le tranquilliser un peu. Depuis tout petit, il avait peur de certains bruits, pétards, feux d’artifice, roulements de tonnerre. Je le rassérénai comme je pus, lui parlant doucement à l’oreille.

Toute la colère du monde s’abattit à grand bruit sur le toit du refuge. L’interstice entre les volets s’illuminait de blanc à intervalles de plus en plus proches. Le chien gémissait doucement, tremblant, le museau dans mon cou. Je résistai à l’envie de me lever et d’ouvrir la fenêtre pour admirer le paysage éclairé par la foudre.

Un quart d’heure plus tard, c’était fini. L’orage galopait au loin, continuant sa course en direction de la vallée, martelant sans doute les buissons d’épineux à fleurs jaunes dont j’ignorais le nom. Je me rendormis, le chien apaisé toujours blotti contre moi.

Hélas, quand je sortis au matin, je vis que l’orage de la nuit n’était que le précurseur du mauvais temps. Le refuge nageait dans la brume, je ne distinguais rien au-delà de la première marche de l’escalier. Une humidité glaciale s’infiltrait par chaque pore du chalet.

À la mi-journée, le brouillard se dissipa, aussitôt remplacé par une fine pluie glaciale qui tombait toute droite. Impossible de déployer le panneau solaire. J’hésitais à allumer l’ordinateur, de peur d’épuiser la batterie sans pouvoir la recharger.

Abritée de la pluie par d’élégants sacs-poubelles dont l’utilité venait de me sauter aux yeux, je descendis sous la cabane, inquiète, pour vérifier l’état du bûcher. Il n’aurait plus manqué que du bois mouillé. La réserve de bois n’avait pas souffert, j’en tirai quelques bûches sèches pour alimenter mon feu. La température était tombée autour de six degrés.

Pour m’occuper, je m’affairai à récupérer l’eau de pluie. Je mis une casserole dehors sous une gouttière et dès qu’elle fut pleine, je fis du café, que je dégustai bouillant, avec délice. Puis je cuisinai des lentilles. Un bien grand mot. De l’eau chaude, du sel, et quand elles furent cuites, un trait d’huile pour tout assaisonnement.

J’avais dégotté près d’une fenêtre un vieux livre de poche, Frison-Roche, Premier de cordée. Un classique. Je fis la lecture au chien. Couché en boule près du poêle, il soupirait de temps en temps. La journée se passa ainsi, longue, froide et humide.

Encore une fois, je me demandai ce que ferait Lilas, coincée dans cet abri précaire, attendant que la pluie s’arrête, sans rien d’autre à faire que la regarder tomber. Les casseroles disposées sur le deck étaient pleines depuis longtemps. Je les laissai déborder.

Je somnolai toute l’après-midi, serrée contre le chien qui réchauffait mes pieds, pas loin de déprimer. La météo ne varia pas d’un iota la nuit suivante, ni le jour d’après. Je rongeais mon frein en cuisant des pâtes et des lentilles. Je bus deux litres de café à l’eau de pluie, un luxe, n’ayant rien d’autre à boire chaud. Le chien faisait ostensiblement la gueule, excepté lorsque j’ouvrai une boîte de sardines ou que je partageais une tranche de saucisson.

Mao avait-il trouvé à s’abriter ? Était-il arrivé chez lui sans encombre ? J’aurais volontiers échangé mon ordinateur inutile contre une petite rasade de viatique du montagnard. Je n’aurais pas été non plus opposée à une partie de jambes en l’air pour meubler l’après-midi et tuer le temps. Je décidai de redescendre le jour suivant, qu’il pleuve ou pas.

L’air clair lavé de frais embaumait la montagne, qui rutilait de neuf lorsque je m’éveillai. Les oiseaux secouaient leurs ailes engourdies en vocalisant à plein gosier et le soleil s’appliquait à sécher les rondins, qui reblondissaient à vue d’œil.

Je m’étirai longuement, fis du café frais en sifflotant, disposai une épaisse couverture repliée plusieurs fois sur le deck, pour jouir d’un coussin confortable et sec, puis m’assis pour boire mon café en profitant enfin de la vue magnifique qui s’étendait à mes pieds et que je n’avais pas encore eu le loisir de détailler.

Éblouissante, une mer tranquille de blancs nuages recouvrait la vallée, à perte de vue, dans un absolu de splendeur. J’étais sur un toit du monde, assise dans le ciel bleu, sirotant mon café, réchauffant ma carcasse au soleil, à l’abri de tout et de tous. Il ne dépendait plus que de moi de transformer mon nid d’aigle en parfait refuge d’écrivain.

Le chien partit se balader en suivant les particules olfactives apportées par la brise, furetant par-ci par-là, après avoir soigneusement compissé la cabane et levé la patte sur une ou deux roches qui jalonnaient le sentier. Il prenait possession des lieux. Mon désir de retour à la civilisation s’était évaporé. Je m’absorbai en contemplation.

Je ne saurais dire combien de temps plus tard, alors que je m’appliquais à respirer profondément pour profiter des ions négatifs offerts gracieusement par la nature, j’entendis soudain des voix. Or, je ne voyais personne.

Quelqu’un montait le sentier pour rejoindre mon nid d’aigle, c’était incontestable. Plusieurs personnes approchaient, en grande conversation. Je distinguais clairement deux voix féminines. Je ne bougeai pas. C’eût été des voix d’hommes, je me serais méfiée. Je sifflai doucement pour appeler le chien. Il ne se montra pas. Je tendis l’oreille en scrutant le sentier en contrebas.

Pourtant, quelque chose ne collait pas. L’image et le son étaient comme décalés. Je sus ce qui clochait lorsque deux femmes débouchèrent sur ma droite, pas du tout là où je les attendais, où elles auraient dû apparaître si elles avaient suivi le sentier depuis le Dragon des Bois. Sortant de nulle part, elles discutaient avec animation.

Balançant chacune à bout de bras une bouteille d’eau minérale, elles se ressemblaient d’ailleurs comme deux gouttes de la même source. Vêtues de rose fuchsia et de bleu turquoise de chez Decathlon, leggings, baskets, casquettes, elles approchaient, sans se soucier de moi, devisant d’affaires de famille, une histoire de femmes.

C’est alors que je pris conscience d’une troisième voix, une voix d’homme, plus faible, légèrement nasillarde, se superposant à la conversation des deux commères. Je m’attendais à le voir surgir, à la traîne, discourant seul ou parlant à son chien. Rien ne vint. Où pouvait donc bien se cacher ce troisième larron qui soliloquait dans la montagne?

Ma curiosité en éveil, j’attendis que les dames (une quarantaine d’années, bien en chair, ombre à paupières, boucles d’oreilles) se tournassent vers moi, pour leur adresser un petit signe de reconnaissance polie. Peut-être les inviter à boire un café.

L’une des deux vapotait, un cylindre de métal brillant dans la main gauche, qu’elle portait compulsivement à sa bouche entre deux interjections véhémentes. Elles passèrent en dessous du refuge sans même lui jeter un regard, m’ignorant superbement par la même occasion. J’étais, sous l’action conjuguée de la pluie et de la brume, devenue transparente.

Absorbées par leur échange, elles cheminaient vers je ne sais où. Elles me frôlèrent au passage et je retirai vivement mes pieds qui pendouillaient dans le vide au bord du deck.

La voix d’homme provenait d’un casque audio reposant autour du cou de l’une d’elles. Relié à un lecteur accroché à la ceinture de ses leggings, il diffusait une émission religieuse dans laquelle le prêcheur, quel qu’il soit, conjurait ses ouailles de se tourner vers le seigneur et d’agir pour remplir le monde d’amour avant qu’il ne soit trop tard.

A cette époque, je ne doutais pas d’être tout à fait saine d’esprit et même, souvent, j’avais la nette impression d’être la seule personne de mon entourage à posséder quelque faculté de jugement. Je me pinçais le bras, sans résultat.

Les deux femmes et le dieu portatif traversèrent tranquillement mon champ de vision sans se préoccuper de moi et disparurent, avalés par un repli de terrain. J’entendis leurs voix encore quelques minutes, par intermittence, puis plus rien.

D’où venaient-elles ? Où allaient-elles ? Je ne le sus jamais, car je n’osais pas questionner Mao à ce sujet, de crainte de passer pour l’hallucinée de service.

Aujourd’hui, je suis presque sûre qu’il s’agissait d’un message. Le feed-back de l’univers traduisant mon état d’agitation intérieur. Le moyen qu’il avait trouvé pour y répondre et me faire savoir qu’il voulait que je passe à l’acte sans tergiverser plus longtemps.

Ce jour-là, je demeurai, un long moment, perplexe, sous le coup de la surprise. Je sursautai quand le chien posa le bout de son museau sur mon genou, remplissant à lui seul mon monde d’amour, quémandant une caresse que je lui accordai volontiers.

Le ciel était parfaitement bleu. L’air vif. Le silence relatif de la nature avait repris ses droits. De la vallée lointaine, emmitouflée dans son cotonneux cocon, ne montait nulle perturbation. Je déroulai le panneau solaire et le connectai à l’ordinateur portable. Je m’assis et commençai à écrire.

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