Technique narrative : écrire une scène de combat
Cette série de billets n’a pas d’autre ambition que d’illustrer par l’exemple des techniques narratives éprouvées.

Je vous parle aujourd’hui de « La Religion » de Tim Willocks, traduit de l’anglais par Benjamin Legrand, publié en France tout d’abord chez Sonatine, puis chez Pocket, un roman historique magistral qui a déjà fait couler beaucoup d’encre.
1565. Les chevaliers chrétiens de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, qui se fait appeler La Religion, défendent l’île de Malte contre les troupes de Soliman le magnifique, bien décidées à les rayer de la carte de cette région du monde. Mattias Tannhauser, mercenaire, ancien janissaire, se retrouve coincé à Malte pour les beaux yeux d’une dame.
Je ne vous raconte pas tout, je vous laisse faire vos propres recherches si le sujet vous intéresse. Ce qui moi m’intéresse aujourd’hui, c’est de vous montrer, grâce à un extrait de La Religion, comment écrire une scène de combat efficacement.
Dans le passage ci-dessous, l’armée Ottomane donne l’assaut au Fort Saint-Elme. Après une description très vivante et très bien documentée (à l’instar des 950 pages), le narrateur s’attache donc aux pas du héros, Mattias Tannhauser, mercenaire et combattant aguerri.
Voici ce que ça donne, on en parle tout de suite après :
Extrait :

Qui y-a-t ‘il de remarquable dans ce passage ?
Vous remarquerez qu’à aucun moment il n’est question de ce qui se passe ailleurs en même temps. Pourtant, c’est tout le fort Saint-Elme qui lutte contre les vagues d’assaut d’attaquants surnuméraires et armés jusqu’aux yeux. Une fois le focus resserré sur le héros, on reste avec lui, de plus en plus près, jusqu’à entrer dans son armure, dans sa tête, dans ses poumons. Ceci précisé parce que j’ai été amenée à relire des manuscrits mettant en scène une action se déroulant dans une foule, et que la volonté de bien faire de l’auteur débutant l’amène souvent à tout vouloir décrire en même temps. Le lointain et le proche, le global et le particulier, en un va-et-vient incessant de paragraphe en paragraphe, un coup je zoome, un coup j’ouvre le champ, totalement inefficace. Pour ce genre de scènes, les remarques ci-dessous au sujet de Willocks sont valables.
Pour ma part je retiens ceci de ce passage :
- Premier paragraphe : description très précise des coups portés et reçus au moyen de phrases longues qui mettent en évidence la maîtrise technique du combattant. Le premier attaquant est décrit. Le commandant de l’orta, son habillement, son armement. Mais on ne s’en approche pas de trop près : la cuisse, la jambe, l’aisselle, les poumons… il finit décapité, sans qu’on ait vu son visage, réduit à sa fonction.
- Deuxième paragraphe : idem, enrichi par les bruits et les odeurs, intrusion du sensoriel, le sang gicle et la sueur coule. Le deuxième adversaire est « un visage ». La mâchoire, la bouche, les narines, les yeux… Forcément, Tannhauser se tient tout contre l’homme qu’il a embroché pour s’en servir de paravent. Ca commence à être vraiment sale. Technique, mais sale.
- Troisième et quatrième paragraphes : Intrusion dans les pensées de Tannhauser. Technique de combat réduite à sa plus simple expression : Tuer pour survivre. Phrases raccourcies pour exprimer l’essoufflement. À ce moment-là, le héros, pas loin d’être débordé, combat « la horde », indistinctement. Pas de différence entre les pensées tournées vers lui-même (recule) et celles adressées à l’assaillant (meurs). Toute sa concentration va à sa propre personne, à la gestion de ses ressources, ses mouvements, son souffle.
Peut-être cela vous sera-t-il utile si vous ambitionnez d’écrire une scène de combat.
Là-dessus, je vous souhaite une bonne journée.
A la prochaine.
Exercice :
- Vous jouez au tennis et vous vous entrainez seul.e, face à un lance-balle automatique.
- Au début, tout va bien. Puis la machine accélère, sans que vous le lui ayez commandé.
- Vous vous prenez au jeu et essayez de suivre le rythme. Au bout de quelques minutes, le lance-balle est vide et s’arrête de lui-même.
- Appliquez les mêmes artifices que ceux mis en oeuvre par Willocks.
À vous.


