TOUTE LA LUMIERE

Mercredi

Assaillie dès le réveil par de sombres pensées, c’est à peine si je respire. Ce matin, je suis un goéland mazouté et mes ailes engluées souillent le sol dans mon sillage. Tout mon corps me fait mal. L’air est opaque et dense comme du goudron. Mes mâchoires sont plus serrées que si je devais fournir un effort intense, plus serrées que lorsqu’il a fallu pousser la Logan, les deux filles, Judith et moi, pour la sortir du fossé quand le frein parking a lâché et qu’elle a dévalé la pente. Plus serrées que la fois où j’ai réussi à me taire et à éviter les ennuis malgré les quatre débiles, quand ils nous ont traitées de putes, moi et Judith, et qu’ils ont demandé s’ils pouvaient passer tous les quatre ensemble ou si c’était mieux chacun son tour. Judith dit qu’un jour il leur arrivera un mauvais coup et que personne les pleurera. C’est sûrement vrai. Ces quatre-là sont débiles. Plus bêtes que tous les autres réunis. Trop nuls pour trouver un taf et se tirer de chez leurs vieux, qui les jettent dehors à coup de pied au cul chaque matin dans l’espoir toujours déçu qu’ils rentreront pas le soir. Postés à l’arrêt de bus par tous les temps, ils glandent à longueur de journée devant le collège. Curent leurs ongles avec leurs dents. Se grattent les couilles pour passer le temps. Nous, si on peut, on contourne la place par l’autre côté. Les filles qui prennent le bus ont pas le choix. À l’aller, ça va. Il suffit de descendre à l’arrêt précédent et de finir à pied, ça le fait. Au retour, par contre, le timing est serré entre la sonnerie et le passage du 2.2. alors on attend le dernier moment pour sortir et on fonce à l’arrêt dès qu’on voit le 2.2. qui tourne le coin de la place. On traverse toutes ensemble – comme un vol de moineaux, dirait Madame Taupin – et on saute dans le bus, en faisant comme si on entendait pas les vannes salaces. Les quatre débiles ont toute la journée pour peaufiner leurs vacheries assis sur leurs culs, et quelques secondes à peine pour balancer la vanne qui fait mouche, fruit de leur intense réflexion du jour. Un de ces quatre, je vais me les faire une bonne fois pour toutes et on sera débarrassées. Ça fait déjà un moment que j’y pense. Je sais pas encore comment, mais j’y réfléchis sérieusement et je suis confiante, je vais trouver. Judith dit que je suis un vrai morpion quand j’ai une idée dans le crâne et que je lâche pas facilement l’affaire. Elle doit avoir raison, elle me connaît un peu, Judith, c’est ma mère.

Il faut que j’écrive maintenant, sinon j’arriverai plus à retrouver le fil, pour le blog, mais c’est un peu étrange de consigner tout ça avec un stylo et du papier. C’est comme si j’étais une héroïne du 19e siècle en train de s’épancher dans son journal intime. J’ai pas le choix, Judith a confisqué mon PC avant de partir et l’a planqué dans sa grotte. Cause du litige : un courrier de Hadopi au sujet d’un téléchargement illégal, menaçant d’une amende et d’une coupure de connexion. Engueulade, soupirs, punition… Pas de surprise. La morale est sauve. Putain ! Je la hais ! Je hais tous les menteurs !

Quand je pense à la rouste qu’elle m’a flanquée le jour où le prof de maths m’a cramée en train de fouiller son cartable ! Et la honte qu’elle m’a fichue en me traitant de menteuse devant tout le quartier, la fois où je lui ai dit que j’avais dormi chez Karine et qu’on a croisé sa reum à la superette ! Putain, si j’étais seulement capable du huitième du quart de l’aplomb avec lequel elle m’a prise pour une conne durant toutes ces années sans que jamais je me doute de rien, je gagnerais ma vie comme politicienne !

Je me force à respirer longuement et profondément et je desserre les poings et les mâchoires. Je me suis réveillée à deux mètres de l’endroit où je m’étais endormie, j’ai dû vivre des trucs dans mon sommeil. Je me suis levée en grimaçant. Chaque centimètre carré de mon corps me faisait mal. J’ai passé les mains sur mon visage pour décoller la poussière de mes joues. J’avais envie de pisser. J’ai descendu l’échelle en faisant gaffe de pas me casser la figure et j’ai soulagé ma vessie en me tenant à la mangeoire des brebis. C’était bientôt l’heure où le fils Michaudel sort de sa cuisine et se dirige vers la grange pour faire le plein de maïs à distribuer à la volaille. J’ai traversé le pré tout humide et je suis arrivée à la maison trempée jusqu’aux genoux. D’habitude je trouve ça poétique, c’est pas la première fois que j’y dors, dans la grange. Mais aujourd’hui rien ne va. J’ai d’autres préoccupations que la poésie. Je mettrais bien le feu à la baraque, s’il y avait pas Mémère au premier étage. J’ai besoin d’un chocolat.

La semaine avait plutôt bien commencé, pourtant. Lundi, Judith a annoncé, sans surprise, qu’elle se tirait trois jours avec un mec. Elle fait toujours ça dès le début des vacances d’été. Elle attend que je sois à la baraque H24 et elle se casse. Je te fais confiance pour t’occuper de Mémère, qu’est-ce que je peux te rapporter ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir, mon petit oiseau ? S’occuper de Mémère, c’est pas très compliqué. Le plus dégueu, c’est de changer sa couche matin et soir. Un coup de gant de toilette le matin, deux biscottes, une Ricoré et un yaourt à midi, une soupe de légumes à 18 heures. La tourner sur un côté puis sur l’autre plusieurs fois par jour comme un steak qu’on rissole pour éviter les escarres, ça c’est un peu chiant mais pas difficile, elle est toute légère, Mémère. Quelques gouttes d’eau de toilette derrière les oreilles, un coup de peigne, c’est fini.

Elle a jamais été difficile à vivre, Mémère. Maintenant qu’elle est morte, je devrais pas parler comme ça. Même si c’est encore plus vrai, forcément. Même si sa présence m’empêche de foutre le feu à la baraque.

Ça fait deux ans qu’elle est pas sortie de son plumard. On lui a installé une télé dans sa chambre, pour elle toute seule, Madame, mais dernièrement, elle la regardait plus. De la bouillie pour les chats, qu’elle appelait ça, les émissions télé. Ils nous prennent pour des andouilles. Je suis tout à fait d’accord avec ça, la télé je la supporte pas. D’ailleurs personne la regarde, chez nous. Il y a un truc que j’ai jamais compris, c’est comment Mémère, qui depuis que je la connais, quinze ans, c’est mon âge, sort jamais de chez nous et regarde pas la télé, pouvait savoir le nombre faramineux de choses qu’elle savait sur la vie et les gens. Une fois je lui ai demandé.

– Mémère, comment ça se fait que tu connais toujours tout avant que je t’en parle ?

– Il n’y a jamais rien de nouveau sous le soleil, mon petit oiseau. Tu verras en grandissant, elle m’a répondu.

Une autre fois elle m’a dit les gens sont les mêmes partout et ils font toujours les mêmes âneries. Personne n’a rien inventé. Mais elle se trompait, Mémère. Elle pouvait pas le savoir, mais moi je vais en amener, du neuf sous le soleil. Déjà je vais débarrasser la planète des quatre débiles et ça sera une bonne action. Et puis je vais prendre Judith entre quat’zieux quand elle va rentrer, et il va falloir qu’elle s’explique. Selon ce qu’elle dira, je la brûle avec la baraque ou pas. Bon, je dis ça, je sais bien que je le ferai pas, je suis pas débile. Mais ça me fait du bien de le dire.

C’est Mémère qui savait tout, comme toujours. Elle a craché le morceau avant de cracher son extrait de naissance. J’aurais du me méfier, quand elle a parlé de faire toute la lumière. Au lieu de ça, j’ai ouvert grand les rideaux, les fenêtres, les volets malgré leur grincement sinistre. Le soleil oblique de dix heures du matin est rentré là-dedans comme on rentre chez soi. Mémère était contente. C’est bien, elle a dit. Elle a tapoté la couverture. Viens près de moi, petit oiseau, il faut que je te parle.

J’ai retapé les oreillers et je suis montée dans son lit, comme quand j’étais petite et qu’elle me lisait une histoire. J’ai pris sa main en faisant gaffe de pas serrer trop fort pour pas écrabouiller ses vieux os d’oisillon.

Vas-y, Mémère, je t’écoute, j’ai dit. Et déjà le camion pointait le bout de son capot. Je pouvais plus rien faire pour l’arrêter, même si j’avais su.

C’est pas facile à dire. C’est pas à moi de le faire, mais j’en ai plus pour longtemps. Ecoute-moi bien et reste tranquille.

Chaque mot lui coûtait beaucoup d’efforts et je reprenais ma respiration en même temps qu’elle.

Tu vas vivre cent ans, Mémère, j’ai répondu, parce que c’est ce qu’on répond toujours dans ces cas-là.

C’est fini pour moi, cette fois-ci, elle a dit. Cette nuit j’ai rêvé de ton grand-père.

Je tendais l’oreille. Elle disait trois quatre mots et elle reprenait son souffle. Entre deux goulées d’air, elle y allait à l’économie, Mémère.

Il est venu me chercher. Il y a longtemps que je l’attends, tu sais.

Elle a soufflé un peu, et repris :

Je vais aller le retrouver de l’autre côté. C’est bien.

Là, elle a toussé et c’était comme si sa toux déchirait mes propres poumons. Je lui ai vite fait boire un peu d’eau et j’ai tamponné son vieux front avec un kleenex imprégné d’eau de Cologne. C’est vrai qu’elle était pas au top de sa forme. Mince et longue – comme un jour sans internet – tout le temps qu’elle était sur ses cannes, mais complètement ratatinée depuis qu’elle vivait dans son lit. Sa figure ressemblait à un raisin sec, ceux qui sont tout pâlichons, pas les bruns. Toute menue sous sa couverture, on aurait dit une espèce de phasme parlant, un truc sorti d’une mauvaise série de SF.

J’ai une révélation importante à te faire, elle a dit. Je veux que tu me promettes de rester calme. Si ta mère était là, ça serait plus facile, mais je ne crois pas que ton grand-père attende son retour.

Le camion s’approchait. La violente lumière qui entrait par les deux grandes fenêtres se projetait sur le plancher en chêne ciré et toute la poussière de la chambre flottait mollement dans les rayons de soleil.

Jure-moi que tu n’en voudras pas à ta mère. Elle a voulu bien faire, tu sais.

Ça veut dire quoi, putain, elle a voulu bien faire ? Je jurais. Le camion prenait de la vitesse. Elle a dit encore :

Vois ça comme une bonne nouvelle.

Et c’est là qu’il s’est mis à pleuvoir de la merde.

Ta mère et moi, on t’a pas dit toute la vérité à propos de ton père. Pardonne-nous.

Je retenais mon souffle en même temps que le sien se faisait la malle.

C’était pas lui, elle a soufflé.

Quoi? Comment ça, c’était pas lui ? J’aurais pu dire ça mais aucun son pouvait sortir de ma bouche, j’étais figée dans l’attente de ce qui allait venir. Le camion était tout proche et roulait à fond les ballons, tous phares allumés. Il allait m’ exploser la gueule, gros comme une maison.

C’était pas lui, à la morgue. L’homme que ta mère a identifié n’était pas ton père.

J’encaissai l’impact en plein plexus.

Ton père n’est pas mort, elle dit encore en serrant très fort sa vieille serre de volaille autour de mon poignet.

Et elle rendit son dernier souffle, ou son âme à Dieu, ou elle passa l’arme à gauche… enfin bref, elle calencha sans autre forme de procès. Mémère is dead. J’étais sidérée, submergée par la merde, incapable d’une pensée rationnelle. Le camion s’éloignait en me laissant pour morte au bord de la route.

J’ai senti du fond de mon ventre monter une vague acide de dégoût, j’ai gerbé sur le plancher en chêne ciré tout ce que j’avais bouffé depuis la veille. Je me suis jetée hors de la chambre, hors de la maison, j’ai couru de toutes mes forces jusque sous le couvert des arbres, je me suis arrêtée qu’en arrivant à la source.

Je me suis laissée tomber à genoux dans la flotte et j’ai plongé la tête dedans à plusieurs reprises. Il fallait que je lave toute cette merde. J’ai arraché une touffe d’herbe et j’ai commencé à me frotter compulsivement. Quelqu’un qui m’aurait vu à ce moment là aurait pu jurer que j’étais folle à lier. Je frottais. Fort. Je frottais encore. Jusqu’à la brûlure, jusqu’à avoir mal.

Et puis j’ai abandonné. Je suis restée comme ça, prostrée, un long moment. Tout mon corps était creux. Quelque chose tremblotait dans ma poitrine, comme la mèche d’une bougie qui va s’éteindre. Si ça a duré des heures ou quelques minutes, j’en sais trop rien, le temps avait plus de prise sur moi. Je suis restée là, saisie d’une immense fatigue, au milieu du frais courant, des friselis de l’eau et des pépiements d’oiseaux de cette journée d’été parfaite en tous points. Je sais pas combien de temps. Un papillon est venu me voir et s’est posé sur ma main. J’ai regardé autour de moi. J’étais lessivée, au propre comme au figuré. Je me suis aperçue que j’avais froid. Je suis sortie de l’eau et je me suis débarrassée de mes fringues dégoulinantes. J’ai marché vers le premier abri qui se trouvait sur ma route, la grange du fils Michaudel. En passant près de la corde à linge, j’ai attrapé une nappe à carreaux sèche qui sentait bon le savon de Marseille.

J’étais à plusieurs endroits en même temps. Il y avait une Mia qui gémissait et qui pleurait à l’intérieur, une Mia qui voulait foutre le feu au monde entier. Et il y avait une Mia dont le soleil réchauffait les épaules et la nuque, qui respirait l’odeur du savon sur le linge propre. L’herbe sèche devant la grange picotait la plante de ses pieds nus. J’ai grimpé l’échelle et je me suis roulée en boule dans la nappe, derrière les bottes de foin. Je me suis endormie.

Merde. La boîte de chocolat est vide. Je repense à la mort de Mémère et je veux toujours pas y croire. J’ai peut-être mal entendu. Je suis orpheline de père. Il est mort quand j’avais trois ans. Putain de merde, j’ai des photos de lui, de moi et de lui ensemble, on s’aime, c’est évident. S’il était vivant, je le saurais. En douze ans, il aurait eu tout le temps de faire un signe, d’envoyer une lettre, une carte d’anniversaire, de passer un coup de fil, je sais pas, quelque chose !

Peut-être bien qu’il en aurait eu marre de Judith, ça arrive souvent aux adultes, de se séparer, mais moi j’étais sa petite fille. Il a pas pu disparaître comme ça, du jour au lendemain. S’évaporer dans la nature. M’oublier, sitôt passé la porte de la baraque, bye bye Judith, ciao Mia, hasta la vista baby !

Et puis merde, quand même, Judith l’a bien reconnu. Elle l’a quand même identifié, à la morgue ! Qu’est-ce qu’elle en savait Mémère, elle y est allée, à la morgue ?

Quelque chose klaxonne à l’intérieur, qui me dit que si, j’ai bien entendu. Que Mémère est depuis toujours la personne la plus honnête que je connaisse. Que je l’ai vue de mes yeux retourner dans une boutique alors qu’on était déjà sur le trottoir, pour rendre 20 cents à la vendeuse qui s’était trompée dans la monnaie. Je peux pas imaginer cette femme-là mentir à sa petite fille sur son lit de mort, c’est trop énorme. Quelque chose de très désagréable me hurle qu’elle a bien dit ces mots “ton père n’est pas mort”. Et puis il y a ce serment qu’elle m’a demandé de faire. On rigole pas avec les serments. Pas avant de passer l’arme à gauche. Putain, si c’est vrai, c’est encore plus la merde que je pensais.

La réalité moche, c’est que mon père est vivant quelque part et qu’il s’en branle complètement d’avoir une fille.

La cerise, Judith et Mémère le savent depuis toujours.

Si Mémère avait pas eu d’état d’âme au moment de calencher, je serais toujours aussi conne et sûrement pour la vie entière.

Elle savait ce qu’elle faisait, en me demandant de jurer.

Mais je m’en branle, de son serment.

Je m’en bas les ovaires !

Nul et non avenu, le serment fait à une menteuse.

J’ai une grosse, grosse envie de casser la gueule à Judith.

J’ai des milliards de questions à poser, qui tournent en boucle sous mon crâne. Je risque l’implosion à chaque instant. Il faut que je me calme et que je réfléchisse.

Putain, Judith, t’es où, bordel ?

*

Jeudi

C’est vraiment dégueu la Ricoré. J’ai traîné dans la maison avec ma tasse à la main en ouvrant tous les tiroirs, même si je sais très bien ce qu’ils contiennent. Et puis je me suis rendue compte que le seul endroit que j’avais pas encore visité de fond en comble, c’était la chambre de Mémère. Celle de Judith, je la connais par cœur. Je l’ai fouillée tellement de fois !

La première fois, j’avais huit ans, je cherchais mon cadeau d’anniversaire parce que je savais que Judith était allée l’acheter à l’avance, j’avais surpris une conversation dans la cuisine. J’avais attendu d’être seule avec Mémère et j’avais monté l’escalier sur la pointe des pieds en enjambant la cinquième marche, celle qui craque. J’avais pas eu trop de mal à trouver mon cadeau, dans la fameuse coiffeuse en loupe de noyer, sous le grand miroir. Un coffret de quatre livres de contes illustrés, aux couvertures bleue, verte, orange, grise, pas encore enveloppé de papier-cadeau.

Je l’ai feuilleté longuement et remis en place, et j’ai feint la surprise – et la joie, je voulais une guitare ! – quand Mémère et Judith sont sorties en chantant de la cuisine en portant, Mémère un gâteau avec huit bougies, Judith un paquet-cadeau rectangulaire dont je connaissais le contenu mieux qu’elle.

Maintenant qu’elle a transformé le garage pour y faire sa grotte, c’est plutôt là qu’elle planquerait des trucs, mais elle le ferme à clé dès qu’elle en sort, son putain de garage. Elle se balade avec la clé autour du cou, c’est bien la preuve qu’elle a quelque chose à cacher.

Dans sa chambre, le plus intéressant se trouve dans la table de nuit. Hormis une plaquette de Doliprane entamée, une petite cuillère, un stylo et une boîte en cloisonné contenant quelques bijoux hérités sûrement d’une longue lignée de bonnes femmes au mauvais goût exquis, tous plus moches les uns que les autres, il y a là de vieilles photos de famille en noir et blanc ou plutôt en jaune et gris, une invitation à un mariage, Bruno et Sonia, un bout de ruban mauve avec un petit nœud-noeud rassemblant cinq violettes en tissu à la couleur fanée, et une carte postale signée Jacques envoyée de Rio de Janeiro. Le meilleur pour la fin, un morceau de papier pelure bleuâtre soigneusement plié en carré autour d’une mèche de cheveux qui ont dû être blonds un jour. Plus romantique, tu meurs. Un amour de jeunesse ? Mon père était brun, à moins que les photos soient bidons aussi, après tout, c’est possible.

Je suis sur le palier, devant la chambre de Mémère, je redoute d’y entrer de nouveau. C’est comment, un mort de la veille ? Oh et puis merde, ça peut pas être pire. J’inspire un grand coup et j’entre. C’est comme hier sauf que ça pue la gerbe. Les fenêtres sont toujours grandes ouvertes, le soleil illumine la pièce, ses rayons d’après-midi remontent en direction du lit où Mémère est toujours morte.

Je tire le drap le plus haut possible et je recouvre la tête de Mémère sans la regarder. J’entame une fouille méticuleuse, en commençant par la table de nuit. A part la mèche de cheveux, on dirait la table de nuit de Judith, à quelque chose près. Microlax au lieu de Doliprane. Sinon, R.A.S. Je continue par la commode. Je sors les tiroirs un par un, je les vide et je les retourne pour examiner minutieusement le fond, des fois qu’il y aurait un mécanisme à secret. Ça m’étonnerait, c’est pas du grand style, cette commode, mais je veux rien laisser passer, on s’est assez foutu de moi dans cette famille. Y a que des foulards et des mouchoirs, là-dedans. Impressionnante, la collec ! Qu’est-ce qu’on peut bien faire avec tous ces foulards ? Je balance tout par terre. Reste le gros morceau, l’armoire à glaces. Du solide. Chêne foncé, trois portes sculptées dans l’angle d’une rosace de vingt-cinq centimètres de diamètre, miroir biseauté piqueté ici et là. J’ouvre. Alignement de cintres. Robes, manteaux, chemisiers qui pendouillent. Chaussures. Propres. Rutilantes. J’ai toujours vu Mémère avec des chaussons aux pieds, rarement avec des mocassins. Mémère avec des hauts talons en vernis noir, c’est une nouveauté. J’arrive pas à imaginer.

C’est ma taille, 37. Mémère, c’était comme une longue flûte à bec dotée de petits pieds mignons. Il semblerait que je prenne le même chemin. À quinze ans, je mesure 1,76m et je chausse du 37. Taille 36. Cheveux longs. Châtains clair. Yeux verts ou bleus en fonction de la météo. C’est moi, Mia. Tant que j’y suis je jette un œil aux robes, dont j’ai jamais vu la plupart. Ça sent un peu la naphtaline, mais certaines sont pas vilaines. Il doit y avoir au moins trente ans que c’est là-dedans. Je les sors une par une, je les présente devant le miroir. Je mets de côté celles qui me plaisent. C’est mon héritage. Sacs à main en cuir racorni assortis aux chaussures. Dans l’un d’eux je trouve un miroir de poche et des petits cailloux. C’est pas vrai ! Alors c’est de là que ça vient ? A moins que Judith ait utilisé ce sac ?

Partout où va Judith pour la première fois, elle ramasse un petit caillou. Un caillou quelconque, pas besoin qu’il soit beau. Il y en a des kilos dans la maison, des petits cailloux de Judith, un peu dans tous les coins. De quoi construire une muraille de Chine à la taille du département. En plus, elle se trompe jamais. Pendant des mois, j’ai tenté de la coincer. Je prenais un caillou sur une étagère et je demandais et celui-là, il vient d’où ? et à chaque fois, elle avait la réponse. J’ai voulu l’embrouiller, j’ai changé les cailloux de place. Même mélangés elle les reconnaît. Elle dit que ce sont pas des cailloux mais des moments, que ça l’aide à se souvenir. Quand je lui demande se souvenir de quoi, elle répond toujours de moi. Parfois elle ajoute, en souriant, tu comprendras un jour. J’ai horreur quand elle dit ça. Si je réponds que j’en ai marre de devoir attendre pour comprendre, elle rigole et ça se finit invariablement par un truc du genre ne sois pas trop pressée de grandir, mon petit oiseau, on ne sait pas ce qui nous attend, mais ça n’est jamais ce qu’on croit. Ils sont balèzes pour les lieux communs, les adultes. Avec ça, je suis bien avancée.

A part les chaussures et deux robes de soirée – ça alors! – rien à signaler dans l’armoire de Mémère. Sur l’étagère du haut, des draps, des taies d’oreiller, des couvertures, des coussins. Autant dire, rien.

C’est ça, qui reste, quand on clabote ? C’est ça la vie d’une femme ?

Je grimpe sur le fauteuil matelassé pour mater le dessus de l’armoire. Bingo ! J’ai trouvé le pot aux roses ! Quatre boîtes à chaussures. Sur la première boîte, il est écrit :”Judith”. Sur la deuxième : “Mia”. Sur la troisième,”Lili”. Lili, ça doit être Mémère. Son prénom, c’est Emilienne. Emilienne, Lili, ça se tient. C’est joli, Lili. Féminin, fleuri, plein de fraîcheur et de jeunesse. Moi je l’ai toujours appelée Mémère. Quand est-ce que Lili est devenue Mémère ? Sur la quatrième boîte, bingo again ! “André”. C’est mon père, André. Je descends les boîtes une à une. Par où commencer ? Je les emporte dans la cuisine et je les aligne sur la table. Je tremble un peu, je suis toute excitée. En même temps, j’ose pas. J’ai trop peur. Qu’est-ce que je vais trouver là-dedans ? Ça me rappelle un truc de la mythologie, la boite de Pandore. Un truc bien pourri, si je me trompe pas.

Je cherche quelque chose à bouffer. Le frigo est presque vide. J’aime pas la salade de riz. Dans le buffet, y a que des conserves et les réserves de sucre de Judith, des fois qu’il y ait la guerre, on sait jamais. J’ouvre un pot de confiture, myrtille, ma préférée, et je la mange à la petite cuillère, lentement, en tournant le dos à la table de la cuisine. C’est bon, mais un peu écœurant quand même. Les boîtes crient très fort dans mon dos, je peux les entendre. Les sentir respirer.

Je rince la cuillère et le pot de confiture vide. Je rote. Je sors la poubelle, je la vide dans le bac gris et je la rince. Ça me prend bien cinq minutes. Les boîtes-ambulances ont allumé leurs gyrophares et clignotent de plus belle. Je tourne autour comme si je m’apercevais de rien, sans me résoudre à les ouvrir, effrayée à l’avance par leur contenu. Est-ce que tout le monde est comme moi, est-ce que tout le monde peut se voir agir de dessus quand quelque chose cloche ? Je me regarde de haut, Mia dans la cuisine, en train de différer la seule chose intelligente à faire maintenant. Idiote ! Ouvre les boîtes ! Si Mémère pouvait me voir, elle dirait quoi ? Elle est là-haut, juste au-dessus de ma tête. Il faudrait appeler les pompes funèbres. Je monte dans ma chambre sous prétexte de prendre mes lunettes. Je fais semblant d’avoir oublié les boîtes, mais je pense qu’à elles. Qu’est-ce que je vais trouver à l’intérieur ? Je vais commencer par la boîte marquée Mia, le contenu va pas trop me surprendre. On met des dessins d’enfants et des colliers de nouilles, dans ce genre de boîte, non ? À la rigueur un bracelet de maternité. Une dent de lait. Enfin, j’imagine. Et puis j’ouvrirai celle de Mémère, celle de Judith, je garderai André pour la fin.

Dans ma chambre, super bien rangée par myself, je m’assois un moment sur le lit. Ma tête est vide et pleine en même temps. Pleine de confusion. De questions qui tournent en boucle. Vide de résolution. Sur une impulsion, je vire d’un geste rageur les poupées et les figurines qui trônent sur le dessus de la commode. Ça fait du bruit en tombant, mais rien d’irrémédiable, ça casse pas comme ça, c’est du plastoc. Je continue sur ma lancée, j’ouvre les tiroirs, je les retourne et je piétine le contenu. J’ai envie de détruire tout ce qui me tombe sous la main. J’hésite à peine devant la bibliothèque. Je balance rageusement les livres par la fenêtre. Est-ce que je vire aussi le cadeau de Madame Taupin ? Depuis qu’elle sait que j’écris, elle est devenue gentille avec moi, Madame Taupin. Elle m’a offert une anthologie des poètes du 17e siècle, c’est plutôt son goût que le mien, mais c’est l’intention qui compte. Allez hop, les poètes ! De toute façon, à l’âge qu’ils ont, ceux-là, rien peut les étonner, ils ont du en voir d’autres.

C’est bien. Ça prend tournure. Ça respire. Je mets à nu le papier peint jaunasse que j’avais presque réussi à masquer complètement. Je fais ça méthodiquement en commençant par arracher sur la porte le poster d’American Beauty et je continue par les murs. J’ai passé des mois à fignoler ce collage en piquant des pages de magazine à la librairie de Carrefour et en récupérant des affiches. Mes préférées sont les photos d’écrivains, mais j’ai à peine une demi-seconde d’hésitation avant de lacérer sauvagement la gueule d’Eric-Emmanuel Schmitt qui dédicacera son dernier opus samedi à 15 heures. Un écrivain c’est un menteur qui sait mentir si bien qu’on peut croire à ses histoires même en sachant qu’elles sont inventées de toutes pièces. Je me nique un ongle en enlevant une punaise. Je serre les dents et je viens à bout des cartes postales. Judith envoie une carte postale à chaque fois qu’elle barre trois jours avec un nouveau mec pour se faire sauter hors de ma vue. Des nunucheries du genre mon petit oiseau, je pense à toi, je rentre bientôt, je te raconterai tout signé Judith mais bien sûr elle raconte jamais rien, qu’est-ce qu’elle pourrait bien dire ? Faire le compte-rendu de ses parties de jambes en l’air ? Souvent elle rentre avant que la carte postale arrive dans la boîte-à-lettres. À sa mine quand elle s’affale sur une chaise pour enlever ses santiags, je sais dans la seconde si le mec assure ou pas, si la virée a été géniale ou merdique. À son crédit, aucun lascar est jamais venu poser son cul dans cette cuisine. Elle donne ses rendez-vous devant le portillon du jardin. Cette baraque est un putain de sanctuaire, réservé aux meufs.

Je termine le saccage en règle de ma chambre. Je patauge dans un marécage de papier déchiré. Il reste le bureau. Tous mes effets scolaires de l’année passée. Allez zou les cahiers, les classeurs, tout le bastringue. La lampe globe terrestre, le sous-main Petite Sirène. La corbeille à papier Coca. J’envoie tout ça rejoindre les bouquins dans la cour. Solution finale aussi pour le couvre lit en peluche, que je bazarde sans remords. Rose, le couvre-lit, tout comme la commode et le bureau. Ma chambre est la seule pièce un peu moderne, mais quand même c’est celle d’une gamine. Le reste de la baraque est meublée par des vieilleries héritées du précédent propriétaire, un vieux monsieur sans ressources et sans descendance mais avec beaucoup de souvenirs. Il a vendu sa chère maison de famille en viager et s’est poliment dépêché de quitter cette vallée de larmes pour rejoindre ses chers disparus. C’est Mémère qui a réussi le coup du viager. Peut-être qu’elle s’appelait encore Lili, à l’époque. Depuis on est les châtelaines de la grande baraque. Huit pièces d’habitation, un grenier, un cellier, deux cheminées monumentales transformées en penderies, pierres de taille, chaudière à mazout. C’était en 84. Moi je suis née en 2000. C’est pratique , comme date, hautement symbolique. Les bons jours, je suis une enfant 2.0. Et quand ça va mal, comme aujourd’hui, je suis un triple zéro.

Quelle efficacité ! D’une chambre de gosse, je viens de faire une cellule monacale en moins d’une demi-heure. C’est moche à pleurer. Une chiée de petits cœurs, des flé-flèches, des fleu-fleurs, se baladent sur les murs, dessinés au feutre pour faire les liaisons entre les images qui sont plus là. J’attrape un Posca noir 3 cm et j’entreprends de les recouvrir tous, un par un. Quand j’ai terminé, je m’assois sur le lit et je regarde mon œuvre. Ma chambre est cloutée de taches noires, on dirait une maladie de peau. Je me roule en boule et je sombre aussi sec dans le sommeil. Je me réveille au bout d’une heure avec la gueule en vrac, la bouche sèche et pâteuse comme si j’avais pris une cuite. Pas de regrets. Les boîtes me sautent à la figure. Je les avais presque oubliées. J’ai soif. J’ai faim. Je voudrais du salé.

 

 

 

 

 

Toi qui me lis, n’hésites pas à me laisser un commentaire. Ici, sur ce blog, de préférence à la page FaceBook. Je publierai le chapitre II lundi prochain, le chapitre III le lundi d’après… jusqu’à la fin. Enfin, si j’arrive au bout, je me suis lancée sans filet dans un exercice difficile. J’ai bien besoin de tes encouragements.

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4 Replies to “TOUTE LA LUMIERE”

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