COMME JE SUIS

chapitre 3


    Dimanche matin, dix heures, place du Marché aux fleurs, anciennement place des Échauffourées. Angie est assise, seule, à la terrasse du restaurant le Coq Hardi. Le garçon, grand sourire et petit gilet, passe un coup de torchon sur le marbre du guéridon. Sucre ou sans sucre, le café ? Sucre. Depuis qu’Angie est en âge d’apprécier le café, elle le boit sucré. Un sucre – un seul, jamais plus.  Angie arrête un instant le fil de ses ruminations pour se pencher sur la question. Sucre ou sans sucre ? Maintenant qu’elle y pense, elle se dit qu’autrefois, aucun garçon de café digne de ce nom n’aurait même songé à poser la question. Il aurait apporté le café fumant et le sucrier ensemble, accompagnés, dans les bonnes maisons, d’un verre d’eau fraîche. Café et sucre, sucre et café. Aussi indissociables que Boule et Bill, Butch Kassidy et le Kid, spaghetti et parmesan. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’elle l’entend, sucre ou sans sucre, mais elle ne saurait dire avec précision quand cela a commencé. Depuis, sûrement, que le sucre ne se présente plus en morceaux dans un sucrier à facettes navigant de table en table, mais en poudre dans de petits sachets individuels. Depuis qu’il est devenu, sous la pression des naturopathes, l’ennemi à abattre pour un régime alimentaire équilibré. Depuis que les petites cuillères ont disparu au profit de ridicules languettes de plastique, des touillettes, qui d’ailleurs n’ont, à sa connaissance, jamais rien touillé. Un ustensile jetable, ridiculement petit, définitivement inadapté. C’est cela. La question que le garçon devrait poser, c’est “je vous mets une touillette ?” Angie soupire. Ce sont les détails cumulés qui font l’harmonie de l’ensemble et s’il est vrai que le diable s’y tient tapi, Angie le débusque et le chasse, fermement, sans méchanceté, avec des gestes doux emplis d’assurance. Angie accorde beaucoup d’attention aux détails.

    Angie a pris sa décision. Elle a rendez-vous ce matin avec Marc, l’homme de sa vie. Elle est arrivée un peu en avance, de façon à profiter de cette belle matinée ensoleillée. Place du Marché aux fleurs, anciennement place des Échauffourées, chaque dimanche matin, se tient un petit marché aux fleurs. Trois fois rien, juste quelques tiges coupées, des plantes grasses en pot et le tablier à carreaux de la fleuriste, qui s’active de vase en vase, sécateur en main, replaçant une rose, ouvrant un bouquet de glaïeuls, composant une gerbe des champs serrée par un ruban de raphia coloré. Angie apprécie beaucoup les fleurs des champs. Un chien passe au bout d’une laisse. Lui et son maître vont prolonger la file d’attente qui sort de la boulangerie. Le libraire, derrière son comptoir, encaisse le prix des journaux, enregistre les jeux, lotos et paris mutuels. Angie n’est pas assez naïve pour risquer de l’argent sur la course d’un cheval, animal réputé fragile, n’importe quoi peut arriver, ou plus bête encore, pour prendre un pari sur des billes qui s’entrechoquent dans une sphère transparente en rotation. Encore, à la roulette… Au moins c’est amusant. Et puis le casino redistribue au moins 85% des sommes perçues aux joueurs, ce qui est loin d’être le cas de la Française des Jeux. Enfin, chacun fait bien ce qu’il veut. Angie, le dos droit, les deux pieds posés côte à côte et les genoux serrés, une position si peu naturelle que chez tout autre elle paraîtrait pure affectation, s’incline vivement en avant, avec grâce, pour attraper au vol une serviette en papier qui vient de s’échapper de la table voisine. Sa main manucurée est fine, distinguée, douce. Un garçonnet, à peine 4 ans, s’élance courageusement et se plante devant elle. Elle lui tend la serviette dans un sourire. Il s’en saisit en rougissant et fonce se réfugier dans les jambes de sa maman. Le papa use de tout son charme pour remercier Angie, courbant le buste, les mains en namaste, grand sourire aux lèvres. Oui, vraiment, une belle matinée de dimanche.

    Angie est, à trente-cinq ans, une très belle femme, dans le genre petite souris. Son gabarit est celui d’une adolescente de treize ans et elle ne fait rien pour paraître plus âgée. La peau très blanche parsemée de taches de son, des cheveux blonds vénitiens très courts, de grands yeux verts. Angie, toute menue mais fort bien proportionnée, évolue, malgré sa petite taille, sur des chaussures plates. Toujours soignée de sa personne, elle ne porte aucun maquillage. Contrairement à toutes les petites nanas qui, colliers en sautoir, rouge à lèvres tapageur, talons aiguilles martelant le pavé et écharpes bariolées de soie sauvage, s’acharnent à se faire remarquer en insistant sur leur féminité, Angie préfère éviter de faire l’objet de trop d’attention, en particulier de la part de la gent masculine. Sa liberté de mouvement est à ce prix et cela lui convient très bien. Ce n’est pas qu’elle soit asociale, non, on ne peut pas dire ça. Elle est discrète. Précise. Calme. Elle ne parle jamais pour ne rien dire. Oh, elle ne manque pas de fantaisie, encore faut-il devenir assez intime avec elle pour s’en apercevoir. Avec ça, un regard franc et interrogateur, le regard de quelqu’un qui s’intéresse aux autres. Voyons voir, qui es-tu, toi ? Semblent demander ses yeux qui vous fixent avec bienveillance et sans aucune mièvrerie. Une personnalité vraiment très intéressante, cette Angie. Quand on a plongé une fois dans ses grands yeux verts, on n’a qu’une envie, c’est d’y retourner.

    C’est sûrement ce que pense le papa du petit garçon – Mateo, tiens-toi tranquille. Il jette des coups d’œil fréquents, quoique rapide, en direction d’Angie, dès que sa compagne détourne l’attention – Mateo, finis ta glace. Une quarantaine d’années, pas beau, pas moche, léger bedon, ombre de barbe, tenue décontractée, vêtements de marque, et donc, de prix, un peu trop vieux pour la femme et l’enfant qui l’accompagnent, un peu trop jeune pour être le grand-père. C’est agaçant cette manie qu’ont les hommes accompagnés de vouloir absolument être remarqués par la femme de la table d’à côté. Sûrement un souvenir du temps de la chasse et de la cueillette, le cerveau reptilien aux commandes. Angie n’y prend pas garde. Elle a d’autres préoccupations, plus graves. Sur injonction de Marc, l’homme de sa vie, elle a fait un choix. À sa grande surprise, ce n’était pas très difficile. C’est ton métier ou moi, a dit Marc.

    Marc. Quelle chance inouïe d’avoir à mes côtés un tel homme ! Prototype du célibataire endurci au sourire ravageur, beau, riche et brillant dans tous les domaines où il décide de s’investir, on s’attendrait à ce que Marc enchaîne des conquêtes féminines, qu’il se distingue par des liaisons multiples sinon tapageuses, avec des pin-ups, d’anciens mannequins et des miss à la recherche d’un beau parti. C’est elle, Angie, qu’il a choisie. Il faut croire qu’il cherchait quelque chose d’autre. Entre eux, ça a collé tout de suite. Dès le début, il sut se montrer respectueux et attentionné. Tendre, ensuite. Tendresse jamais démentie depuis leur première nuit, mémorable. Car Marc est aussi un amant hors pair, ou bien c’est juste que leurs corps et leurs envies étaient faits pour se rencontrer. Marc ne souffre d’aucune faiblesse pour ce qui est du sexe. Il fait preuve d’une créativité toujours renouvelée et de beaucoup d’humour, ce qu’elle aime particulièrement. L’amour tragique l’horripile, bien qu’elle ne le connaisse que par ouï-dire. Marc, toujours en douceur, invente des scénarios rigolos et l’envoie dans les étoiles. Jamais elle n’aurait cru que le sexe puisse être aussi intéressant, aussi varié. Elle rougit du seul mot qui lui vient à l’esprit. Salope. Jamais elle n’aurait pensé être aussi salope. Elle tourne et retourne le mot dans tous les sens, salope, et elle sent ses genoux s’entrouvrir sans intervention de sa volonté, toute sa conscience est dans son vagin. Salope. Un mot qui n’a jamais été prononcé entre eux, leurs ébats décomplexés évoluent bien au-dessus des noms d’oiseaux. Le papa, à la table voisine, lui jette de fréquents regards. Sans doute a-t-il perçu son trouble. Marc. L’homme de sa vie, l’homme avec qui elle veut passer sa vie. Après quelques mois de rendez-vous, de plus en plus fréquents, de longues soirées de conversations entremêlées de sexe, de week-ends en amoureux, Marc a mis un genou en terre pour lui demander sa main. Epouse-moi, mon amour ! Angie, qui n’avait rien vu venir, qui n’avait même jamais imaginé que ça puisse lui arriver, a littéralement fondu en larmes, son cœur cherchant à s’échapper de sa poitrine menue pour se précipiter à la rencontre de Marc, prince charmant. Si maman était là ! Pour la mère d’Angie, Caroline, les choses de l’amour et les choses du sexe, confondues, se résumaient en trois phrases. Une sortie au cinéma, à la fête foraine, à la campagne, tu l’embrasses avec la langue. Un dîner au restaurant, tu couches. Un week-end à l’hôtel, s’il se conduit bien, tu l’épouses. Caroline est avant tout une pragmatique. Angie est une romantique. Angie a dit oui oui oui, éperdue d’émotion. Et tout de suite après, le bémol. Bien sûr, il faudra que tu cesses de travailler.

    Angie pense à son métier, ce métier qui fait problème entre eux. Ce n’est pas tant qu’elle travaille, qui incommode Marc. C’est un homme moderne, qui respecte les femmes et ne les tient pas pour des idiotes. Hommes et femmes sont différents, mais égaux. Ça ne fait aucun doute pour lui. Encore un point sur lequel Marc est irréprochable. Non, c’est la nature de son métier, qui le gêne. Angie est thanatopractrice. Un nom bien dur à prononcer, surtout au féminin, pour une profession si douce et si indispensable. Marc est en retard, quelque vingt minutes. Angie lève son joli bras pour faire signe au garçon. Le papa – c’est confirmé, Papa, je peux avoir un milk-shake ? apprécie du coin de l’œil. Boulangerie et librairie ne désemplissent pas. Des passants se croisent et se saluent, ou pas, qui une baguette sous le bras, qui un bouquet d’anémones à la main. Un chien renifle avec insistance l’angle du distributeur de billets. Angie pense à ses défunts. À tout ce qu’elle leur doit. On dit “défunt” quand il s’agit d’un monsieur, “défunte” quand il s’agit d’une dame, à l’exclusion de tout autre vocable. Jamais “mort” ou “corps”, ce serait trop trivial. À de très rares exceptions, Angie ne connaît pas le nom de ses défunts. Des gens âgés pour la plupart, mais pas toujours. La première fois, c’était une vieille dame, une mamie dont les enfants et les petits enfants étaient réunis dans le salon pendant qu’Angie officiait dans la chambre à coucher. Celle-là s’appelait Madame Noëlle, Angie s’en souvient car c’était la toute première. Un premier défunt, c’est comme un premier amant. On ne l’oublie jamais complètement. La vieille dame était décédée chez elle, au milieu de ses proches, on s’en était aperçu tout de suite. Elle était à peine froide lorsque Angie était arrivée. Messieurs-Dames, je viens faire la toilette de la défunte.

    Dans le fond, c’est logique que Marc ait posé une exigence. Toute la vie d’Angie s’est construite autour des hommes et de leurs exigences. Enfant, dissimulée dans les branches du cerisier, à la belle saison, ou dans la cabane à outils en hiver, elle guettait le retour de son père à la maison. Il disparaissait des journées entières, les laissant seuls, sa mère, ses frères et Angie, à la fois soulagés de profiter d’une journée entière de répit, durant laquelle on pouvait enfin s’exprimer comme on voulait, et inquiets quant à son humeur du soir. Le père d’Angie n’avait pas toujours le vin mauvais. La plupart du temps, il rentrait en chantant, avançant prudemment sur des chaussures à bascule, puant l’alcool par tous les pores. Il bisouillait sa femme et ses enfants, la bave au coin de la bouche, la larme à l’œil, avant de s’affaler, d’un seul coup d’un seul, sur le divan, et de se mettre à ronfler la bouche ouverte. Lorsque Angie, le lendemain, partant pour l’école, pénétrait dans la grande pièce, à la fois salon et salle à manger, il n’était plus là. Mais parfois, sans qu’on sut exactement à quelles circonstances c’était dû, le père d’Angie revenait de sa virée d’une humeur exécrable, maudissant la vie et les hommes, l’insulte à la bouche. Les coups pleuvaient alors sur le malheureux ou la malheureuse qui se trouvait sur son chemin. Ils avaient appris à disparaître, chacun dans sa cachette. Angie, cadette de la fratrie, préposée à monter la garde, donnait l’alerte dès qu’il pointait le bout de son nez au fond de l’impasse. Jusqu’à ce qu’il s’effondre dans un fossé, un matin de décembre après une nuit bien arrosée. On l’avait retrouvé plusieurs jours plus tard, après que la neige avait fondu, raide mort, transformé en glaçon.

    Angie ne s’est jamais mariée. Elle n’a pas d’enfants. Ce n’est pas qu’elle fût dégoûtée des hommes, non, seulement cela ne s’est pas fait, c’est tout. Son premier petit ami, Bernard, n’était pas bien finaud. Elle est bien incapable aujourd’hui, de se souvenir de ce qu’elle lui trouvait. Il a fait long feu. Puis il y eut David, Billy, Arthur, chacun quelques semaines. Au premier désaccord, Angie prenait la tangente. Il n’est pas vrai qu’on doit absolument reproduire les choix de ses parents. Même si a la fin ça revient au même. Pour ou contre, on se construit toujours par rapport à. Puis il n’y eut plus personne pendant très longtemps. Et un jour Francis était apparu. Simple, amical, naturel. Ils avaient écumé ensemble les dernières salles d’art et d’essai et discouru des heures entières des mérites comparés de Franck Capra et d’Ernst Lubitsch, avant qu’il ose enfin lui prendre la main dans le noir, durant une projection de “Stalker” d’Andrei Tarkovsky. Elle l’avait accepté pour amant, peu de temps après ils avaient emménagé ensemble. Angie suivait des études de littérature qui ne la passionnait pas vraiment. Francis se formait à la biologie. Il décrocha son diplôme avec les félicitations du jury, et, la semaine suivante, un poste dans un labo, à plus de trois cents kilomètres de Pau. Angie quitta la fac et le suivit sans vraiment éprouver d’état d’âme. Elle trouva un boulot dans un fast-food, qui la lassa très vite – elle préférait quand même la littérature – mais ils n’avaient pas vraiment les moyens de se passer de son salaire. Francis s’absorbait dans son travail. Elle avait des horaires décalés, bossant aussi samedis et dimanches, qui ne leur permettaient pas de passer ensemble tout le temps qu’il aurait fallu. Ils n’allaient plus au cinéma. Leurs relations commencèrent à s’effilocher, sans même qu’ils s’en aperçoivent.

    C’est alors qu’elle rencontra Maxime. Il battait la semelle sur le trottoir, agitant un panneau “néfaste food, assez de malbouffe pour nos enfants”, parmi une poignée de manifestants convaincus. Il l’aborda franco en lui demandant pourquoi elle travaillait pour un endroit pareil. Elle répondit que c’était tout ce qu’elle avait trouvé, et d’ailleurs, elle ne savait faire que ça. Ils engagèrent la conversation si bien, que, quelques jours plus tard, ils se retrouvaient pour boire un pot sous les arcades. Maxime était éducateur de jeunes enfants, passionné par son métier. Il s’allumait comme une guirlande de Noël quand il parlait des gosses, intarissable. De plus, il était très joli garçon, ce qui ne gâchait rien. Ils se virent, se revirent, arriva ce qui devait arriver. Angie quitta Francis et s’installa chez Maxime. Elle entama, sous sa houlette, une formation pour devenir, elle aussi, éducatrice de jeunes enfants. Elle y réussit très bien, décrocha son diplôme, intégra, à mi-temps, la crèche où travaillait Maxime. Elle dut bien s’avouer, qu’au contraire de lui, elle ne se sentait pas particulièrement proche des gamins. C’est vrai qu’ils étaient parfois mignons et même touchants, mais enfin il fallait sans cesse les canaliser, les empêcher, les encadrer, montrer, expliquer, consoler… La vigilance permanente à laquelle il fallait s’astreindre pour que tout se passe bien lui paraissait démesurée pour de si petits êtres, encore si imparfaits. Angie et Maxime étaient heureux. À ce détail près que Maxime aurait voulu un enfant à eux, voire deux ou trois, et qu’Angie n’était pas du tout prête. Elle se disait qu’elle avait le temps. Aussi tomba-t-elle de haut lorsqu’il lui annonça qu’il la quittait pour vivre avec une de ses collègues dont la taille avait commencé à s’arrondir, et qu’il était le père de l’enfant. Il lui demanda de démissionner, afin de ne pas rendre la situation plus difficile. Comment vivre tous sous le même toit, fut-il professionnel ? Blessée, en colère, Angie serra les dents et quitta la crèche sur l’heure, puis elle vida l’appartement de toutes ses affaires, pour s’installer provisoirement chez une amie. Cette amie lui apprit, gentiment, qu’elle aussi avait couché avec Maxime, plus d’une fois, et que donc, Angie ne devait pas regretter un tel bonhomme, n’en valant pas la peine. Angie, déboussolée, laissa tout en plan et prit le premier train en partance. Elle se réfugia chez son frère aîné.

    Angie sirote son deuxième café à petites gorgées prudentes, plongée dans ses pensées. Elle tire les fils de son passé et se remémore les hommes de sa vie. Son père, ses petits amis, Francis, Maxime, son frère et maintenant, Marc. Tout est dans l’ordre, suivant une logique imparable. Elle a rencontré Marc à la danse. Tous les mardis soirs d’Angie sont consacrés au cours de salsa, tous les jeudis au tango, d’abord le cours, puis la milonga. Marc a fait son apparition un jeudi soir, tombant du ciel. Ils se sont trouvés en dansant, à l’écoute l’un de l’autre, leurs corps si proches s’accordant dès la première mesure, comme par magie. Marc venait d’entrer dans sa vie. La danse, ça lui était venu curieusement, comme une évidence, à l’occasion d’une toilette funéraire. Elle avait eu à prendre soin d’un défunt, qui l’avait beaucoup étonnée. Un vieil homme, dont la chambre à coucher, dans laquelle il reposait, sur un lit à baldaquin en cuivre encombré de coussins noir et or, était meublée de strass, de plumes et de perles, deux miroirs muraux de trois mètres de long sur deux de haut se faisant face, mise en scène de mise en abyme. Des affiches de spectacles couvraient les deux autres murs, des spectacles de danse. Une coiffeuse cernée d’ampoules et couverte de pots et de flacons, houppettes, brosses, pinceaux, trônait près de la porte. Mise à part la présence incongrue du lit et de son occupant, on se serait cru au Casino de Paris, dans la loge d’une meneuse de revue. La première surprise passée, Angie s’était affairée autour du défunt, ainsi qu’elle le faisait toujours. Avec beaucoup d’égards et aussi un peu de curiosité, elle l’avait déshabillé, désinfecté, lavé. Il avait le corps d’un danseur, muscles longs, pas un iota de graisse, une jolie peau parcheminée qu’elle avait eu envie de caresser doucement. Elle s’était retenue. Pas d’abus de familiarité, jamais. Prêtresse d’un temps nouveau, Angie accompagnait les défunts, les préparait au départ pour un autre état. Investie d’une mission de la plus haute importance, sacrée, même, elle savait observer une distance respectueuse, doser bienveillance et quant-à-soi, allier douceur et cérémonie, tact et rituel de passage. Poser les couvre-oeils. Injecter le formol dans les artères. Faire un point de bouche. Les défunts ont la bouche ouverte. Certains vous diront que c’est pour laisser sortir l’âme du corps, Angie pense que c’est parce qu’ils ont faim une dernière fois. Faim d’attentions, de douceur, de respect. Angie leur procure tout ça, et plus encore. La toilette du danseur terminée, Angie s’était permis une légère entorse à sa ligne de conduite, prenant quelques minutes pour détailler les affiches de spectacle, sans toucher à rien. Elle avait chassé le mot “travesti” de son esprit. Artiste lui parut plus approprié. Le vieil homme était un artiste. Un danseur de salsa. Le soir même, elle avait cherché sur internet, un cours de danse dans son quartier. Une fois drainés les fluides corporels, boucher les orifices et suturer. Habiller la personne avec les vêtements remis par la famille. La coiffer. La maquiller pour lui donner bonne mine. Il faut que le défunt ait l’air d’être endormi.

    Une autre fois, on l’avait appelée pour un homme jeune. Un motard qui avait rencontré une barrière “de sécurité”. La toilette s’était déroulée à la morgue de l’hôpital, le défunt était presque en deux parties, l’abdomen tranché par l’obstacle. Un grand jeune homme, tatoué de la tête aux pieds. Elle avait été profondément impressionnée par les lignes bleues, comme si tout le sang, d’un coup, était monté à la surface de la peau. Sur un bras s’enroulait un serpent s’apprêtant à croquer une pomme ronde, disposée sur l’épaule. Le torse était un arbre et dans les branches se cachaient un Bunny, le Chat du Cheshire, un corbeau noir qui tenait dans son bec un rubis. Sur le bras gauche une pin-up et un squelette souriant dansaient dans un envol de papillons. La cuisse droite s’ornait d’un tigre, le mollet droit d’un dauphin. À gauche un dragon évoluait au-dessus d’un cheval au galop. Angie avait été tentée de le retourner complètement. Qu’y avait-il dans son dos ? Sur ses fesses ? Un défunt le nez dans l’oreiller, cela ne se fait pas. Mais elle y avait repensé le soir, et aussi le lendemain. Et puis elle s’était intéressée aux salons de tatouage du centre-ville. Enfin, après mûres réflexions, elle avait opté pour un envol de libellules au-dessus du sein gauche, invisibles. Ces libellules que Marc avait beaucoup câlinées. Leur première fois, il les avait caressées longuement du bout des doigts, puis du bout de la langue, avant de descendre lentement, comme à regret, vers la serrure de son nombril.

    Angie, rapidement, s’était mise à parler à ses défunts, dans l’intimité étrange, à nulle autre pareille, qui se nouait dans ces chambres inconnues. Donnez-moi votre main, chère madame, je vais vous faire les ongles. Ça y est, cher monsieur, c’est terminé, voulez-vous m’aider à vous enfiler votre pantalon. Pour le jeune homme tatoué, comme pour le vieil homme qui dansait la salsa, rien de tout ça. Elle leur devait beaucoup, à ces deux-là. Encore des hommes, d’ailleurs. Décidément. Sa vie professionnelle n’a pas vraiment changé, dans le fond. Depuis la crèche et les soins à donner à des enfants pas toujours sympathiques et souvent agités, elle est passée à la thanatopraxie. Un grand calme s’est installé dans sa vie, à tous les degrés. Elle a remercié pour ça. Elle avait besoin de se retrouver, de réfléchir. Angie apprécie la solitude depuis toujours. Aussi, quand le pôle emploi lui a proposé une formation en thanatopraxie et que, quelques jours plus tard, son frère lui a expliqué qu’un de ses amis cherchait de l’aide pour le seconder au centre funéraire et qu’il avait du mal a trouver quelqu’un qui fasse l’affaire, n’a-t-elle pas réfléchi longtemps. Il faut apprendre à écouter. Savoir reconnaître ce que la vie vous envoie, même si vous ne comprenez pas tout. Et puis un boulot, c’est un boulot, se disait-elle. Les morts valent bien les vivants. Les vieux valent bien les enfants. Ce qui compte c’est de servir à quelque chose, non ? Tout au long de sa formation, Angie se demandait avec anxiété si elle serait capable de supporter, à la longue, tous ces visages défunts. À la perte d’un proche, on reste longtemps hanté par son dernier visage. Angie n’aurait pas voulu être visitée par tous les défunts dont elle aurait à s’occuper. Chaque nuit elle faisait des songes étranges, ni rêves, ni cauchemars, dans lesquels elle était visitée par tout un panthéon de visages, masques mortuaires alignés comme pour la parade, se penchant au-dessus de sa couche pour l’observer, juste avant qu’elle ne s’éveille. Toujours, lorsqu’elle a terminé un soin, rangé tout son attirail dans les deux valises hermétiques, Angie dit à haute voix voilà, c’est fini et ajuste une dernière fois, délicatement, inutilement, le col du vêtement, posé déjà de façon parfaite. Puis elle s’incline devant le corps avant d’ouvrir la porte et d’appeler la famille. Elle prend ensuite congé rapidement. Une fois dans la voiture, elle allume le lecteur mp3 pour écouter le Very Best Of Tango Argentino, qu’elle chante sur la route du retour. Elle est bien. Elle a fait un boulot parfait, rempli une mission qu’elle seule peut accomplir. Elle a aidé. Elle peut être fière. Elle est fière. Les défunts dont Angie s’occupe sont entre de bonnes mains. Si les âmes sont immortelles, qu’elles partent en toute quiétude. Les familles peuvent garder une image moins violente de leurs défunts et commencer le lent processus de deuil.

    À sa nouvelle amie, Annie, qui lui demandait tout à trac combien de morts elle avait toilettés, Angie a répondu au moins autant que j’ai mouché de mioches, sinon plus. Elle n’a jamais compté. Cette manie de compter tout le temps ! Compter ses sous, compter ses pas, compter les mailles d’un tricot… Mais compter ses amis, ses amants, ses défunts… Quelle indécence! Même si elle sait bien qu’un défunt, ce n’est pas tout à fait une personne. Déjà, vivant, l’enveloppe n’est pas tout, loin de là. Une fois passé de l’autre côté… parfois, quand même, c’est difficile. Hier encore, Angie a procuré des soins à une mamie. Fermant la boucle. Cette mamie-là n’était pas comme la première, Madame Noëlle. Décédée depuis plusieurs jours, abandonnée dans son lit à peine recouverte d’un drap, elle n’était pas belle à voir. Il a fallu la transporter au laboratoire rapidement. Une grande femme maigre comme un coucou, juste la peau sur les os, le teint couleur bronze, à cause de la putréfaction en train de s’installer dans les tissus. Angie, à force de dévouement et d’application, a fait des miracles, récupérant une couleur à peu près normale pour les mains et le visage, masquant le début de la décomposition. Placée d’autorité sur un lit de glace au crematorium – pas possible de la conserver chez elle dans cet état, la vieille dame serait incinérée lundi matin. D’après ce qu’Angie a cru comprendre, la défunte vivait avec sa fille et sa petite-fille. Pourtant, elle est restée seule, trois longs jours, dans sa chambre ouverte à tous les vents. Où étaient-elles, fille et petite-fille qui attendaient dans le salon réservé aux familles qu’Angie ait terminé pour entrer se recueillir ? Elles se regardaient en chiens de faïence, ces deux-là ont quelque chose à se reprocher. Qu’est-ce qui peut bien fâcher autant que même devant une mère défunte, on ne désarme pas ?

   Angie a aussi appris très vite à noyer le poisson lorsqu’on lui demande quel métier elle exerce, car beaucoup de personnes ne comprennent pas, poussent des hauts cris, dégoûtées. En général, elle répond je travaille dans les pompes funèbres. Ou bien je donne des soins à domicile. C’est ce qu’elle a répondu à Marc, la première fois. Et puis, quand même, leur relation devenant rapidement exclusive, elle s’est expliquée avec un peu plus de détails. Marc travaille dans l’informatique. Il a créé, avec un associé, une boîte appelée Soluce Informatique qui vend du matériel à de grosses sociétés, sur appels d’offres, et en assure la maintenance. Ça marche bien. Angie a posé un tas de questions, elle voulait tout savoir, à quoi il passe ses journées, qui sont ses clients, ses concurrents, Marc est le commercial de l’équipe. Quel métier passionnant, comme c’est intéressant. À son tour, Marc a posé la question, à laquelle elle s’attendait, qu’elle espérait, même, tout en la redoutant. Mais la réaction de Marc, lorsqu’elle a prononcé ces mots je suis thanatopractrice, a mis en évidence une faille dans son caractère. Des morts ? Tu t’occupes des morts ? C’est dégueulasse. Mais pourquoi fais-tu ce métier affreux ? Alors Angie a expliqué, longuement, patiemment. Les défunts sans défense, la douleur ou l’hébétude des proches, les rituels d’embaumements dont la tradition remonte à la nuit des temps. Elle s’est ouverte comme jamais avec personne avant lui, durant des heures, tard dans la nuit, ne lui cachant rien qu’elle pourrait regretter ensuite. Mais il a refusé de comprendre, et plus grave, refusé de l’accueillir telle qu’elle est, sentinelle au seuil du monde des vivants, sage-femme à l’envers. Mais le lendemain, c’était comme si rien de tout cela n’avait été dit. Au-delà de cette conversation difficile, Marc est beaucoup trop intelligent pour y revenir, pour la harceler de questions. Ils ont continué de danser, de sortir, de faire l’amour… jusqu’à la demande en mariage la semaine dernière. Ne répond pas tout de suite, prend ton temps pour y réfléchir, je souhaite passer le reste de ma vie à tes côtés, ne traitons pas ça à la légère. Bien sûr, il faudra que tu cesses de travailler.

    Ils se sont donné rendez-vous, dimanche matin, dix heures, au Coq Hardi. Ou plutôt, Marc a donné rendez-vous. Dix heures trente. Prend tes affaires de plage, je t’emmène en week-end, tu me donneras ta réponse. Le petit garçon est parti avec sa maman. Le papa est resté. Encore un couple séparé, une garde partagée. Un grand chien jaune se balade en levant la patte, de jardinière en réverbère. Des pigeons se disputent un morceau de croissant. Un 4×4 gris quitte le stationnement et le coupé Audi bleu pétrole de Marc prend sa place en deux coups de volant. Polo gris Ralph Lauren, pantalon de toile écru décontracté, espadrilles blanches, Marc est le plus bel homme de la place, sans contestation possible. Le plus élégant. C’est mon homme, se dit Angie. Marc se dirige vers elle, un large sourire aux lèvres. Angie peut sentir le regard des autres femmes – pas toutes – qui s’appesantit, s’attarde sur Marc, le sourire de Marc, le corps souple de Marc. Puis sur elle, Angie, dès qu’elles ont identifié l’objet du sourire, la rivale, l’élue, la détaillant, la soupesant. Marc se penche pour l’embrasser, il croise son regard et se fige. Son sourire disparaît lentement, il interroge du regard. Pour une fois, on dirait que Marc doute. Tu n’as pas de sac? Incrédule, il ne sourit plus du tout. Angie ne peut répondre, elle a très peur de fondre en larmes. Elle secoue doucement la tête. Marc se redresse. Il souffle par la bouche, d’un coup, en regardant au loin, comme après un sprint. Puis la regarde de nouveau. OK! Tranche-t-il. Comme une lame de couteau qui séparerait passé et présent, avant et maintenant, annulant le monde connu, plongeant du même coup l’avenir dans un brouillard glacial. Marc tourne les talons et s’en retourne vers sa voiture qu’il ouvre de loin, clin d’œil des phares de l’Audi.

    Angie tremble comme une feuille un soir de grand vent. Je l’ai fait. Elle avale d’un coup son deuxième verre d’eau, qu’elle repose peut-être un peu trop bruyamment sur le marbre, dépose quelques pièces sur la table. Le papa se penche vers elle.

    –Allez-vous bien, madame ? Je peux vous aider ?

    –Non merci.

    –Sûr ? Vous n’avez pas l’air bien. Vous êtes toute blanche.

    -J’ai l’habitude, merci.

    –Ça ne me dérange pas, vous savez. On dirait que vous avez vu un mort !

    Angie ne peut retenir son rire. Ce monde est merveilleux d’ironie, décidément.

    –Ne vous inquiétez pas pour moi. Tout va bien. D’ailleurs, c’est plutôt moi qui vais au secours des gens, d’habitude.

    –C’est vrai ? Vous faites quoi dans la vie ?

    Encore un qui se croit irrésistible ! Angie fouille dans son sac à main et se penche à son tour vers le papa. Avec un regard gourmand, détachant nettement les syllabes pour être certaine d’être bien comprise, elle sourit de toutes ses dents, en même temps qu’elle glisse une carte de visite dans la poche du type : Angie Marelle – Thanatopraxie.

    –Je suis croque-mort.

    Elle s’éloigne, le laissant bouche bée à la terrasse du Coq Hardi, place du Marché aux fleurs, anciennement place des Échauffourées.

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4 Replies to “COMME JE SUIS”

  1. Bravo, je suis bluffée !!! J’adore et j’admire la performance, j’ai hâte de lire le prochain chapitre !
    C’est un encouragement pour toutes ceux et celles qui aiment écrire ; quel rythme, quelle superbe imagination !!!

    1. Merci Sylvette ! Je m’accroche. La trame de l’histoire est prête, elle se modifiera encore un peu -se précisera- mais le plus dur est de publier quelque chose qui n’a pas assez reposé pour y revenir avec un oeil neuf. Le rythme que je m’impose ne me permet pas de faire appel à un béta lecteur. J’assume. Je crois comprendre que vous aimez écrire aussi ?

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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