A la poursuite de Bardamu

Comment nommer des personnages

Bien que j’aie à cœur de trouver un ton très personnel pour développer ma voix d’auteur, je n’en suis pas moins confrontée aux mêmes questions que tous les écrivains. Parmi celles-ci, il en est une qui m’est chère : quels noms donner à mes personnages ?

Elle m’est chère, car nommer n’est pas anodin et me permet de jouer infiniment avec les mots, les doubles sens, les anagrammes, les seconds, voire troisièmes degrés, sans être obligée d’aligner les paragraphes. 

Comment choisir le nom “qui va bien” ?

Le nom de certains personnages de Toute la Lumière (mon roman en cours dont les premiers chapitres sont publiés sur ce blog)  s’est imposé de lui-même, dès le début, en même temps que leur fiche signalétique. La fiche signalétique de mes personnages, c’est l’ensemble de leurs caractéristiques physiques et morales, leurs valeurs, leurs forces et leurs faiblesses.

Pour Mia, ce fut facile. Elle s’appelait déjà Mia et elle avait 15 ans, bien avant que je sache si elle était grande ou petite, sage ou rebelle.

D’autres, plus difficiles à cerner, ne se laissent découvrir que petit à petit… Ils ont plutôt “quelque chose à faire” dans l’histoire, et je me sens capable de bâtir leur identité sans avoir la moindre idée concernant leur état civil jusqu’au moment où le nom s’impose, parfois après des heures de recherche.

Benny Orselo est de ceux-là. Son patronyme m’a donné du fil à retordre. Je cherchais quelque chose de simple, mais pas trop, de passe-partout mais qui renseigne un peu. J’ai trouvé. Prénom qui est un diminutif, nom de famille anagrammatique (à vous de trouver, c’est facile). Ensuite, j’ai pu écrire à son sujet.

Je fais partie de ces écrivains qui ont besoin d’un nom pour se mettre à écrire. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

Ce que nous dit David lodge

D’après David Lodge, je cite ” Comme Shakespeare l’a observé, (…) : “une rose sous un tout autre nom sentirait aussi bon“. De de point de vue, les noms propres jouissent d’un statut à la fois bizarre et intéressant. Notre prénom nous est en général attribué avec une intention sémantique parce qu’il évoque pour nos parents une connotation agréable ou une promesse que nous tiendrons ou pas par la suite. Inversement, le nom de famille est habituellement perçu comme arbitraire, quelle que soit la force descriptive qu’il ait pu avoir jadis. On ne s’attend pas à ce que M. Berger, notre voisin, garde des moutons et on ne l’associe même pas mentalement à cette activité. En revanche, s’il s’agit d’un personnage de roman, les associations pastorales et peut-être bibliques ne manqueront pas d’entrer en jeu. (…) Dans un roman les noms ne sont jamais neutres. Ils signifient toujours quelque chose, ne serait-ce que leur banalité. (…) Nommer un personnage est toujours une étape importante de sa création (…).”

Des coïncidences difficiles à avaler

Ce qui nous engage à nous méfier de la facilité, encore une fois. Nous avons tous en tête ces coïncidences extraordinaires, Madame Beaupied vend des chaussures, Monsieur Têtevide est un peu simplet…

Ma chère maman me disais que dans le quartier de son enfance (Belleville) il y avait un pâtissier du nom de Mouillefarine et un croque-mort appelé Mordefroi. C’est possible. Elle concluait toujours par : “ça ne s’invente pas.”

Elle avait raison. Ça peut s’inventer, bien sûr, mais dans un roman, ça ne passera pas. La réalité dépasse toujours largement la fiction, et la fiction, terre de liberté, doit pourtant savoir se tenir à sa place. Les allusions se feront discrètes, elles seront la plupart du temps codées, même grossièrement.

 

Quelques allusions transparentes

Bien décryptées, certaines sont pourtant transparentes quoique porteuses de sens, sans pour autant manquer de poésie et/ou de créativité.

L’alter-ego (et antihéros) de Louis-Ferdinand Céline (de son vrai nom Louis Ferdinand Destouches) ne s’appelle-t-il pas Ferdinand Bardamu ? Quel drôle de nom propre ! Décomposons-le. Barda. Mu. Ah oui. C’est l’histoire d’un soldat en campagne, alors ? Yes !

Dans le même ordre d’idée, Panselin est le héros de Virgil Georghiu dans La Tunique de peau. Que l’on pourrait comprendre comme pansement de lin ou quelque chose d’approchant.

Quand Franz Kafka (dont le patronyme signifie “choucas”) nomme le personnage principal du Procès, il décide de ne le désigner que par son prénom et une initiale, Joseph K, lui retirant un peu d’humanité, ce qui colle à merveille avec l’ambiance oppressante du roman.

Camus, lui, n’attribue pas de prénom à Meursault, personnage principal de l’Étranger. Il lui confère un rôle social, c’est ce qui importe, l’intériorité du personnage nous restera un mystère.

Les héros romantiques, à contrario, sont désignés par leurs prénoms… Paul et Virginie, Roméo et Juliette

Mais au fait, à quoi ça sert, un nom ?

Et bien, avant toute chose, si tu as bien lu ce qui précède, tu sauras que pour moi, le nom d’un personnage me sert à pouvoir écrire à son sujet. En fonction de celui-ci, en effet, il ou elle n’aura pas la même origine sociale ou géographique, la même hérédité, les mêmes comportements ou réactions.

Par-delà les questions de lignée, le nom suggère aussi le caractère. Tout en sachant que si le prénom que tu attribues est courant, il y aura de fortes chances pour que ta lectrice fréquente déjà quelqu’un ou quelqu’une portant le même prénom, ce qui aura pour effet d’influencer son approche.

Pour Mariéke, du blog Mécanisme d’histoires, “plus encore que révéler des éléments de l’identité de vos personnages, leurs noms et prénoms vont réveiller des préjugés dans la tête de vos lecteurs. Ne négligez pas le poids de ces images pour votre lecteur, mais évitez un maximum les clichés !”

Le plus important est d’être à l’aise avec ce nom, qu’il soit naturel et permette d’écrire en toute tranquillité. Attention donc aux jeux de mots faciles et aux pirouettes langagières qui pourraient, à la longue, se révéler lourdes à traîner.

Attention au contexte

Ne pas nommer R2D2 le page d’ Alienor d’Aquitaine. Même pas Herdeux Des Deux, d’ailleurs, ou alors dans un roman d’humour.

D’après Vincent Gaufreteau, auteur de SF et de Fantaisie, il y a, je cite ” cinq façons d’affubler un sobriquet à son personnage :

  • lui créer un nom, totalement imaginé à partir de rien ou presque (…);
  • l’affubler d’un nom tiré de ceux qui existent déjà (…);
  • utiliser un mot commun, ou plusieurs (…);
  • lui composer son patronyme, ce qui n’est pas exactement la même chose que « créer » (…);
  • ne pas le nommer du tout (…).”

Je suis tout à fait d’accord mais pour cette dernière option, elle est valable pour une fiction courte, nouvelle, poème, chanson… mais ne peut, selon moi, dans un roman, concerner que des seconds couteaux, des personnages additionnels, des figurants. Je ne m’imagine pas, pendant trois cents pages, raconter l’aventure palpitante de “La Fille aux bas nylons“. Je manque peut-être d’imagination. Même Joseph K. s’appelle Joseph K, pas “le type du procès”.

Les trois principes de Nicolas

Nicolas Kempf, du site ecriture-livre.fr, définit trois principes pleins de bon sens à garder à l’esprit, que je lui emprunte respectueusement :

Ne pas s’accrocher à un nom”

Je ne peux qu’être d’accord avec lui. Le processus lent et solitaire de l’écriture peut t’emporter loin de là où tu avais prévu d’arriver (À ce sujet, voir mon article “La seule différence entre Ernest. J Gaines et moi“). Il se peut qu’un nom qui colle parfaitement à un type de caractère se révèle finalement un peu bof, lorsque celui-ci aura évolué, surtout si tu n’avais pas anticipé cette évolution sous la forme qu’elle a finalement prise. Ne t’attache pas au nom de tes personnages, attache-toi à la cohérence de ton histoire.

Privilégier la vraisemblance

Là aussi, je suis d’accord. Ta lectrice risque de décrocher si elle bute sur l’obstacle d’un nom totalement hors contexte. Voir R2D2 et Alienor d’Aquitaine dans un paragraphe précédent.

Tu possèdes toute liberté de jouer avec les noms, mais s’ils sont par trop décontextualisés, que ce soit fait exprès et que tu puisses expliquer pourquoi autrement que par “je trouve ça marrant”. Il y a peut-être un rebondissement de ton intrigue qui surviendra plus tard à cause de ce nom bizarroïde, mais ne laisse pas ta lectrice dans l’embarras en train de se demander “d’où ça sort, ça ?” en pleine scène d’amour ou de meurtre, au risque de la perdre à jamais.

Créer les personnages pour eux-mêmes

Laissez-les acquérir un peu d’épaisseur, un peu de profondeur… N’en faites pas des vignettes ou de pâles copies de vous-même.

 

Becaine-a-Clocher-les-Becaes

La postérité ou rien

Si tu as de la chance, ton personnage passera peut-être à la postérité. La consécration suprême étant, bien sûr, de passer dans le langage sous la forme d’un nom commun.

Rastignac ou Pipelet ? Dom Juan ou Bécassine ? À toi de voir. Il lui faudra, pour réussir ce tour de force, un caractère bien trempé.

À noter que Rastignac nous renseigne assez bien sur l’état d’esprit du personnage, prêt à tout bouffer pour réussir… il a la niaque ! C’est peut-être de là que vient ce mot, niaque, d’ailleurs. Si tu en sais plus à ce sujet, je suis preneuse. Je suis toujours preneuse de ton savoir. J’aime bien échanger.

Pipelet, quant à lui, est un concierge chez Balzac. Un concierge ? Non. LE concierge. L’archétype du concierge. Tout le monde sait que les concierges sont bavards comme des pies… et pipelet nous a donné pipelette… autre nom familier de la concierge parisienne (qui n’existe plus guère à notre époque de digicode, hélas).

Est-il encore besoin de présenter Dom Jouant ?

Quant à Bécassine, venue du nom commun bécasse, elle y retourne sous une autre forme. Bécasse nous donne Bécassine qui produit à son tour bécassine, nom commun. La boucle est bouclée.

Un petit jeu pour passer le temps

Il est facile de s’entraîner à “nommer”. Il est un jeu que je pratique de temps en temps, en particulier dans les transports en commun ou les files d’attente !

J’attribue un nom et un prénom aux inconnus autour de moi, en tenant compte uniquement de leur aspect extérieur. Comment s’appelle cette dame assise sur le siège d’à côté, dont le panier à provisions m’empêche d’user de l’accoudoir ? Ce monsieur qui promène son jeune chien et s’emmêle les pieds dans la laisse ?

Ou bien quel est le nom de ce beau quadragénaire solitaire qui patiente à l’embarquement ? Pardon, Monsieur, excusez-moi, ne vous appelez-vous pas …. ?

Apprécier les lectures

Que tout cela ne nous détourne pas d’une lecture récréative ! Ne nous arrêtons pas à chaque prénom rencontré pour nous demander à quoi l’auteur pouvait bien penser au moment du baptême, et enclencher des fouilles approfondies. 

Pour faire connaissance avec Benny Orselo, c’est ici. Pour Mia, c’est là.

Ressources et remerciements

Les ressources en ligne ne manquent pas. Que ce soit pour vérifier la signification d’un prénom ou savoir quel nom de famille était le plus courant en Lorraine en 1914.

Voici quelques sites actifs, il y en a plein d’autres :

Dans cet article, j’ai cité Vincent Gaufreteau, Nicolas Kempf et Mariéke, voici le lien vers leurs sites, avec tous mes remerciements.

Vincent Gaufreteau :

https://tibeon.fr/comment-choisir-le-nom-dun-personnage-de-roman/

Nicolas Kempf :

https://ecriture-livres.fr/comment-ecrire/ameliorer-texte/trouver-nom-de-personnage-roman/

Marièke :

https://www.mecanismes-dhistoires.fr/comment-choisir-le-nom-de-ses-personnages-de-fiction/

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4 réponses à “A la poursuite de Bardamu”

  1. “le nom et prénom que j’aimerai porter”.
    On dit de moi que je suis rigolote, mais je cultive aussi un côté mystérieux. Je peux être très souriante, mais quand je n’aime pas, je peux sortir une phrase – une seule – un peu cinglante. Je me ressource dans la nature. Je me vois tant dans le futur, qu’en héroïc fantasy.
    Alors, le nom que je me choisi : Rose Séléné.
    J’espère qu’il t’inspirera !

    1. Ce qui fonctionne pour la fiction marche aussi pour la science fiction, bien sûr. Vas-y ! Commence. Assied-toi et écris.

  2. Super article, j’ai toujours rêvé d’écrire de la SF, j’avais un peu commencé mais… ça prend tellement de temps.
    Merci pour ce partage 🙂

    Arthur.

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