HERCULE BONZAÏ

chapitre 2

 

Vendredi.

    Il est onze  heures et d’écœurants relents de cuisine flottent dans l’air chaud de juillet. Des odeurs de cantine, nouilles bouillies, sauce industrielle en boites de 10 kilos – poids net. La petite porte encastrée dans le grand portail métallique à double battant s’ouvre, pour laisser sortir un homme d’une quarantaine d’années muni d’un sac de sport et vêtu d’un jogging à l’ancienne couleur bleu France. Court sur pattes et large d’épaules, compact, très brun de poil et de cuir. Un poids mouche adepte de l’haltérophilie. Il se dégage de toute sa personne une impression de danger imminent, tempérée par une intense fatigue qui, au lieu de le calmer, aurait plutôt tendance à le rendre imprévisible. C’est sûr que ce gars-là ne doit pas dormir beaucoup. On l’appelle Benny Orselo. La plupart du temps, il fait son possible pour passer inaperçu.

    Aujourd’hui est un grand jour et c’est un Benny bien décidé à effacer les erreurs du passé pour retrouver l’élan d’une jeunesse sans histoires, qui franchit le seuil du centre pénitentiaire et s’avance dans la lumière. Il est seul. Il ne s’attendait pas à ce qu’on vienne le chercher, de toute façon. A part quand tout allait bien et que sa mère passait le prendre à la sortie de l’école comme n’importe quel garçon, personne n’est jamais venu chercher Benny où que ce soit. Si, les flics. Ça ne compte pas. Il balance son sac derrière son épaule et chaloupe vers l’arrêt de bus. Le bus des libérés est déjà passé et Benny ne s’attend pas à ce qu’il y en ait un autre de sitôt, mais il faut bien se diriger vers quelque chose. Les remises en liberté ont toujours lieu à huit heures du matin. Benny a dû faire des pieds et des mains en poussant des cris de dingue dans l’infirmerie pour qu’ils le laissent sortir aujourd’hui comme prévu, malgré ses petits ennuis de santé.

    Hier, tout allait bien. Mais dans la nuit une diarrhée carabinée s’est déclarée, qui a failli lui coûter sa libération. Encore un coup de Franck. Il s’est vidé comme un cochon, déféquant plus en ces quelques heures qu’en douze ans de cellule. Il a même cru qu’il allait y passer. Un cauchemar. Affaibli, chancelant sous le regard goguenard des gardiens, il a fini par signer sa sortie deux heures après l’heure légale. Enfin, c’est oublié. Il est dehors. Ça ne compte plus. C’était la dernière péripétie de cette partie de sa vie et ça n’est pas plus mal qu’il attaque ce jour nouveau propre au-dedans comme au-dehors.

    Le prochain bus en direction de la ville ne partira qu’à quinze heures, après la fin des visites. D’ici là, rien. Benny fait un petit salut de la main en passant près du panneau où on peut lire centre pénitentiaire – TERMINUS. Le centre a vu le jour au terme d’une longue bataille politique, les “pro” et les “anti’ tombant finalement d’accord pour l’implanter à la limite du territoire communal, en rase campagne. Les premiers lotissements sont à plus de cinq kilomètres. Benny marche au milieu de la départementale. Il fait ce que tous les mecs feraient dans sa situation, il va s’en jeter un en ville.

*

    Rue des Demoiselles, le Tivoli est un bistro de l’ancien temps, un bar PMU survivant d’un siècle où des ados s’y retrouvaient plutôt que d’aller en perm, pour jouer au baby et faire péter le record du flipper Heigt Ball Deluxe. Ils se planquaient dans l’angle, masqués par le zinc au cas où un prof ou un parent passerait par là, commandaient un café pour quatre par manque d’argent de poche. La table des jeunes était toujours celle de droite, la table de gauche étant attribuée toute l’année aux joueurs de belote et à eux seuls. Jean-Pierre, le taulier, n’a jamais jugé pertinent de faire évoluer la déco. Les tables en marbre sont toujours en place, cernées de chaises de bois peintes en noir. Un grand miroir derrière le zinc, une cabine de téléphone rescapée devenue inutile, six tables en terrasse munies de parasols Stella Artois. Les vieux amis viennent encore de temps en temps taper le carton, mais les jeunes ont traversé la rue et planté leur QG au Starbuck. La clientèle des fins de semaine a migré dans le nouveau quartier piéton. Entre les sous-vêtements Zaza et le magasin bio La Vie est dans le Pré, un bar-restaurant à la mode, la Micro-Brasserie, a ouvert récemment. Bière ambrée à 5°, une carte de plus de quarante whiskys, de la choucroute six jours sur sept jusqu’à vingt-trois heures, la Micro-Brasserie a siphonné la clientèle de Jean-Pierre, lasse de dîner toujours du même pot-au-feu. Grâce au PMU et la Française des Jeux, Jean-Pierre s’en sort plutôt bien malgré tout. Il attend pour passer la main que sa fille cadette ait terminé ses études et qu’elle commence à bosser. Ensuite, rideau. À la pêche à la truite, Jean-Pierre. Les truites, c’est comme les clients, il n’y en a plus beaucoup. Mais c’est plus marrant à attraper, sans compter que contrairement aux humains, on n’est jamais déçu. On sait où se trouvent les arêtes.

    Au zinc du Tivoli, Benny est accoudé, depuis bientôt deux jours. C’est l’impression que ça fait, en tout cas. Aussi fiables, sinon plus, qu’un GPS, son instinct et ses pas l’ont amené là, où le demi est encore servi 1,50 €. Il sirote une bière en regardant distraitement la télé qui diffuse en continu une chaîne de sport. Benny réfléchit. Il va bientôt arriver au bout de ses cinquante balles. Voilà deux jours qu’il cherche une ouverture, qu’il tente de lier connaissance. S’il a bu plusieurs coups qu’il n’a pas payés, il a allongé aussi deux trois tournées. C’est normal. Malgré ça, les discussions de comptoir restent des discussions de comptoir. Le sport. Les meufs. La politique. Les bagnoles. Les bagnoles, il connaît, mais c’est pas comme ça qu’il va gagner sa graine. Les œufs durs, ça va bien un peu, il en serait presque à regretter la cantine du centre pénitentiaire. Un gars plus malin que les autres, faut croire, l’a toisé, de la tête aux pieds et retour, avant de lâcher “Ça y est, c’est fini, la zonzon ? T’étais bouclé pour quoi ?” Benny a rigolé et renvoyé la balle maladroitement. “Et toi ? T’es sorti quand ?“, mais il l’a en travers. Maintenant qu’il y pense, il ne doit pas être le seul libéré à se pointer dans ce rade. Ils ont dû en voir passer d’autres. Il faut qu’il se tire de ce bled, où on peut lire taulard sur sa tronche aussi clairement que si c’était tamponné sur son front à l’encre rouge.

    A cette heure-ci, trois œufs durs et huit demis plus tard, ou quinze euros, si vous préférez, ses idées ne sont plus très claires. Il se cramponne au bar et tente de ne pas s’assoupir. Il zieute fixement l’écran télé. Des silhouettes en maillots de foot courent sur un fond vert, le son en sourdine. Trop pété pour lire les commentaires qui s’inscrivent en boucle sous l’image, Benny s’applique à devenir transparent, qu’on lui foute la paix jusqu’à la fermeture, après il ira s’écrouler dans le jardin public, sous un banc. La belle étoile, il apprécie bien, après douze ans de trou, pensez, le ciel pour couvercle, quoi de mieux ? Une veine d’avoir été libéré en juillet ! Ces connards, ils ont mis des bancs sur lesquels on ne peut pas s’allonger, des petites barquettes comme dans les stations de métro. Depuis quand ça gêne le monde, qu’on roupille un peu en plein air ? Benny a trouvé la solution. Il s’allonge sous le banc. Bon, mais faudrait pas que ça dure trop longtemps. Benny compte et recompte sa mitraille. Il possède, en tout et pour tout 8,50 €. Craignos. Douze ans nourri logé, même avec les aléas, ça vous conditionne un homme. Bien décidé à se faire oublier de la justice, il n’est pourtant pas prêt à devenir vagabond. Si rien ne se passe, il va falloir qu’il rejoigne Emmaüs ou la Croix-Rouge. Putain mais pourquoi j’ai balancé ce sac ? Pourquoi ? Si seulement je l’avais gardé en pogne, je serais aux Bahamas, à l’heure qu’il est ! L’alcool aidant, les bonnes résolutions de Benny sont en train de fondre entre ses doigts comme une glace à l’italienne.

    La porte du Tivoli s’ouvre en grand et une tornade de cheveux orangés pénètre dans la salle. Salut Papy, dit-elle en se haussant sur la pointe des pieds pour embrasser Jean-Pierre, qui dépose une fraise à l’eau sur le comptoir devant la môme. Jean-Pierre est d’une génération où les enfants consommaient gratuitement dans les cafés, le sirop à l’eau était toujours offert par la maison, une autre époque. La môme n’est plus vraiment une enfant, elle doit avoir dans les dix-sept, dix-huit ans. Jean, baskets, top fluo, mini sac-à-dos, casque audio rose poudre autour du cou, elle se juche sur un tabouret de bar et chope la télécommande.

    -Du sport, toujours du sport ! Quand est-ce que tu en fait, Papy, du sport ? Ça sert à rien de regarder les autres.

    -Je sais, ma puce, je sais. La télé, c’est pour les clients.

    La môme zappe très vite et trouve une chaine de musique. Clip. Bagnole. Gros plan sur un cul qui twerke.

    -Dis, Papy, tu me donnes cinquante euros ? Je rejoins les copains au Starbuck.

    Jean-Pierre ouvre la caisse et en tire un billet de 50, qu’il tend à la gamine en soupirant.

    -File ! Va retrouver tes potes. Mais pas de bêtises, hein, je t’ai à l’œil.

    -Merci mon Papy, je t’adore !

    La môme sort en coup de vent et traverse la rue en courant, abandonnant sur le bar le sirop à l’eau inviolé. Jean-Pierre soupire. C’est un bon gars, ce Jean-Pierre. À la télé, les images ont changé. On est sur un plateau décoré en loge de scène, une blonde affriolante s’entretient avec un quidam. Vautré, jambes écartées, dans un fauteuil rose fluo, le quidam hoche la tête avec un grand sourire, l’air très content de lui.

    Cette bobine me dit quelque chose, pense Benny du fond de son brouillard éthylique. Il étend le bras gauche le plus loin possible pour se saisir de la télécommande abandonnée, se cramponne au bar de la main droite pour ne pas basculer et se foutre par terre. Avec deux doigts, il fait glisser la télécommande vers lui et s’en saisit. Opération réussie. Il monte le son. Jean-Pierre lui jette un œil en coin. Il laisse faire, pour le moment. Un client qui paie ses consos au fur et à mesure, même plus très frais, y a rien à dire. C’est un bistro, pas un salon de thé. À la télé, la blonde interroge le quidam. Dans un coin de l’écran défile une bio commentée par la blonde, un micro-cravate épinglé à la racine des nichons.

    -Et ce surnom, App, ça vient d’où, alors ?

    -Ah Ah !

    -Il y a plusieurs versions qui courent à ce sujet.

    -Je l’ai entendu dire, oui.

     -A ma connaissance, tu n’en as jamais confirmée aucune.

     -Pourquoi je ferais ça ? C’est pas mon boulot les enquêtes.

   -Non, c’est le mien. D’ailleurs je te pose officiellement la question. D’où vient ton surnom, App ?

    -Un scoop pour ton émission ? … C’est bien parce que c’est toi.

    La blonde bat des mains bêtement. C’est pas Apostrophe, c’est sûr. Ces deux-là se connaissent bien, où sinon ils vont se connaître sans tarder. À Benny, on la lui fait pas. La tension érotique entre eux est très palpable, même à distance. Ça se voit comme une brigade de la BAC au milieu d’une manifestation, qu’une partie de jambes en l’air se prépare. Clair comme de l’eau de roche. Le quidam rectifie la position et se penche en avant, coudes sur les genoux. Il étire sa bouche vers la meuf, qui à son tour se rapproche, comme pour écouter une confidence. On dirait qu’ils vont se rouler une pelle.

    -Ça vient de mes débuts, d’un groupe que je faisais tourner, Hercule Bonzaï.

    -Hercule Bonzaï ? C’est le premier groupe de Matt, non ?

    -C’est ça.

    -Je ne savais pas que tu en faisais partie. Tu faisais quoi ?

    -Tout !

    -Sans rire ?

    -Je faisais le manager, le roady, l’attaché de presse, la nounou…

   -C’était bien ? Il est sympa, Matt ? On le reçoit la semaine prochaine.

    -C’était marrant. Salue-le pour moi, ça fait un bail !

    -Et ce surnom alors ? Tu nous expliques ? Attends !

    La meuf se tourne face caméra et s’adresse aux téléspectateurs. Benny, lui, n’écoute plus. Hercule Bonzaï ! Putain. Hercule Bonzaï ! Mais oui, c’est ça. C’est sûrement ça. Pourquoi j’y ai pas pensé plus tôt ? Benny cogite intensément. De vieilles questions jamais résolues semblent pouvoir trouver un début de réponse. Jean-Pierre reprend doucement la télécommande, avec un geste interrogateur en direction de Benny.

    -Attend, attend ! C’est qui ce mec ? Comment il s’appelle ? Donne-moi un stylo, du papier, vite !

    -T’as pas de portable, toi ?

    Benny trépigne. Jean-Pierre s’exécute. Benny prend des notes fébrilement. Générique de fin. Jean-Pierre refait le geste de tout à l’heure.

    -T’as fini ? Je peux ?

    -Vas-y, vas-y. Tu peux même l’éteindre.

    Benny ricane. Benny est content. Benny sait ce qui lui reste à faire.

Voila voila, chapitre II en ligne ! Et en lignes. Je ne sais pas si je vais tenir la distance comme ça, je m’accroche. La suite, chapitre III, lundi prochain. Yo !

Tu peux m’aider en me laissant un commentaire en bas de page, ça me soutiendrait l’énergie de savoir que quelqu’un me lit.

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6 Replies to “HERCULE BONZAÏ”

  1. Bonjour Vie 464 !
    Ah, tu nous embarques avec d’autres personnages. Tu maintiens le suspense ! Je m’attendais à lire la suite de ce que tu as publié la semaine dernière. Mais qu’y-a-t’il dans ces boites ?
    Je n’aurai pas la réponse cette semaine !
    Dis, est-ce qu’on peut participer à la construction de l’intrigue ?
    Par exemple, j’aimerais qu’il y ait une balle de golf dans une des boites trouvées par Mia dans ton 1er chapitre.

    1. Bonjour Carine, Une balle de golf ? Pourquoi pas… C’est pas trop l’ambiance mais à voir. En fait, je ne reviens pas directement sur le contenu des boites par une description formelle qui serait plutôt barbante. On le saura par d’autres canaux. L’intrigue est déjà construite, à quelques détails près. Je vais continuer, lors des deux prochains chapitres, à présenter deux autres protagonistes… en même temps que les embarque dans l’histoire. Mais je te promet d’y penser sérieusement… D’ailleurs j’ai déjà une idée. Elle sera peut-être dans une boite à gants, ta balle de golf. Ca t’irait ? Tu as une idée plus précise à son sujet, ou pas ?

    2. Ah mais carrément, mais ça me donne une idée peut-être géniale… Il va falloir que tu attendes un peu, ceci dit, ce sera dans un chapitre 8 ou 9…

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