UN BON ET BEAU DÉBUT : DÉMO

QUELQUES MORCEAUX CHOISIS

Tout d’abord, avant de parler de moi (pfff!), je ne résiste pas au plaisir de partager avec toi quelques débuts de romans dans lesquels je suis littéralement tombée, devenue addict en quelques phrases. Tu en reconnaîtras quelques-uns, je pense.

Le fameux début de “Les Clochards célestes” de Jack Kerouac, riche d’informations et installant sans plus tarder l’insouciance du personnage, qui caractérisera le reste du récit.

Sans bourse délier, je quittai Los Angeles sur le coup de midi, caché dans un train de marchandises, par une belle journée de la fin septembre 1955. Étendu sur une plate-forme roulante, mon sac sous la nuque, les genoux croisés haut, je me laissai absorber par la contemplation des nuages tandis que le convoi roulait vers le nord.

Celui de Éliminatoire“, de Jim Thompson, qui plante le décor et amène l’élément perturbateur dès la seconde phrase.

A l’origine, ce n’était qu’une bourgade du bon vieux temps, un de ces marchés à bestiaux comme on en trouve dans l’ouest du Texas, perdue au milieu de la prairie, au bord d’une route poussiéreuse, un ramassis de bicoques calcinées par le soleil, aux façades factices, garnies d’auvents en tôle ondulée pour abriter les trottoirs. Puis, un beau jour, avait débarqué un type muni d’un matériel de fortune : un prospecteur de pétrole indépendant.

Un autre Jim, Jim Harrison, qui pour “Grand Maître” entre directement dans l’action. Où l’on comprend aux conditions météo que ça ne va pas être facile.

L’inspecteur Sunderson marchait à reculons sur la plage en jetant parfois un regard derrière lui pour s’assurer de ne pas trébucher sur un bout de bois. Le vent du nord-ouest soufflait sans doute à plus de cinquante nœuds, et le sable lui piquait le visage et lui brûlait les yeux. Il gelait à pierre fendre.

Donald Westlake, “Mémoire morte“, nous fait entrer dans l’intimité des personnages, décrite de l’intérieur, par un des protagonistes.

La représentation terminée, ils retournèrent à l’hôtel, puis au lit, pour la dix-septième fois en trois semaines. Il l’avait choisie, elle, parce qu’étant en tournée avec lui, il l’avait à portée de la main ; et aussi parce que, étant mariée, elle avait déjà rogné les ailes à un mâle et ne pouvait donc exiger de lui davantage que ce qu’il était disposé à donner. Pourquoi elle l’avait choisi, lui, il n’en savait rien et n’en avait cure.

Le glaçant Bret Easton Ellis entame “Suite(s) impériale(s)” par ces mots :

Ils avaient fait un film sur nous. Le film était adapté d’un livre écrit par un type qu’on connaissait. Le livre était un truc simple : quatre semaines dans la ville où nous avions grandi et c’était un portrait assez juste pour l’essentiel. Il avait été catalogué comme œuvre de fiction, mais seuls quelques détails avaient été modifiés et nos noms n’avaient pas été changés, et il ne se passait rien qui ne se soit réellement passé.

Et nous savons donc, grâce à cette intrigue d’encadrement, que toutes les horreurs qui nous attendent sont des histoires vraies.

Certains auteurs s’accordent plusieurs débuts. Pourquoi se priver. Ainsi, Ken Follett débute “Les Piliers de la Terre” d’une façon tout à fait conventionnelle :

Dans une large vallée, au pied d’une colline en pente douce, Tom bâtissait une maison auprès d’un torrent.

Mais le rusé renard s’est assuré de captiver le lecteur en proposant un prologue beaucoup plus sensationnel :

Les jeunes garçons arrivèrent de bonne heure pour la pendaison. Il faisait encore sombre quand les trois ou quatre premiers d’entre eux s’étaient glissés hors de leur taudis, silencieux comme des chats dans leurs bottes de feutres.

Norman Spinrad, pour “Rock Machine“, s’assure d’ancrer son histoire de science-fiction dans le réel, en évoquant des célébrités connues de tous :

Glorianna O’Toole avait connu des temps de vaches grasses et des temps de vaches maigres. Aux sommets épisodiques de sa longue carrière, elle avait ouvert la voie à des artistes tels que Pearl, le Jefferson Airplane et Bruce Springsteen, et elle avait même sorti deux albums solo de son cru, même si l’un et l’autre avaient été à une année-lumière de décrocher un disque d’or.

A Québec, Eric Dupont entame ainsi “La Fiancée américaine” :

Quelques années avant d’être forcée par sa mère à monter dans un autobus pour New York en plein blizzard de décembre, Madeleine Lamontagne avait été une petite fille qui aimait par-dessus tout les lapins de Pâques, les sapins de Noël et les histoires de Louis Lamontagne, son papa. Rien qui sortit de l’ordinaire. Tout le monde aimait entendre les histoires du Cheval Lamontagne. Avant la télévision, ses histoires étaient ce qu’il y avait de mieux pour passer le temps à Rivière-du-Loup. C’est la télé qui a tué le cheval, pas le moteur à explosion.

Eric-Emmanuel Schmitt commence par la fin “L’Évangile selon Pilate“, en même temps qu’il donne la parole à la superstar des superstars, Jésus-Christ.

Dans quelques heures, ils vont venir me chercher. Déjà ils se préparent. Les soldats nettoient leurs armes. Des messagers s’éparpillent dans les rues noires pour convoquer le tribunal. Le menuisier caresse la croix sur laquelle je vais sans doute saigner demain. Les bouches chuchotent, tout Jérusalem sait déjà que je vais être arrêté. Ils croirons me surprendre… Je les attends. Ils cherchent un accusé, ils trouveront un complice. 

Daniel Picouly ouvre “L’Enfant léopard” lui aussi au présent de l’indicatif, nous plongeant dans l’action, dans l’ambiance, dans l’époque, en quelques mots.

Le gros malin rougeaud frappe sur la table avec son poing ganté. On croirait qu’il veut se réveiller en sursaut. – Citoyenne ! Ce soir, j’ai envie de couper le kiki d’un négrillon. Ça me changera de l’aristocrate.

Pierre Lemaitre, “Trois Jours et une vie“, prend un peu plus son temps, ce qui n’ôte rien en efficacité.

A la fin de décembre 1999 une surprenante série d’événements tragiques s’abattit sur Beauval, au premier rang desquels, bien sûr, la disparition du petit Rémi Desmedt. Dans cette région couverte de forêts, soumise à des rythmes lents, la disparition soudaine de cet enfant provoqua la stupeur et fut même considérée, par bien des habitants, comme le signe annonciateur des catastrophes à venir. Pour Antoine, qui fut au centre de ce drame, tout commença par la mort du chien. Ulysse. Ne cherchez pas la raison pour laquelle son propriétaire, M. Desmedt, avait donné à ce bâtard blanc et fauve, maigre comme un clou et haut sur pattes, le nom d’un héros grec, ce sera un mystère de plus dans cette histoire.

 

Yasmina Khadra, “Dieu n’habite pas La Havane“, choisit de nous faire part de la philosophie de son narrateur.

“Qui rêve trop oublie de vivre”, disait Panchito. J’incarne mon propre rêve, pourtant je croque la vie à pleines dents sans en perdre une miette. Je cherche toujours le bon côté des choses car elles en ont forcément un. Je vois le verre à moitié plein, une forme de sourire par-dessus la grimace, et la colère comme un enthousiasme dénaturé. Le monde n’est pas obligé d’être parfait, mais il nous appartient de lui trouver un sens qui nous aidera à accéder à une part de bonheur. Il y a immanquablement une issue à n’importe quelle mauvaise passe. Il suffit d’y croire. Moi j’y crois. Mon optimisme, je le cultive dans mon jardin potager.

Le magnifique et drôle début de “La Vie devant soid’Emile Ajar-Romain Gary, pour le plaisir d’un peu de tendresse :

La première chose que je peux vous dire c’est qu’on habitait au sixième à pied et que pour Madame Rosa, avec tous ces kilos qu’elle portait sur elle et seulement deux jambes, c’était une vraie source de vie quotidienne, avec tous les soucis et les peines. Elle nous le rappelait chaque fois qu’elle ne se plaignait pas d’autre part, car elle était également juive. Sa santé n’était pas bonne non plus et je peux vous dire aussi dès le début que c’était une femme qui aurait mérité un ascenseur.

Ahmadou Kourouma, “Allah n’est pas obligé“, s’est peut être inspiré un peu d’Ajar-Gary. Allez savoir !

Je décide le titre définitif et complet de mon blablabla est Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas. Voilà. Je commence à conter mes salades. Et d’abord… et un… M’appelle Birahima. Suis p’tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non ! Mais suis p’tit nègre parce que je parle mal le français. C’é comme ça. Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain ; si on parle mal le français, on dit on parle p’tit nègre, on est p’tit nègre quand même. Ça, c’est la loi du français de tous les jours qui veut ça.

Olivier Bourdeaut En attendant Bojangles“, nous met dans sa poche avec une facétie.

Mon père m’avait dit qu’avant ma naissance, son métier c’était de chasser les mouches avec un harpon. Il m’avait montré le harpon et la mouche écrasée. – J’ai arrêté car c’était très difficile et très mal payé, m’avait-il affirmé en rangeant son ancien matériel de travail dans un coffret laqué. Maintenant j’ouvre des garages, il faut beaucoup travailler mais c’est très bien payé.

Philippe Djian s’applique à sa manière à essayer de rendre le flot des pensées du narrateur, ou ici, de la narratrice. C’est le début de “Oh”.

Je me suis sans doute éraflé la joue. Elle me brûle. Ma mâchoire me fait mal. J’ai renversé un vase en tombant, je me souviens de l’avoir entendu exploser sur le sol et je me demande si je ne me suis pas blessée avec un morceau de verre, je ne sais pas. Le soleil brille encore dehors. Il fait bon. Je reprends doucement mon souffle. Je sens que je vais avoir une terrible migraine, dans quelques minutes.

Inspirants, tous ces débuts, n’est-ce-pas ? C’est bien vrai qu’on a qu’une envie, se caler confortablement pour lire la suite.

Mais pourquoi donc est-ce que ça nous fait cet effet-là ?

FRANCHIR LE SEUIL DU MONDE RÉEL

D’après David Lodge, le début d’un roman est un seuil qui sépare le monde réel dans lequel nous vivons du monde que le romancier a imaginé. Le début d’un roman doit, par conséquent, nous “attirer” de l’autre côté de ce seuil. (in L’Art de la Fiction aux Éditions Rivages).

Cela s’appelle un incipit, d’un terme savant issu du latin “incipere” commencement.

Tu peux oublier ce mot tout de suite ou le garder dans un coin de ta mémoire pour le replacer élégamment dans une conversation, cela ne change pas la suite de mon propos.  Saches dans ce cas que tu peux l’employer également pour une œuvre musicale.  Ainsi ton érudition sera (presque) complète.

LA LONGUEUR DE L’INCIPIT

Cet incipit, ce début, peut être compris au sens de plusieurs mots, plusieurs phrases ou même, plusieurs paragraphes. Selon la définition du distingué David Lodge, il comprendra le nombre de mots nécessaires pour faire basculer le lecteur dans le monde de l’auteur. Pas plus.

L’auteur en profitera au passage pour définir le genre du texte, annoncer son point de vue et ses choix stylistiques.

Ce bon Monsieur Lodge nous dit encore, je cite “Un roman peut débuter par la description traditionnelle de la vue de la campagne ou de la ville qui va servir de décor initial à l’histoire (…), au milieu d’une conversation (…), par un narrateur qui se présente lui-même (…), par une réflexion philosophique (…), ou en plaçant un personnage dans une situation de danger extrême (…). Beaucoup de romans commencent par une intrigue d’encadrement qui explique comment l’histoire principale a été découverte ou qui décrit quelqu’un la racontant à un auditoire imaginaire.”

Ce ne sont pas les moyens qui manquent pour accrocher le lecteur. Je te fais grâce des noms savants des différentes figures de style et des mouvements littéraires auxquels elles se rattachent, n’étant moi-même que très peu intéressée par la théorie, et beaucoup plus par la pratique.

A cause de l’enjeu, c’est un art difficile. Si l’auteur se plante, tu refermes le bouquin, tu le reposes sur la gondole et tu en choisis un autre. Il faut absolument éviter l’incipit insipide. (Ainsi soit-il !)

ÉVITER L’INCIPIT INSIPIDE

Comme tu le sais, je me suis lancé pour défi d’écrire un roman et de le publier sur ce blog, chapitre après chapitre, au rythme d’un par semaine, jusqu’à épuisement des forces en présence ou jusqu’à extinction de mon inspiration. Le titre provisoire de ce texte en gestation est “Petites révolutions en cascade”. Ne me demande pas pourquoi, je n’en sais rien moi-même, ça m’est venu comme ça.

J’ai choisi successivement plusieurs débuts, en fonction de l’état d’esprit que je voulais donner à Mia, mon héroïne.

J’ai fini par trancher pour celui-ci :

Assaillie dès le réveil par de sombres pensées, c’est à peine si je respire. Ce matin, je suis un goéland mazouté et mes ailes engluées souillent le sol dans mon sillage. Tout mon corps me fait mal. L’air est opaque et dense comme du goudron.

L’image, le goéland et le mazout, étaient dans mon esprit depuis le début. L’autre début. Le mien. Le début de l’acte d’écrire un roman, quand l’imagination se met en branle. Le début du début, en quelque sorte.

Quant à savoir comment présenter cette image, je m’y suis reprise à plusieurs fois. Je ne sais pas si j’ai fait le bon choix. C’est toi qui me diras. Si tu continues de lire, c’est que ce n’est pas si mauvais.

Je tenais à cette image, pour une raison simple. Mia est appelée, par ses proches, d’un petit nom gentil qui l’agace et la définit à la fois. Cette locution, c’est “mon petit oiseau”, qui reviendra à plusieurs reprises jusqu’au moment où même la maman de Mia n’aura plus d’autre choix que de constater que sa fille a grandi et qu’elle n’est plus une enfant.

Pourquoi mazouté, le goéland, me direz-vous ? Et bien j’espère bien que vous voudrez le savoir et que pour cela, vous continuerez de lire. Le Chapitre I de “Petites révolutions en cascade”  est ici.

Et aussi, aujourd’hui, Ernest J. Gaines est parti ailleurs, sûrement au paradis des livres. J’en suis bien triste.

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