Technique narrative : préparer le lecteur à une révélation
Cette série de billets n’a pas d’autre ambition que d’illustrer par l’exemple des techniques narratives éprouvées. Mais d’abord, commencez par écouter la lecture du passage tout entier, pour vous mettre dans le bain.

À la suite d‘Umberto Eco et de « Le nom de la rose » a fleuri toute une littérature alimentée par mythologies et religions. Il s’agit de mener une enquête pour comprendre un meurtre mystérieux et occulte, mais plus on enquête, plus le mystère s’épaissit, plus le danger rode et plus l’enjeu enfle, enfle… À la fin, un secret susceptible de modifier l’histoire de l’humanité est révélé.
Tout le travail de l’auteur consiste à maintenir le secret le plus longtemps possible en envoyant le lecteur sur des fausses pistes et en mettant les personnages dans des situations de plus en plus inconfortables. Un polar occulte, quoi !
Mais lorsqu’on s’attaque à l’avenir de l’humanité, on place la barre très haut, et pour être crédible on doit user de nombreux artifices pour amener enfin la révélation. Ca ne peut pas se faire entre la poire et le fromage. Interdit !
Exemple : La Dernière Tribu de Eliette Abécassis
« J’étais au milieu de nulle part et, pourtant, j’étais sous le même ciel, ce ciel infini, comme par une nécessité absolue. Derrière moi le vide, devant moi, la vérité extrême. J’étais isolé dans l’espace, sur le flanc de la montagne ensoleillée, et j’allais loin, toujours plus loin, même si je ne savais pas où.«
E. A.
Ary Cohen est le personnage principal de « La dernière tribu » d’Eliette Abécassis. C’est un enquêteur qui se rend au Japon, en pleine montagne, un jeune guide le conduisant vers l’endroit où le corps d’un homme assassiné il y a plus de deux mille ans a été retrouvé.
Or, il se trouve que cet homme avait en main un fragment d’un des manuscrits de Qumran. Mazette !
Un chemin initiatique
Le voyageur est celui qui part à la rencontre de lui-même. Elucider un tel mystère (2000 ans !) ne se peut concevoir sans initiation. Ce passage, comme il se doit, décrit donc le voyage initiatique de Ary vers une révélation majeure.
Abécassis s’en donne à cœur joie. Elle déploie tous les artifices pour faire monter la pression. Le paysage est mis à contribution, mais aussi toute une flopée de symboles colorés est appelée à la rescousse. Ça commence avec de banals rocs rouges et ça se termine par une lumière blanche aveuglante, en passant par le jaune, le vert, le bleu… Tout l’arc-en-ciel y passe.
« La première nuit, nous fûmes devant une muraille de rocs rouges, à l’entrée d’une gorge douce échappée d’un torrent. Le lendemain nous prîmes un sentier de chèvre et je tombais : je dégringolais la pente, presque à pic, vers la jungle, (…) »
(…)
« La deuxième nuit je fus réveillé par deux yeux jaunes comme des flammes ; c’était un léopard. Immense, magnifique, la fourrure lustrée, le félin semblait m’observer calmement, comme s’il se demandait ce que j’étais. »
(…)
« Le troisième jour, j’avais de la fièvre à cause de la marche et de la fatigue, j’avais chaud à l’intérieur et pourtant le froid perçait mes os. Plusieurs fois j’ai dû m’arrêter, je ne pouvais plus avancer. »
E. A.
Après plusieurs jours d’errance et d’hallucination -pour Ary, le jeune guide sachant très bien où il se trouve à tout instant – ils arrivent enfin sur le lieu de la trouvaille.
Le corps a été extrait de la terre où il reposait, mais Ary entreprend de sonder les alentours… Tadam ! Que va-t-il trouver ?
Vous le saurez en lisant La Dernière Tribu.
Plus sérieusement, une randonnée en montagne lors de laquelle il se passe rien est tout simplement inimaginable, du point de vue de la découverte qui va avoir lieu.
Durant ces quatre jours, Ary expérimente une chute, la faim et la soif, la fièvre, des hallucinations diverses, effet de l’altitude mais pas que… pour finir dans un état méditatif profond qui l’amène vers une illumination.

Une forêt de symboles
« Au quatrième jour, nous étions au milieu d’une lumière immense, aveuglante. Tout était blanc, immaculé : le pays des neiges. C’était comme un bain d’amour. Et soudain, il n’y eut plus de moi, plus d’extérieur, plus de bien, plus de mal, plus de vrai, ni de faux, de sacré ou de profane, de relatif où d’absolu, il n’y avait plus que moi, plus d’égo ; mais juste un corps qui marchait dans la montagne, qui marchait tellement qu’il ne savait plus où était la montagne et où était le corps. Enveloppé d’un nuage, je ressentis la chaleur d’une flamme, d’un feu et d’une immense exultation, une joie ineffable accompagnée d’une illumination, et j’ai eu l’impression de posséder à ce moment la vie éternelle. »
E.A.
Rien de neuf sous le soleil, tout voyageur ayant expérimenté des conditions extrêmes est à même de faire un tel récit.
Ce sur quoi j’insiste, c’est que sans cette montée en tension abondamment décrite et illustrée, la découverte finale serait fade et vite avalée. Car le lecteur s’y attend. Voilà deux cents pages qu’Abécassis l’y prépare.
Et comme nous sommes dans une dimension mythique et mystique, qu’il s’agit de l’Histoire de l’Humanité (avec deux grandes haches), ou plutôt de l’histoire du Judaïsme (et donc de toute la chrétienté), il est rigoureusement obligatoire de témoigner de la transcendance lors des moments clés du parcours de Ary.
N’oublions pas que tout bon romancier tente de nous faire croire que ce qu’il raconte est vrai.
Bon, c’est un peu lourd. Je vous le concède. Mais ça fonctionne.

Exercices :
- À partir d’ un de vos textes courts, intégrez-y la symbolique des couleurs.
- Attention, soyez subtil, sauf s’il s’agit également d’une découverte à portée mondiale.
- Si vous traitez d’une soirée en famille, il n’est pas nécessaire d’atteindre l’illumination mystique.
À vous de jouer.


