QUAND J’AI COMPRIS CA (l’établi, le grand bain, et…chut!)

 

Bonjour,

J’aimerais vous parler aujourd’hui d’un déclic, survenu il y a déjà pas mal d’années, qui a changé radicalement ma vision de la littérature, et d’ailleurs de l’Art en général. 

J’effectue ce retour en arrière pour répondre à un appel lancé par Cazimir Costea du blog Libérer son piano qui vient de lancer un carnaval sur le thème “Quand j’ai compris ça, j’ai fait un bond en avant dans mon évolution”

C’est étrange, me direz-vous, car je ne joue pas de piano.

C’est vrai.

Du moins pas encore.

Qui sait de quoi demain sera fait ?

Plus sérieusement (rassurez-vous cela ne va pas durer), pour être un bon écrivain de fiction, il faut s’intéresser à bien d’autres choses que sa petite personne.

Les processus d’apprentissage sont un de mes “dadas” et la vision de Cazimir en ce domaine est pour moi matière à réflexion.

Je vous recommande en particulier un article qui m’a fortement intéressée, comment ne plus régresser au piano, et qui est valable dans tout autre domaine selon moi.

Mais venons-en au fait.

L’écriture, tout comme la musique, fait partie de ce qu’il est convenu, en France, d’appeler les Beaux-Arts. Avec la peinture, la sculpture, la danse, le théâtre, la poésie, le dessin et l’architecture.

Qu’y-a-t-il de commun entre toutes ses disciplines, hormis le plaisir évident que l’on peut y prendre, que l’on soit artiste ou spectateur ?

Vous me voyez venir ?

 

La poésie du trombone
Il y a trombone… et trombone.

3 points communs, l’établi, le grand bain, et… chut ! 

(je vous dirai le troisième à la fin, vous comprendrez pourquoi)

Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage… La musique est un Art, et aussi un artisanat. Loin de s’opposer comme on l’entend souvent, les deux se complètent.

A la base, il y a une technique, qu’il appartient à l’impétrant de maîtriser pour pouvoir ensuite s’en libérer.

Au fur et à mesure de son avancement, l’étudiant en art rencontre un certain nombre de difficultés, des passages ardus, des heures et des heures d’apprentissage pour, enfin, accéder au niveau supérieur.

Ou pas.

Car tout le monde n’est pas génial, loin de là, mais sans être génial, on peut devenir un bon exécutant, prendre et donner beaucoup de plaisir.

Ce qui est certain, c’est que plus on travaille, plus on progresse. Avec son corollaire, ne fichez rien et restez mauvais.

On développe aussi ses capacités cognitives, on réconcilie cerveau droit et cerveau gauche, on apprend à se connaître mieux, on acquiert une plus grande dextérité…on rallonge son espérance de vie, ce qui n’est pas sans intérêt, n’est-ce pas? Tous bénéfices collatéraux de se confronter à une pratique artistique.

Du travail, du travail, et encore du travail

Pour cela, cependant, il est nécessaire de faire ses gammes.

Même le génie se nourrit de travail.

Selon la formule consacrée, il serait fait de 1% d’inspiration et de 99% de transpiration.

De quoi calmer les feignants dans l’âme et les renvoyer sur leur canapé.

Oui, Picasso peignit sa première toile à 8 ans, mais il passa aussi une grande partie de son enfance à peindre des pattes de pigeons, sous l’œil sévère de son père, professeur de peinture dans une académie de province.

Si un jour quelqu’un vous dit, comme je l’ai déjà entendu, que musicien est un métier de feignant, rappelez-lui qu’Arthur Rubinstein, interviewé juste avant sa mort, à l’âge de 95 ans, avouait faire encore ses gammes tous les jours, car, disait-il “c’est le seul moyen que je connaisse de progresser” (sic).

De la même manière, la plupart des écrivains de fiction écrivent quotidiennement.

C’est en jouant du piano qu’on devient un meilleur pianiste, en cuisinant qu’on devient cuisinier, en écrivant qu’on devient écrivain.

(C’est aussi en sciant que Léonard De Vinci, mais vous la connaissiez déjà, non ? Je la case dès que je peux, je l’adore, c’est un TOC. Nulle n’est parfaite.)

Écrire tous les jours et entre-temps, penser à ce qu’on va se dépêcher d’aller écrire dès qu’on pourra s’isoler de nouveau.

Sans parler des ré-écritures, une fois le premier jet achevé. Il s’agit, entre autres, de réduire le texte d’au moins 20%, souvent beaucoup plus, en élaguant les fioritures pour ne garder que ce qui fait sens. Rien de trop, s’il vous plaît, rien de trop, le trop est l’ennemi du bien.

(A ce propos, je vous rappelle que vous pouvez lire le premier jet de Toute la Lumière, polar en cours d’écriture, ici-même).

A ma connaissance, c’est vrai aussi pour la peinture, j’ai la chance d’avoir plusieurs cordes à mon arc (c’est pas de la chance, c’est du travail !).

Du travail, donc, toujours du travail, encore du travail.

le-grand-bain
Se jeter dans le grand bain pour apprendre à nager, même si l’eau est froide.

 

Oser se jeter dans le grand bain

Un des moyens de progresser, aussi, et pas le moindre, est de se confronter aux autres.

Combien de musiciens qui sont les stars de leur garage ?

Combien d’auteurs qui transpirent sur leurs écrits avant de les remiser dans un tiroir ?

La musique est, par essence, un art qui se partage.

Écouter de la musique chez soi, c’est bien.

Aller dans les concerts, c’est mieux.

Mais les vraies découvertes se font en fréquentant d’autres musiciens, en les invitant à dîner, à boire un coup (je me suis laissée dire que les musiciens aimaient bien boire un coup, il paraît que les écrivains aussi, on se téléphone ?), en les invitant à jouer après la bûche, quand les enfants sont au lit.

Et là, vous sortez votre tambourin, et vous vous joignez à eux

Même si vous débutez, vous pouvez certainement développer votre écoute et votre sens de l’à-propos à l’aide de petites percussions, claves, œufs ou maracas… votre tambourin fera l’affaire.

Si vous attendez d’être le meilleur pour vous risquer à jouer avec d’autres musiciens, vous risquez fort de passer à côté de quelque chose, de vous aigrir et même, de laisser tomber, alors qu’il est si intéressant de progresser dans une dynamique de partage.

 

partager-la-musique
N’attendez pas d’être le meilleur pour commencer à jouer avec d’autres musiciens.

En littérature, c’est pareil.

Même si la discipline est solitaire, le processus, en gros, c’est écrire, relire, ré-écrire, faire lire (par ce qu’on appelle un bêta-lecteur ou plusieurs, le mieux étant qu’il ne soit pas si bêta que ça), ré-écrire, faire relire (autant de fois que nécessaire pour obtenir quelque chose de satisfaisant), et à la fin, si tout va bien, publier.

Et tout ce temps-là, lire, lire et encore lire. De bons auteurs de préférence.

Seul, on ne va nulle part. Ou si on y va, ce n’est pas aussi loin qu’on aurait pu aller avec l’aide des autres.

L’essentiel est dans les silences

Le déclic dont je voulais vous parler, celui qui m’a fait faire un saut quantique m’est venu d’un ami musicien.

Un ami pianiste.

Tiens !

Selon lui, l’essentiel, en musique, ne tient pas dans les notres, mais dans les espaces entre  les notes, dans les silences et les soupirs. 

Sacrebouille, mais c’est bien sûr !

C’est l’évidence même !

Et pourtant, avant qu’il ne le dise, figurez-vous que je n’y avais jamais pensé !

Tenez, pouvez-vous lire : ceciquejécrissansaucuneponctuationnonbiensurbeaucoupmoinsbiencestévident ?

Imaginez n’importe quel morceau, sans espace entre les notes, disons… une nappe.

Bof ! N’est-ce pas ?

Informe sinon uniforme.

Soupir, demi-soupir… forment la vraie matière musicale, ce sont les bottes secrètes de la rythmique et de la prosodie (je ne sais pas si ça se dit en musique, mais je trouve ça joli), les cliffhangers des compositeurs (entre deux notes, pas entre deux morceaux, là aussi je prends des libertés).

Allons plus loin, prenons une œuvre d’art célèbre, Guernica, de Picasso, ou Le Penseur, de Rodin, comme vous voulez.

Enfin non, disons Guernica, je préfère. Nous parlons donc de peinture.

(Pas le Penseur, je n’ai jamais vu quelqu’un s’asseoir dans cette position pour réfléchir, surtout avec tous ces muscles, il me semble qu’il eut été plus juste de le montrer tournant en rond comme un ours en cage. Il pense, il ne réfléchit pas ? Un idiot qui marche ira toujours plus loin qu’un penseur assis. Cette œuvre, au demeurant magnifique, me semble par trop artificielle.)

Disons Guernica, donc.

 

Guernica-Picasso
Œuvre majeure de Pablo Picasso, référence absolue de l’art contemporain, la peinture cubiste Guernica est un violent plaidoyer contre la guerre.

C’est une œuvre majeure, universelle, un fervent plaidoyer contre la guerre.

Certes.

Observez comment la manière cubiste de Picasso, pourtant, tient à distance l’émotion du spectateur.

Il est proprement impossible de s’identifier à aucun des personnages.

Tête coupée, cheval effrayé, soleil-lampe… Rien n’a l’air vrai et pourtant tout est si fortement exposé dans sa crudité, dans sa destructuration… fermement structurée.

Pourquoi ça marche ? Comment ça marche ?

Parce qu’à cette évocation de la guerre répond une émotion intime du spectateur, puisée dans sa propre histoire, qui résonne fortement.

La toile est peinte stylisée  (plus stylisé que ça, tu peux pas) mais l’émotion, elle, est inscrite dans nos cellules, au plus profond.

C’est entre l’image et le spectateur que la magie se produit, dans le vide entre les deux, dans l’intervalle de temps où la peinture de Picasso nous renvoie au-dedans de nous-mêmes (où sont projetées toutes les images déchirantes, corps entassés dans les tranchées, zombies en pyjamas rayés derrière des barbelés, petite fille qui court devant le napalm, enfançon mort échoué sur une plage de Méditerranée… Tout ce qui nous fait désespérer d’appartenir à l’espèce humaine).

C’est dans l’intervalle que naît l’émotion

 

Chut !
Chut !

En littérature, c’est à peu près comparable. Une œuvre de fiction réussie, un bon roman, qu’on ne peut pas lâcher avant de l’avoir terminé, c’est un récit rythmé par tout ce qui n’est pas dit.

Ce sont les ellipses, les blancs, les questions, qui soutiennent l’intérêt du lecteur et l’obligent à aller jusqu’au bout.

Tout l’art de l’écrivain consiste à lever un coin du voile sans que le lecteur puisse voir ce qu’il y a dessous.

On sait que ce personnage n’est pas net, qu’il prépare quelque chose, qu’il a vécu un truc glauquissime, qui l’a changé à jamais, mais quoi ?

On se doute qu’il va se produire une catastrophe avant la fin, oui, mais laquelle ?

On voit bien que dans la même situation que le héros (ou l’héroïne), on aurait pété gravement les plombs. Quand cela va-t-il lui arriver ? Comment cela va-t-il se traduire ?

Une des règles majeures de l’écriture de fiction, c’est de ne surtout pas tout dire, sauf à la fin, et là, seulement, de fermer les boucles.

Avant d’en prendre conscience, j’écrivais des historiettes proprettes, tirées à quatre épingles, d’un ennui mortel.

Début, développement, fin convenue.

Disons une dissertation.

Rien de palpitant.

Passe encore au collège, voire au lycée… Mais devenir écrivain, c’est une autre paire de manches.

300.000 signes pour un premier roman, pfff !

Soutenir l’intérêt du lecteur est vital.

Grâce à mon ami pianiste, je suis devenue une pro du Cliffhanger, chaque fin de chapitre où presque, a le sien.

J’ai une sacrée dette envers le piano, et envers Francis que je remercie tous les jours.

Et maintenant parlons de vous. Vous est-il déjà arrivé de faire un saut quantique dans la compréhension du monde ? Si oui, à quelle occasion ?

J’aimerais beaucoup le savoir car comme tous les écrivains, je me nourris des histoires des autres.

A bientôt.

 

Ici, il est possible, au choix :

  • d’écrire un commentaire ci-dessous pour me raconter votre propre saut quantique, je répondrai sans barguigner
  • vous précipiter pour lire mes autres articles, parmi lesquels de l’excellente fiction pleine de suspense, n’est-ce-pas ?
  • courir sur le blog de Cazimir pour libérer votre piano.

 A toi de voir.

 

 

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2 Replies to “QUAND J’AI COMPRIS CA (l’établi, le grand bain, et…chut!)”

  1. De la prose, qui ressemble à de la poésie, telle une harmonie musicale… Je te souhaite de belles ballades, concerto, et, un magnifique bouquet pour la finalité de ton romain.

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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