🎧📖Appel à textes de la revue Pourtant [podcast : nouvelle "Bienvenue chez nous"]

La revue “Pourtant”

Il y a quelques mois, j’ai répondu à l’appel à texte d’une toute nouvelle revue : Pourtant. Un bien joli nom, si riche de possibles.

Pourtant est une revue de création littéraire et photographique, dont le premier numéro sera bientôt disponible.

Pourtant publie actuellement son deuxième appel à participation.

Photo Sophie Bernier, Québec

Le manifeste de Pourtant

Je cite le manifeste des auteurs et je les laisse se présenter eux-mêmes :

L’écriture et la photographie, l’humain

Pourtant, revue de création et de rencontre littéraire et photographique, écaille les coquilles de nos existences :

« la naissance, la grossesse, la souffrance, le meurtre, le couple, la mort, la révolte et peut-être le baiser ». Picasso

Humain — Nous croyons que l’écriture, de fiction et poétique, le travail photographique, employés en croisant sensibilité personnelle et travail artistique sont des outils d’exploration en eau profonde de l’humain.

Ce travail d’écriture et de recherche est le projet de Pourtant. Avec le plaisir de bonnes histoires, le vent des poèmes, le grain et le piqué de l’argentique, la labilité du numérique. Chaque numéro explore un rayon de notre commun « dans quel état gère ».

Ouverte — Nous sommes une revue ouverte. Chaque numéro rassemble textes et photographies de vous, auteurs, photographes, sur appel public à textes et photographie et sur invitation directe.

Festive et nomade, paressant en papier deux fois par an, Pourtant s’exprime dans des événements chaleureux en “live”, partout, places de village, librairies, galeries, lieux culturels en métropoles. Expos, performances, mises en scène, en voix, autour de ses auteurs, lecteurs et non lecteurs.

Et par abonnement dès maintenant, vente à l’étal en librairies amies ou vol à l’étalage.


La Revue Pourtant

J’ai envoyé un texte, qui n’a pas été retenu. Je vous le livre, tel quel. Seul le titre est changé. Au lieu de “Pourtant”, je l’ai nommé “Bienvenue chez nous”.

Je l’ai “podcasté” pour vous, si vous me permettez ce néologisme. Ainsi vous pourrez l’écouter en feuilletant le site de Pourtant.

Bonne lecture.


Bienvenue chez nous

On dit que ce jour-là, entrer dans la maison lui avait semblé la seule chose à faire. Qu’il avait d’abord frappé, puis attendu, puis appelé, puis attendu. Que debout au milieu de nulle part sur un paillasson proclamant Bienvenue chez nous, il avait de nouveau actionné le heurtoir en bronze et collé son oreille contre la porte, puis qu’il avait reculé de quelques pas pour embrasser toute la maison d’un seul regard et pour appeler encore, si possible plus fort, et que c’est là qu’il l’avait vu. Le voilage blanc en percale de coton retombait mollement pour reprendre sa place.

On dit que c’était un pavillon ancien, en pierres de taille encore recouvertes ça et là d’un crépis grisâtre et hors d’âge qui finissait de s’effriter au-dessus des plate-bandes de roses trémières et de plantes aromatiques. Au-delà du portillon métallique, une allée de castine crissant sous les pas, deux marches de perron, un heurtoir de bronze. Bienvenue chez nous. Des géraniums en pots aux trois fenêtres du premier étage, mais, au rez-de-chaussée, quelqu’un. Quelqu’un qui devait se tenir là, silencieux, immobile, derrière la fenêtre fermée du rez-de-chaussée, derrière le voilage blanc en percale de coton, attendant qu’il s’en aille.

On dit que toute son éducation lui intimait de rebrousser chemin, qu’il comprenait que ces gens ne voulaient pas de lui, ne voulaient pas lui ouvrir leur porte. Peut-être s’agissait-il d’une personne âgée, vulnérable. Qui donc habite encore dans ce désert, à part un vieux ou une vieille à la mémoire calcifiée et poreuse, attaché à sa maison de famille comme une balane à son épave.

On dit que s’il ne trouvait pas d’aide dans cette maison, il devrait continuer, à pieds, toujours plus loin, peut-être même jusqu’à l’autoroute, que la route par laquelle il était arrivé se terminait en queue de poisson, en cul-de-sac, que seuls des chasseurs lourdement armés s’y aventuraient parfois le dimanche, leurs chiens impatients de sauter du 4/4 pour s’élancer dans les bois à la poursuite d’un chevreuil.

On dit aussi que la veille, s’il s’était écarté de sa route, c’est qu’il rentrait du séminaire annuel où il avait été convié en qualité de futur chef d’agence. On ne dit pas que ça faisait des mois qu’il en remplissait le rôle sans en percevoir le salaire, mais on dit, en revanche, qu’il ne faisait pas partie des meilleurs, des plus doués. Que pourtant, à force de travail, de bonne humeur et d’heures supplémentaires, il avait gagné le respect de ses collègues et de la hiérarchie. Qu’après trente ans de bons et loyaux services dans la même compagnie, il en connaissait chaque rouage et que les ficelles du métier n’avaient plus de secret pour lui.

On dit qu’au séminaire professionnel, après les blablas d’usage, les congratulations, l’étalage nauséabond des perfomances annuelles et les petits fours, ils étaient partis à quelques-uns fêter dignement sa promotion méritée, que les quatre apéros bien tassés qu’il s’était envoyés avant de reprendre la route y étaient sûrement pour quelque chose mais qu’il s’était senti tout à coup très fatigué, et montré raisonnable, que mieux valait s’arrêter pour dormir quelques heures que d’embrasser le décor à 160, n’est-ce-pas ?

On croit savoir qu’il n’aimait guère les aires d’autoroute, qui sont le pire endroit pour se reposer à la nuit tombée, avec leur noria continue de phares indiscrets et de moteurs bruyants, que pour cette raison, il était sorti, à la bretelle suivante, avait erré quelques minutes, s’engageant sur des axes de plus en plus petits, pour finir dans ce cul-de-sac en bordure de forêt. Un endroit idéal pour roupiller quelques heures, au calme, toutes fenêtres ouvertes.

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On dit aussi qu’au lieu de quelques heures, il avait fait sa nuit.

*

On est, bien sûr, incapable de dire depuis combien d’années il n’avait pas été réveillé par des pépiements d’oiseaux, ni quand il avait cessé de pisser en plein air, au petit jour.

Qui dira qu’il s’est avancé dans le sous-bois en prenant soin de déranger le moins possible, saisi par l’odeur prégnante des moisissures, la petite vie qui grouillait sous les feuilles, les choses mortes sous ses pas dont les craquements font absurdement penser à des biscottes ? Qui saura dire comment il a inspiré les yeux fermés, comment il a gonflé sa cage thoracique, étirant chacune de ses cellules, les poils de ses bras soudain dressés, comme un joueur d’accordéon ?

On entend dire parfois qu’une idée folle l’aurait traversé, qu’il aurait pensé rester là pour toujours, abandonner voiture, clés, portefeuille et sur la banquette arrière tout le fatras de paperasse qui faisaient de lui un professionnel compétent reconnu par ses pairs en assurance, un as du sinistre et du management. Il se serait demandé si les gestes d’enfance lui reviendraient naturellement. Poser un collet, dénicher des champignons comestibles, faire du feu à partir de quelques brindilles… Combien de temps pourrait-il tenir ? Deux jours ? Trois ? Et après ?

Le climat n’est pas bien méchant, dans cette région et puis, de toute façon, il se réchauffe encore. L’effondrement n’est pas un drame, seulement l’horloge qui tourne et l’opportunité de recouvrer un rythme naturel. Bientôt, les quelques-uns, comme lui, qui auront survécu pourront de nouveau vivre nus dans la nature.

On ne dit pas qu’il entendit la pluie avant d’en ressentir la délicate piqûre sur sa peau. Un crépitement léger qui avançait vers lui, en ami. Une fraicheur vivante sur son front, sur ses lèvres.

Qu’il a fermé de nouveau les yeux et ouvert grand la bouche en levant son visage vers le ciel, mais que c’était déjà fini. Juste de quoi lustrer les feuilles… Des éclats de lumière qui palpitent ici et là. Les oiseaux parlant leur langue et des centaines de petites bêtes courant, grattant, glissant, creusant… toute une industrie qui lui était étrangère.

On ne dit pas qu’il sut qu’il venait de perdre une occasion qui ne se représenterait plus jamais et qu’il quitta le couvert avec un pincement de regret en laissant traîner le bout de ses doigts sur les feuilles des noisetiers, pulpe contre pulpe.

Qu’il franchit d’un pas la frontière entre deux univers, que lumière et chaleur lui tombèrent dessus comme la pauvreté sur le monde car il était resté dans la matrice beaucoup plus longtemps qu’il ne l’estimait, mais que peu importe, la vibration de l’air et l’affairement frénétique des insectes bourdonnant à ses oreilles annonçaient une belle journée.

Une coccinnelle se posa sur sa manche, une ancienne comptine affleura à sa mémoire. Papillon, sors de ton cocon. Coccinelle, montre-nous tes ailes… On ne dit pas qu’il fit, comme autrefois, monter la coccinelle sur sa main. Il sentait à la surface de sa peau les pattes de la bestiole, qui grimpait le long de son doigt. Il joua un moment à la diriger d’un côté, de l’autre, juste en inclinant la main, la laissa escalader jusqu’au bout son index et souffla sur elle avec délicatesse un filet d’air chaud ténu et rassurant.On ne dit pas que la bête à Bon Dieu ouvrit ses ailes et, sans hâte, s’envola.

On dit que ses chaussures de ville étaient encore humides, mais le bas de son pantalon presque sec. Que lorsqu’il s’assit dans sa voiture, les pieds à l’extérieur, pour procéder à un nettoyage rapide, il trouva des tiques cramponnées sur ses chaussettes. Au moins une dizaine. Qu’il les écrasa une par une entre deux ongles jusqu’à entendre le craquement caractéristique, l’éclatement et la projection de leurs viscères miniatures.

Qu’il ressentit alors le besoin d’un verre d’eau et d’un café… vérifia son allure dans le rétroviseur, passa sa langue sur ses dents, replaça une mèche… Qu’il claqua la portière et tourna la clé de contact, mais que si le tableau de bord s’éclaira, la voiture de société, une Renault Mégane de moins de deux ans, refusa de démarrer. Qu’il réessaya, penché en avant sur le volant, écoutant battre le coeur de la machine, obtint le même résultat : rien. Electrocardiogramme plat.

On ne dit pas qu’il se laissa aller contre le dossier de son siège, s’étira, dit “bon” et sortit de la voiture, vérifia le contenu de ses poches, trouva son téléphone, vit qu’il n’accrochait aucun réseau, même en tendant le bras le plus haut possible, même en montant sur le capot, sur le toit de la Mégane.

On ne dit pas que la route par laquelle il était venu en ce lieu reculé s’étirait devant lui, toute droite, qu’il se souvint soudain que ce jour était celui de son anniversaire, et qu’il partit, à pieds, en se félicitant de ce moment en dehors des rails de son existence rectiligne, en sifflotant Coccinelle montre-nous tes ailes, libellule, montre-nous ton cul…

*

On entend dire souvent que maintenant qu’il était là, debout entre un porte-manteau et un miroir mural, dans un corridor qui sentait l’encaustique, n’osant pas s’avancer plus, il avait crié “bonjour” à la cantonnade. A sa droite, s’ouvrait la pièce qui devait être occupée, celle où il avait clairement perçu un mouvement dans le rideau. Il fit encore un pas dans cette direction et s’arrêta. “Il y a quelqu’un ? Ecoutez, je ne suis pas un voleur, je ne vous veux aucun mal, je suis tombé en panne à côté de chez vous.”

Il s’interrompit pour écouter quelques instants. “Ecoutez, je vous ai vu…J’ai vu le rideau bouger, je sais que vous êtes là. N’ayez pas peur. Je téléphone à une dépanneuse et je m’en vais, d’accord ?” Pas un mouvement en retour, pas un son, pas un souffle. On dit que s’il n’avait pas vu le rideau retomber, il aurait pu croire être seul dans la maison.

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“Ecoutez, si la maison était vide, la porte d’entrée serait fermée à clé, non ? Vous ne voulez pas vous montrer ? Ce serait plus facile pour parler.”

On tombe d’accord qu’il se dit que peut-être, le temps qu’il se décide à pousser la porte, la personne qui avait été là s’était échappée par derrière, qu’il devait y avoir une autre issue, qu’il y a toujours une autre issue, une porte donnant sur le jardin. “Ok, j’entre !”

On dit que sur le seuil du salon salle-à-manger, la présence incongrue d’un lit d’enfant entre les deux canapés, là où se trouve, chez tout le monde, une table basse, l’avait surpris. On imagine qu’il fit le tour de la pièce en regardant derrière les meubles, cherchant le téléphone. Que ne le trouvant pas, il revînt à son point de départ. Il n’y avait qu’une façon d’entrer ou de sortir, la porte par laquelle il était lui-même passé. C’est alors qu’il avisa, dans un recoin, à moitié caché par un bouquet de fleurs artificielles, un petit placard en contreplaqué badigeonné de jaune paille, deux portes mal ajustées et un fil gris qui sortait d’un trou sur le côté. Il l’ouvrit, y dégotta un appareil téléphonique antique à cadran mobile. Au cas où, il cria en décrochant le combiné “J’ai trouvé, je passe un coup de fil et je m’en vais”. Il entendit une tonalité continue, la ligne ne fonctionnait pas. Il raccrocha lentement.

On dit que se retournant, il avisa le lit d’enfant et qu’il s’en approcha. C’était un lit à barreaux en bois, peint de bleu pâle à l’exception d’un boulier de billes colorées, en bois également. Le matelas rayé de bande grises était nu. Un oreiller assorti qui avait connu des jours meilleurs reposait là. Une épaisse couche de poussière s’était déposée sur l’ensemble, qui étouffait sous la désolation et l’absence.

On dit aussi, et c’est une certitude, que sa femme et lui vivaient côte à côte comme des colocataires, qu’après deux ans seulement d’un mariage sans nuages rythmé par les dimanches en amoureux, bouquet d’héliotropes et tarte aux fraises, sa femme s’était éloignée de lui, après qu’un médecin ennuyé avait tranché dans le vif de leurs espérances d’une courte phrase assassine : Vous n’aurez jamais d’enfant, votre sperme est stérile. Un mari avarié, voila le lot qu’elle avait tiré au sort, elle qui voulait une famille nombreuse. On ne dit pas si elle prit un amant, ou lui une maîtresse, s’ils continuèrent un temps de faire l’amour comme avant, au début de leur union, quand tout était encore possible. On ne dit pas qu’il aimait les enfants, pas elle, qu’elle, elle aimait seulement la maternité, l’idée d’être enceinte, grosse, importante, spectaculaire. On dit qu’ils ne s’adressaient la parole que si et seulement si c’était absolument nécessaire et sinon faisaient preuve l’un pour l’autre d’une indifférence polie. On ne dit pas que pourtant, il continuait, chaque dimanche depuis vingt-sept ans, à lui offrir un bouquet d’héliotropes. Comme une façon de s’excuser de l’avoir demandée en mariage avec autant d’insistance pour, finalement, se révéler un second choix, un époux de pacotille, incapable de procréer, incapable d’engendrer la ribambelle de moufflets qu’elle avait programmée.

On dit que ce jour-là, à peine entré dans la maison, il se laissa choir sur le canapé en velours qui se révéla étonnament confortable. Sous un guéridon d’angle s’alignaient des bouteilles et des verres, retournés sur un plateau. Guignolet, Cinzano, Suze, Ricard, Johnny Walker et un percolateur d’eau de Seltz comme il y en avait un chez ses parents. Il se servit un verre d’eau pétillante et le but d’une seule traite. Il en but un deuxième, un troisième… puis il enleva ses chaussures, s’allongea et s’endormit, dans l’ombre bleue du lit à barreaux.

*

Jour 2

On dit que le deuxième jour dans la maison, il s’éveilla étonné. Qu’il ouvrit les yeux, regarda autour de lui… il ne reposait pas dans son lit, il l’avait su à la seconde même où il avait senti le chintz du canapé lui entrer dans la joue, avec son odeur de tissu d’ameublement si particulière.

On ne dit pas qu’il pensa s’être endormi chez quelqu’un. Mais qui, et où ? Il s’assit, tout habillé. Quelle heure était-il ? Il attrapa son téléphone mais celui-ci était éteint, à bout de forces. Plus de batterie, plus d’horloge.

On dit que sur la cheminée, deux lions en plâtre se faisaient face, entourant une pendule d’un kitsch époustouflant, petits oiseaux et pivoines pasteloïdes, vraisemblablement fabriquée en République Démocratique de Chine.

On dit que rendu à ce point, il voulut enfiler ses chaussures, mais ne les trouva pas. Etait-il arrivé jusqu’ici en chaussettes ? Mais enfin, chez qui était-il ? Sur la cheminée, l’aiguille des secondes tournait sans fin. S’il en croyait ses yeux, il était sept heures trente-trois. Le matin ? Le soir ?

On ne dit pas qu’il y avait comme un trou au fond de son ventre, un endroit qui aspirait à se remplir, qu’il en conclut, simplement, qu’il avait faim, avisa un bocal d’olives vertes, l’ouvrit, y plongea index et majeur et mangea, jusqu’à ce que le pot soit vide. On ne dit pas qu’il cracha de loin les noyaux sur la pendule, fit mouche parfois, manqua parfois la cible, un point à chaque “ting” sur le verre du cadran. Qu’il but tout le jus restant dans le bocal. Que la pendule affichait toujours sept heures trente-trois, l’aiguille des secondes tournant sans fin dans son enclos sans jamais rejoindre une minute.

On ne dit pas qu’il pensa “mes chaussures doivent être dans l’entrée” mais qu’il voyait bien qu’autre chose manquait dans cette pièce où il n’avait jamais mis les pieds auparavant. Sans qu’il sût dire quoi, ni où. Il y avait comme un trou au milieu du salon, un espace inachevé, un vide entre les deux canapés, un endroit qui mériterait d’être rempli.

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Pourtant, quelqu’un faisait le ménage ici, peut-être pas tous les jours mais souvent. Il en mettrait sa main au feu. La table ronde en chêne ciré avec son napperon en dentelle, entourée de quatre chaises, une vitrine contenant des figurines, des boîtes, des pots et des cartes postales, sûrement des souvenirs de famille, de voyages, des papiers alignés dans une corbeille sur le buffet, quelques magazines rangés dans un porte-revue en fer forgé et dessus de céramique… Tout ça bien propre, épousseté depuis peu. Chaque chose à sa place.

On dit que s’il avait regardé dehors, au-delà du rideau en vichy rouge qui masquait les vitres à hauteur d’homme, il aurait su dire avec une relative précision combien de temps il lui restait avant la tombée de la nuit. Il tira un par un les magazines du porte-revue, espérant y trouver une indication. Les noms de ses amis et des membres de sa famille ne lui revenaient pas, leurs visages lui échappaient, impossible de se souvenir de quelqu’un, de quelqu’une, c’était comme s’il avait toujours vécu seul.

Modes et Travaux.

Le Chasseur français.

Femmes Actuelles.

Mots fléchés force 4.

Le catalogue des Trois Suisses.

On dit que tout Ă©tait nouveau pour lui.

On ne dit pas qu’il s’absorba dans la lecture d’articles qu’il oubliait au fur et à mesure, que lorsqu’il releva enfin la tête, il vît que la lumière du jour n’entrait plus par la fenêtre. C’était donc la nuit. Il ne pouvait pas partir la nuit sans savoir où il se trouvait. On verrait demain.

On dit que le deuxième jour il se contenta de s’allonger là où il était et s’endormit d’un sommeil de plomb.

*

Jour 3

On dit encore qu’il s’éveilla dans la maison pour la deuxième fois alors que le petit jour pointait à peine. On ne dit pas que depuis qu’il était rentré chez lui, il avait pris l’habitude de n’occuper que les pièces du bas, qu’il avait fait du vieux canapé en cuir, usé jusqu’à la corde, l’endroit privilégié de son repos.

On ne dit pas non plus que ce matin-là, il était résolu à trier les photographies, pour en encadrer quelques-unes. L’un des aspects les plus surprenants du salon où il vivait désormais était l’absence de photographies, en dépit des nombreux cadres, en bois, en stuc ou en métal doré qui encombraient la table basse, la cheminée et même le dessus du buffet, à tel point qu’il était impossible d’y déposer quoi que ce soit d’autre.

On ne dit pas, car on n’a aucun moyen de le savoir, qu’il avait décidé d’y remédier depuis quelque temps. Combien de temps ? Il n’aurait su le dire. Les journées passaient si vite, en ce lieu où personne ne venait jamais. Nul voisin, plus de facteur, pas de téléphone, de radio, de télévision. Même plus de bruits intérieurs, la tuyauterie organique au repos, un silence à vous rendre sourd et l’alternance des nuits et des jours devinée à travers les jalousies.

On croit savoir qu’il se souvint d’avoir rêvé. Dans son rêve, il se trouvait au carrefour de galeries sous-terraines, dans une caverne basse, en forme de cage munie de lourds barreaux. À quatre pattes sous le plafond qui l’oppressait, il parvenait à s’en sortir, pendant que des voix indistinctes s’approchaient. Il rampait dans un long boyau obscur, puis, sans transition, gravissait un sentier à flanc de coline sans jamais arriver au sommet, repassant inlassablement devant trois sphères de métal brillant, en lévitation sur le bas côté. Les sphères émettaient des vibrations bienveillantes mais il n’était pas temps pour lui d’y entrer.

*

Plus tard

Aux enfants, on recommande bien de ne jamais s’écarter de la route et de ne pas entrer dans les maisons inconnues. En le prenant pour exemple, on fait peur aux tout petits. Mais de lui, on ne dit rien de plus. On ne dit pas son nom, ni son âge, on ne peut dire s’il était grand ou petit, noir ou blanc, fort ou chétif. Etait-il beau ?

On dit qu’on retrouva sa voiture, signalée par des randonneurs, au bout d’une route de campagne qui s’achevait en bordure de bois. Qu’il s’y était arrêté pour se reposer, à plus de cinquante kilomètres de toute habitation, au sortir du séminaire professionnel où il avait été vu pour la dernière fois.

On dit que, détail étrange, ses chaussures étaient posées à terre, côte à côte, près de la portière du conducteur.

On dit encore que l’avis de recherche avait peut-être été déposé un peu trop tard, par une épouse étonnée qu’il ne soit pas rentré quatre jours après la date prévue.

On dit enfin que la gendarmerie organisa une battue, qu’on quadrilla la zone autour du véhicule durant quelques jours, puis qu’on abandonna des recherches coûteuses et le plus souvent vouées à l’échec.

On dit que se trompant d’aiguillage, il ne s’était pas méfié d’une route qu’il ne connaissait pas, ni d’une maison isolée dont on entend parfois parler à voix basse, mais dont personne ne sait rien, dans le fond.

On dit que, trop sûr de lui, il disparut corps et âme, sans que cela ne gêne personne.

On ne dit pas que depuis sa disparition, son épouse, pourtant, dépose un bouquet d’héliotropes sur la cheminée devant la photo du mari absent, chaque dimanche.

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2 rĂ©ponses Ă  “🎧📖Appel Ă  textes de la revue Pourtant [podcast : nouvelle "Bienvenue chez nous"]”

  1. Merci Nico. Ce n’est pourtant pas une histoire pour les enfants, celle-lĂ  !

  2. Merci pour ce nouveau rĂ©cit ! Ton podcast est top ! Tu as une voix et un talent de lecture (ponctuation, respiration, intonations top…) INDÉNIABLES !! Mes neveux et nièces sont trop grands aujourd’hui pour que je leur fasse Ă©couter tes histoires… et c’est bien dommage !

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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