Technique narrative : délivrer un message par le sous-texte
Cette série de billets n’a pas d’autre ambition que d’illustrer par l’exemple des techniques narratives éprouvées. Mais d’abord, commencez par écouter la lecture du passage tout entier, pour vous mettre dans le bain. Faites l’exercice proposé pour tester votre propre plume.

Avez-vous déjà utilisé le sous-texte pour délivrer un message subliminal au lecteur ? Non ? Voulez-vous apprendre comment faire ?
Plusieurs niveaux de lecture / le message du sous-texte
« Quand j’ai ouvert ma porte, le grand écran LG du séjour, que j’avais laissé allumé en partant faire ma lecture était sur ESPN, la chaîne des sports, à plein volume. À présent, on voyait un type en tenue de camouflage, corpulent, thorax en tonneau, figure barbouillée d’une peinture à l’eau. Assis dans un fauteuil roulant camouflé lui aussi, il était sur le point de tirer avec un fusil noir meurtrier, canon court, portée phénoménale, calé sur un support fourchu. Il visait un élan gigantesque, a peut-être deux kilomètres de lui, dans une sorte de Walhalla des origines, aux montagnes pleines d’échos.
BRAOUM !
Toute la montagne – sans compter mon séjour et la voûte céleste au-dessus – a été ébranlée par une détonation assourdissante.
BRAOUM ! Nouvelle déflagration ; le soleil s’est éteint, les avalanches ont déferlé, les petits hôtes des forêts, dans les combes lointaines, ont levé un œil inquiet vers les cieux.
L’élan, qui broutait bien tranquille en pensant Dieu sait quelles pensées d’élan, a eu l’air tout chose. On aurait dit que ses pièces détachées avaient cédé en même temps. Puis, en l’espace d’une seconde exactement, il a levé la tête comme s’il avait entendu un bruit (de fait) et il s’est effondré, telle une chandelle en déliquescence, dans le nuage de poussière soulevée par la balle qui venait de le traverser de part en part. »
Richard Ford
C’est ainsi que Richard Ford ouvre le passage de « En toute franchise » qui, quelque trente pages plus tard, mène son personnage et narrateur, Frank Bascombe – et le lecteur avec lui – à s’interroger sur un message puissant délivré par le sous-texte.
Enfin… quand j’écris « s’interroger »… disons plutôt que lecteur prend ledit message en pleine figure. Tout comme le personnage apprend ce qu’il aurait mieux valu qu’il ne connût pas.
Que nous dit Ford, exactement ?
Ford semble nous parler de son personnage, interrompu dans son quotidien par la visite d’une petite dame âgée, Madame Pines, qu’il a rencontré fortuitement et qui vient chez lui dans une sorte de pèlerinage, car la maison de Frank, lui-même agent immobilier, est la maison d’enfance de Mme Pines.
Celle-ci a le poignet cassé. Je le mentionne car c’est loin d’être un détail. Soyez assuré que tout ce qu’écrit Ford, jusqu’à la moindre virgule, a sa raison d’être et enrichit le message de l’auteur, qui use de toute sa technique narrative pour mettre le lecteur en état de recevoir la révélation finale. Dans la figure, donc.
Voyons comment.
La télévision diffuse une chasse à l’élan dans des montagnes, alors que Mme Pines se présente à la porte. Frank digresse un peu dessus après nous l’avoir décrire en détail et confie au lecteur qu’il s’imagine parfois coincé dans un ascenseur avec un homme cagoulé.
En évoquant l’agencement de la maison, il digresse aussi (en apparence) sur la banlieue résidentielle dans laquelle il semble ne jamais rien se passer, « territoire factice, surhabité, qui s’assoupit dans son inertie, rompue de loin en loin par un choc comme celui de Colombine ou d’Oklahoma City, ou même un ouragan… ».
Puis il nous parle du « papier mensuel (qu’il) écrit dans « We Salute You , le magazine que nous distribuons à titre gracieux dans les aéroports à nos troupes qui rentrent d’Irak et d’Afghanistan, ou de tout autre point du monde où notre pays mène des guerres secrètes et commet des crimes contre la planète au nom de la liberté – Syrie, Nouvelle-Zélande, France. »
Pendant ce temps-là, des bruits légers proviennent du premier étage où Mme Pines visite son ancienne chambre.
Le lecteur ne se méfie pas.
La visiteuse rejoint le rez-de-chaussée et une conversation cordiale s’engage… avec des pincettes.
Un homme blanc proche de la retraite, pétri de certitudes, propriétaire de sa maison, et une dame noire, « petite silhouette » au « sourire précaire ».
Ils parlent de leurs vies, évoquent brièvement la politique, des souvenirs… et Mme Pines se confie.
Le pressentiment de Frank
Puis, Richard Ford, qui n’est pas foncièrement méchant, prévient le lecteur :
« Au fond, je savais, en entendant Madame Pines avancer méthodiquement, quoique à son corps défendant, vers l’issue qu’elle se proposait de me confier, je savais qu’elle allait me raconter des choses qui n’étaient pas agréables, et qu’une fois entendues, ces choses ne s’effaceraient pas. Mon cerveau s’est aussitôt mis sur avance rapide ; je répétais tout pour pouvoir le raconter à Sally, le visage hagard sous le choc – avant même de savoir de quoi il retournait ! J’aurais voulu rembobiner la bande pour revenir au point où, un instant plus tôt, Madame Pines avait jeté un coup d’œil circulaire comme si elle venait d’entendre le spectre du vieil Hartwick remonter de son sous-sol, de noirs desseins plein son cerveau fertile. J’aurais pu la reconduire à la porte, puis dans la rue enneigée, avec son poignet cassé, la laisser repartir d’où elle venait (…)»
R. Ford
Cette mise en garde est en fait une manière fichtrement efficace de faire monter la pression. Il va se passer quelque chose d’affreux, nous dit-il. Quelque chose qui va chambouler Frank. Et pourtant, il est tout le contraire d’un personnage « chamboulable », si vous m’accordez ce néologisme.
J’ai oublié de vous dire que En toute franchise n’est pas le seul roman de Richard Ford dans lequel apparait le personnage de Frank Bascombe, connu pour sa légendaire impassibilité.
Donc, il va se passer un truc hénaurme, mais quoi ?
On finit par apprendre que la très fragile Madame Pines n’est pas revenue dans cette maison depuis le jour où son père y a tué à coup de fusil sa mère et son frère, juste avant de se faire sauter la cervelle, alors qu’elle-même était à l’école.

Gros plan sur le message sous-jacent, qui s’adresse au lecteur
Ce qu’a fait Ford, c’est qu’il a donné sans en avoir l’air tous les indices de la révélation finale :
- ouverture de la séquence par deux coups de feu qui résonnent dans le salon,
- élan (innocent) abattu sans avoir rien vu venir,
- fragilité extrême de la visiteuse d’un jour, Mme Pines,
- évocation de massacres dans lesquels de nombreuses personnes ont laissé leur vie (Columbine, Oklahoma City),
- névrose de Frank, assailli dans ses songes par un homme en cagoule,
- impossibilité de fuite (ascenseur, enfilade de petites pièces conduisant à la cave)
- rappel des guerres menées par les USA hors de son territoire…
Ce faisant, il a tissé un sous-texte qui délivre un message glaçant.
Il ne suffit pas d’être innocent.
À deux kilomètres de toute présence humaine, en pleine nature sauvage (l’élan), à l’école (Columbine), sur le chemin du travail ou faisant nos emplettes en ville (Oklahoma City), nous ne sommes pas en sécurité.
Et même chez nous, dans notre propre maison, il y a peut-être quelqu’un qui veut notre peau.
Il n’y a pas d’échappatoire.
Ce qui promettait d’être une rencontre un peu guindée entre deux personnes bien élevées se révèle un constat sans pitié.
La narration montre un échange entre deux personnes, le sous-texte transmet un malaise profond au lecteur
Je vous encourage à écouter le passage complet que j’ai enregistré pour vous, et tant que vous y êtes, à lire tout le roman. C’est une magistrale leçon d’écriture.
Exercice :
- À partir d’un de vos textes, isolez un passage. De préférence un passage où le personnage est seul et se livre à des activités quotidiennes, avant qu’il se passe quelque chose de signifiant.
- Que va-t-il se passer ? Dans quel état d’esprit sera-t-il dans quelques pages ?
- Réécrivez le passage en insérant des indices pour permettre au lecteur de plonger par avance dans l’ambiance.
- Installez une tension.
À vous de jouer.



