đŸŽ§đŸ–‹ïž7 Ă©tudes de cas pour bien dĂ©crire les lieux

Comment dĂ©crire les lieux ? Qu’y mettre de plus qu’une bĂȘte Ă©numĂ©ration ?

Tout comme la vraie vie, le roman se dĂ©roule dans des lieux, qui peuvent ĂȘtre des lieux intimes (un appartement, une salle de bain), des lieux publics (une universitĂ©, une rue), de vastes lieux (une ville, un pays) ou encore des lieux imaginaires (le laboratoire d’un savant fou, par exemple).

Comment décrire ces lieux de façon à apporter plus au lecteur ?

Je vous propose sept Ă©tudes de cas rapides afin d’y voir plus clair.

A chaque histoire son contexte, à chaque récit son décor.

Selon le point de vue adoptĂ©, selon que le narrateur est omniscient ou pas, selon le degrĂ© de dĂ©tachement choisi, entre dĂ©crire froidement les faits et dĂ©tailler les Ă©motions des personnages, les descriptions de lieux ne seront pas les mĂȘmes.

Des descriptions, il en faut, mais pas n’importe comment. Avant de nous embarquer ensemble, rappelons quand mĂȘme deux ou trois fondamentaux.

DĂ©crire le lieu, Ă  quoi ça sert ? 

Si j’en crois Julien Hirst, sur son excellent blog, Le Fictiologue  :

” 
 la description de lieu, c’est comme le dĂ©cor au thĂ©Ăątre, cela pose un cadre et un contexte Ă  l’action des personnages, et, mĂȘme Ă  notre Ă©poque qui boude le mode descriptif, on la retrouve frĂ©quemment dans la plupart des romans, sous une forme ou sous une autre.” A l’appui, cette citation, tirĂ©e de Jules Vernes :

“Au-delĂ  de l’étroit golfe, Ă  droite, le regard s’arrĂȘtait d’abord sur cette presqu’üle de Rosenheat, oĂč s’élĂšve une jolie villa italienne appartenant au duc d’Argyle. A gauche, la petite bourgade d’Helensburgh dessinait la ligne ondulĂ©e de ses maisons littorales, dominĂ©es par deux ou trois clochers, son pier Ă©lĂ©gant, allongĂ© sur les eaux du lac pour le service des bateaux Ă  vapeur, et l’arriĂšre-plan de ses coteaux Ă©gayĂ©s de quelques habitations pittoresques.”

Pour Martin, du non moins excellent blog Narration et caféine :

“DĂ©crire sert Ă  trois choses :

  1. Pour l’exposition. C’est Ă  dire, prĂ©senter les caractĂ©ristiques de vos personnages, leurs problĂšmes, et les environnements dans lesquels ils Ă©voluent.

  2. Générer des atmosphÚres en rapport avec le thÚme de votre roman.

  3. Communiquer de l’émotion au lecteur.”

Nous sommes d’accord. AtmosphĂšres et Ă©motions Ă©tant Ă©troitement liĂ©es.

Une fois ceci établi, répondons à quelques questions :

  • Qu’est-ce que la description du lieu apporte Ă  l’histoire ?
  • Que va-t-elle apprendre au lecteur sur les personnages, leur passĂ©, leurs Ă©motions ?
  • Sera-ce simplement un dĂ©cor utile durant deux pages et puis ciao, ou un dĂ©cor rĂ©current oĂč prendront place beaucoup d’actions durant le rĂ©cit ?

Les différentes sortes de lieu.

Le lieu personnage de fiction.

Et si c’était un personnage ? Comment ça, un personnage ? On ne parlait pas des lieux ? Oui, un lieu peut ĂȘtre aussi un personnage Ă  part entiĂšre du rĂ©cit. Je m’explique.

Pour le dystopique MacBeth de Jo Nesbo, paru en 2018 chez Gallimard, que je vous conseille vivement de lire de toute urgence si vous n’avez pas peur du noir et plus vite encore si vous en avez peur, frisson dĂ©licieux garanti, l’auteur actualise le mythe shakespearien.

L’action se situe dans “La Ville”, univers clos dont on ne sort qu’en franchissant un pont autant physique que symbolique. “La Ville”, c’est Ă  la fois l’espace physique et les citoyens, l’ensemble formant une entitĂ© Ă  part entiĂšre, agissant et rĂ©agissant Ă  la maniĂšre d’un animal, un gros animal assoupi mais pouvant devenir dangereux dans le cas d’un rĂ©veil inopinĂ©.

Il s’agit d’une ville imaginaire, encore qu’elle soit vraisemblablement inspirĂ©e de lieux connus de l’auteur. La Ville est un personnage Ă  part entiĂšre du roman de Nesbo.

Pourtant, ce sont bien MacBeth, Duncan, Banquo, Lady MacBeth
 qui sont les ressorts de l’action et les personnages principaux.

Autre cas presque semblable, dans La Nuit la plus longue, James Lee Burke revient sur l’ouragan Katrina et la rupture des digues mal entretenues qui ont dĂ©truit la Nouvelle-OrlĂ©ans. Dave Robicheaux est chargĂ© d’élucider deux meurtres au milieu du chaos.

Ici, une action fictive se déroule dans une vraie ville aprÚs une catastrophe hélas réelle.

La Nouvelle OrlĂ©ans, ville martyre, est LE personnage central du roman, dont l’action est un prĂ©texte a Ă©voquer le dĂ©sastre et l’incurie des autoritĂ©s.

Entrons un peu dans le détail, au moyen de quelques études de cas.

CAS N°1 – Ernest Hemingway – Susciter une Ă©motion sans la dĂ©crire.

Lisons tout d’abord un extrait :

“A l’automne, la guerre durait encore, mais nous n’y allions plus. Il faisait froid en automne Ă  Milan et la nuit tombait trĂšs tĂŽt. Alors les lampes Ă©lectriques s’allumaient, et c’était trĂšs agrĂ©able de flĂąner dans les rues en regardant les vitrines. Il y avait beaucoup de gibier suspendu en dehors des boutiques : la neige saupoudrait la fourrure des renards et le vent agitait leur queue. Les daims, vidĂ©s, pendaient raides et lourds et des petits oiseaux s’agitaient dans le vent et le vent rebroussait leurs plumes. C’était un automne froid et le vent descendait des montagnes.

Nous allions tous Ă  l’hĂŽpital tous les aprĂšs-midi et nous avions divers itinĂ©raires pour nous rendre Ă  l’hĂŽpital en traversant la ville au crĂ©puscule. Deux de ces itinĂ©raires suivaient les canaux, mais ils Ă©taient longs. Cependant, on finissait toujours par traverser un pont sur un canal avant d’entrer Ă  l’hĂŽpital. On avait le choix entre trois ponts. Sur l’un des trois, une femme vendait des marrons grillĂ©s. Il faisait chaud devant son fourneau Ă  charbon de bois et, aprĂšs, les marrons restaient chauds au fond des poches. L’hĂŽpital Ă©tait trĂšs vieux et trĂšs beau. On y pĂ©nĂ©trait par une grande porte cochĂšre. Puis on traversait une cour et on ressortait de l’autre cĂŽtĂ© par une autre porte. Souvent, des cortĂšges funĂšbres se formaient dans la cour. DerriĂšre le vieil hĂŽpital Ă©taient installĂ©s les nouveaux pavillons en brique. Nous nous y retrouvions tous les aprĂšs-midi.”

TirĂ©s de Dans un autre pays, une nouvelle peu connue d’Ernest Hemingway, ces deux paragraphes sont, Ă  mon sens, trĂšs intĂ©ressants Ă  dissĂ©quer. J’ai posĂ© des couleurs pour aider Ă  la lecture analytique.

Le premier paragraphe nous parle essentiellement de l’automne, du froid et du vent.

3 x l’automne, 4 x le vent, 2 x le froid.

L’impression de balade tranquille suscitĂ©e par “trĂšs agrĂ©able de flĂąner dans les rues en regardant les vitrines” est tout de suite fracassĂ©e par ce qui suit, l’évocation des animaux morts qui pendouillent devant les boutiques, rappel de la guerre qui “durait encore“.

A noter la trĂšs efficace figure, qui dirige l’attention, dans une mĂȘme phrase, d’un daim raide et lourd aux petits oiseaux jusqu’au vent qui rebroussait leurs plumes. De plus en plus lĂ©ger. Un peu de lĂ©gĂšretĂ© ne nuit pas, et mĂȘme si la guerre dure, la vie naturelle continue comme Ă  l’accoutumĂ©e, les oiseaux volent et le vent rebrousse leurs plumes.

Les oiseaux sauraient-ils quelque chose que les humains ignorent ? C’est bien possible. Le lecteur, qui vient d’encaisser la claque de voir la faune sauvage vidĂ©e et pendue Ă  des crochets de boucherie, exposĂ©e dans les rues, respire, grĂące au vent et aux plumes des petits oiseaux.

Dans le second paragraphe, on s’éloigne du gĂ©nĂ©ral pour s’intĂ©resser au particulier, la vie quotidienne de ces soldats dĂ©mobilisĂ©s qui n’ont rien d’autre Ă  faire de leurs journĂ©es qu’une grande balade qui les conduit toujours Ă  l’hĂŽpital. 5 x hĂŽpital. L’hĂŽpital, ce grand lieu fixe, trĂšs vieux et trĂšs beau, avec de grandes portes (x2), une cour (x2), ou l’on se rend en passant un pont ou un autre (x2). Auquel s’oppose l’errance de ses hommes, mise en Ă©vidence par son contraire, le vocabulaire du mouvement, itinĂ©raire (x2), canaux (x2), cortĂšge (x1). Notez aussi, avec l’anecdote des marrons, la symĂ©trie de chaud (x2) avec l’emploi de froid (x2) au paragraphe prĂ©cĂ©dent.

Hemingway ne nous dit rien de ce qui passe par la tĂȘte de ces hommes, il ne fait appel Ă  aucune Ă©motion. Tout au long du passage, les hommes sont Ă©voquĂ©s par “on” ou “nous“. Le paysage, le contexte, est fixe, rigide. Jusqu’à la marchande de marrons qui s’installe toujours sur le mĂȘme pont. Les hommes, seuls, bougent. Ils errent, prenant un chemin ou un autre, mais toujours Ă  la fin, parviennent au mĂȘme but, au mĂȘme rĂ©sultat. L’hĂŽpital. (la guerre ? La souffrance ?)

Avec des mots simples, banals, mĂȘme, Hemingway transcrit l’ennui de ces longues journĂ©es oisives et froides, Ă  l’écart du front oĂč se dĂ©roulent encore des opĂ©rations meurtriĂšres, des boucheries, au moyen de rĂ©pĂ©titions et d’une construction qui ne doit rien au hasard. Un grand styliste.

Cas n°2 – ClĂ©ment LĂ©pidis – du dĂ©cor vivant au narrateur, et retour.

Extrait de L’Or du Guadalquivir, de ClĂ©ment LĂ©pidis, Ă©ditions du Seuil :

“Le matin arriva sans autre transition qu’un reflet d’aube crue sur la sierra. Le ciel retenait en filigrane une agaçante lumiĂšre que la transparence de l’horizon faisait ressembler Ă  du mica. J’avais Ă©tĂ© rĂ©veillĂ© par le bruit lancinant des roues mĂąchant le mĂ©tal brĂ»lant des rails. Les femmes avaient sorti l’éventail. Elles Ă©taient dĂ©faites, avachies, dĂ©possĂ©dĂ©es de leur grĂące sous la chaleur qui prenait d’assaut le wagon de si bonne heure. L’épouse du garde civil portait le masque des mauvais rĂ©veils; son mari dĂ©grafa son col de chemise, suspendit sa veste au filet Ă  bagages et remit son arme dans la valise. Son bicorne de cuir bouilli captait les rayons du soleil et me les renvoyait Ă  la façon d’un miroir. Je n’osais faire un geste de peur de dĂ©placer cette espĂšce de colle de feu qui m’entourait. Je refusai la cigarette que m’offrit l’homme au panier afin de ne pas bouger les bras. J’avais la gorge aussi sĂšche que de l’amadou. Je dus nĂ©anmoins me lever pour dĂ©tendre mes jambes ankylosĂ©es; si je n’avais craint d’ĂȘtre indĂ©cent j’aurais ĂŽtĂ© ma chemise qui Ă©tait trempĂ©e. Mais derriĂšre les vitres des portiĂšres et des fenĂȘtres baissĂ©es, dĂ©munies de rideaux, il fallait supporter un soleil accrochĂ© au zĂ©nith pour l’éternitĂ©, lĂ©chant la voie de sa langue de feu qui nous brĂ»lait le visage et contre lequel nous ne pouvions rien dans ce dĂ©sert de rocaille et de terre brĂ»lĂ©e traversĂ© au pas de l’ñne.”

Ici, c’est le contraire. Ce ne sont pas les gens qui se dĂ©placent, c’est le train. Au pas de l’ñne, trĂšs lentement, le train traverse le centre de l’Espagne sous le soleil, en plein Ă©tĂ©. Le hĂ©ros, Antonio Gomez Berrocal, en chemin pour retrouver la trace de son pĂšre sur les lieux de son enfance, qu’il a quittĂ©s et oĂč il n’est plus jamais revenu. Espagne, dictature, Franco, guardia civil.

Berrocal est passionnĂ© de cante ondo, le chant profond des flamencos, et de corrida. Tout le roman s’articule comme une quĂȘte, une errance plus ou moins contrĂŽlĂ©e, de rencontres en indices, le trajet de Madrid Ă  SĂ©ville oĂč le dĂ©nouement aura lieu.

Voyons un peu ce voyage en train, le Correo, au dĂ©part de Grenade. La description du voyage, qui dure plusieurs jours, s’étire sur 20 pages. Tout un chapitre. L’occasion de parler un peu des espagnols, d’égalitĂ© sociale, du peuple. L’extrait citĂ© se situe presque en fin de chapitre, alors qu’on connaĂźt dĂ©jĂ  bien les personnages et ce qui se joue dans le compartiment.

Le passage commence par une courte description du paysage, puis resserre l’attention sur les passagers.

Lépidis y emploie toutes les méthodes connues pour :

  • dĂ©crire le soleil comme un animal monstrueux occupĂ© Ă  dĂ©vorer le train, passagers inclus,
  • dĂ©crire et montrer les effets de l’insupportable chaleur sur les passagers,
  • communiquer au lecteur une impossibilitĂ© de respirer normalement et de remuer.

Les phrases sont courtes, descriptives, imagĂ©es, jusqu’à l’avant-derniĂšre, l’aveu d’impuissance, qui bĂ©nĂ©ficie, paradoxalement, d’un souffle plus long, en Ă©largissant de nouveau la scĂšne au dĂ©cor extĂ©rieur.

Tout le court roman de 182 pages, qui flirte avec l’univers fantastique, est construit sur le mĂȘme principe, alternant les descriptions de dĂ©cors et d’intempĂ©ries rendus vivants par un vocabulaire choisi avec les passages d’introspection et de description des Ă©tats d’ñme du hĂ©ros. Cervantes et son Quichotte ne sont jamais trĂšs loin.

Cas n°3 – Joyce Carol Oates – De la description d’un lieu aux pensĂ©es de l’hĂ©roĂŻne.

Page 242 de Petit oiseau du ciel, de Joyce Carol Oates, Krista, adolescente, se retrouve en fĂącheuse posture.

“Dans la gare l’air est polluĂ© par un feu que quelqu’un a allumĂ©, une fumĂ©e puante de vieux journaux pourris, bois pourri, feuilles pourries qui brĂ»lent en dĂ©gageant une odeur si Ăącre qu’il faut Ă©teindre le feu en le piĂ©tinant. Il fait froid et humide dans la vieille gare abandonnĂ©e, on voit encore l’emplacement du guichet, les bancs de la salle d’attente, renversĂ©s, massacrĂ©s, des relents d’urine/excrĂ©ments lĂ -dedans, car des clochards viennent lĂ  quand il fait froid, sur des bancs massacrĂ©s ou au-dessous, Ă  mĂȘme le sol crasseux, enveloppĂ©s dans des journaux. Les joints tournent, on se serre autour des restes du feu qui ne dĂ©gagent pas de chaleur mais seulement cette puanteur fumeuse d’ordures en ayant envie de penser C’est comme une famille, on partage, sauf que la dope apportĂ©es par Duncan est un mĂ©lange de hasch et de speed, si fort qu’on dirait du feu, une pulsation brĂ»lante Ă  l’intĂ©rieur de ma bouche, de mon crĂąne, mon cƓur s’emballe, puis vient une vague soudaine de bonheur, de chaleur, un dĂ©lire de bien-ĂȘtre qui me donne envie de rire comme papa pouvait faire de sa petite fille boudeuse en la chatouillant, aussi rapide que ça, en l’espace de quelques secondes je hurle de rire Ă  moins que je commence Ă  suffoquer, Ă©touffer -trop de choses comprimĂ©es dans mon crĂąne, mon cerveau gonfle comme un ballon sur le point d’exploser. Tu l’as forcĂ©ment voulu ma vieille, autrement pourquoi es-tu ici ? Bon Dieu de petite conne idiote pourquoi autrement ?”

Krista est, tu l’as compris, Ă  la recherche de chaleur. Son pĂšre, accusĂ© de meurtre et remis en libertĂ© faute de preuves, a quittĂ© la maison, la ville. Le monde de Krista s’est Ă©croulĂ© sans prĂ©venir, comme souvent surviennent les Ă©croulements. Dans ce passage, elle s’apprĂȘte Ă  se brĂ»ler les doigts, Ă  faire l’expĂ©rience du feu sous sa pire forme, pas le feu qui rĂ©chauffe, le feu qui dĂ©truit.

DÚs le début du paragraphe, tout le champ lexical qui ne fait pas référence au feu, met en évidence la puanteur, la laideur, la décomposition du monde.

A noter la rĂ©pĂ©tition de journaux, forcĂ©ment pourris, seulement bons pour les clochards, ces fameux journaux qui refusent d’apporter un dĂ©menti officiel aprĂšs avoir traĂźnĂ© Eddy Diehl, le papa de Krista, dans la boue.

AprĂšs cette mise en condition du lecteur, le texte bascule vers le ressenti de l’adolescente et les sensations physiques liĂ©es Ă  la prise de dope. Elle a “envie de penser c’est comme une famille, on partage, sauf que
” C’est intĂ©ressant cette tournure, envie de penser. Sauf que la dope. Sauf aussi, peut-ĂȘtre, et ça sera confirmĂ© plus bas, que Krista commence Ă  se dire qu’il n’était peut-ĂȘtre pas une bonne idĂ©e de se pointer Ă  ce rendez-vous. Elle aussi Ă  enregistrĂ© tous les indices, aprĂšs tout. Mais une vague de bonheur, artificielle, l’emporte. Elle sait que c’est un dĂ©lire, mais elle ne peut plus rien faire pour Ă©viter la suite. Le feu est Ă  l’intĂ©rieur de sa bouche, de son crĂąne, de son cerveau.

L’envie de rire provoquĂ©e par la drogue lui rappelle son papa, au moment oĂč son cƓur s’emballe. C’est bien son cƓur qui cherche son papa, n’est-ce pas ?

La sensation est trop forte et on descend encore d’un niveau, directement dans les pensĂ©es de Krista, Tu l’as forcĂ©ment voulue


La situation aussi, va s’emballer complùtement.

Cas n°4 – Roald Dahl – De haut en bas et du spĂ©cifique au gĂ©nĂ©ral.

Dans ce passage de Charlie et la Chocolaterie, Roald Dahl dĂ©montre magistralement comment diriger le regard du lecteur, d’abord de haut en bas, puis du spĂ©cifique (la machine) au gĂ©nĂ©ral (la caverne sous le regard de Charlie).

Par ici la promenade :

“Mr Wonka conduisit le groupe Ă  une gigantesque machine qui se dressait au centre mĂȘme de la salle des inventions. Une montagne de luisant mĂ©tal dominait de trĂšs haut les enfants et leurs parents. Tout en haut, elle portait quelques centaines de fins tubes de verre, et tous ces tubes Ă©taient courbĂ©s vers le bas, formant un bouquet suspendu au-dessus d’un Ă©norme rĂ©cipient, aussi grand qu’une baignoire.

“Et voilĂ  !” cria Mr Wonka, puis il pressa sur trois diffĂ©rents boutons qui faisaient partie de la machine. Au bout d’une seconde, on entendit un effroyable grondement. Toute la machine Ă©tait secouĂ©e de façon inquiĂ©tante, dĂ©gageant de la fumĂ©e de toutes parts, et soudain, les spectateurs virent couler du liquide dans tous les petits tubes de verre, en direction de la grande cuve. Et dans chacun des petits tubes, le liquide Ă©tait d’une couleur diffĂ©rente, si bien que toutes les couleurs de l’arc-en-ciel (et bien d’autres encore) se rencontraient dans un formidable Ă©claboussement. C’était un trĂšs joli spectacle. Et lorsque la cuve fut presque pleine, Mr Wonka appuya sur un autre bouton et, aussitĂŽt, le liquide cessa de couler Ă  l’intĂ©rieur des tubes, le grondement se tut pour faire place Ă  un mĂ©lange de bourdonnements et de sifflements, puis un tourniquet gĂ©ant se mit Ă  virevolter dans l’énorme cuve, frappant les liquides multicolores. Petit Ă  petit, le mĂ©lange se mit Ă  mousser. La mousse se fit de plus en plus abondante, virant du bleu au blanc, du vert au brun, puis du jaune au noir pour redevenir bleue Ă  la fin.

“Attention !” dit Mr Wonka.

Il y eut un dĂ©clic et le tourniquet s’arrĂȘta. Alors on entendit une sorte de bruit de succion, et, trĂšs rapidement, tout le mĂ©lange bleu et mousseux de la grande cuve fut aspirĂ© jusque dans le ventre de la machine. AprĂšs un bref silence, il y eut quelques grondements bizarres. Puis ce fut encore le silence. Et soudain la machine poussa une plainte monstrueuse et au mĂȘme instant, un minuscule tiroir sortit du flanc de la machine, et dans ce tiroir, quelque chose de si petit, de si plat, de si gris que tout le monde crut Ă  une erreur. On aurait dit un petit bout de carton gris.

Charlie Bucket promena ses regards sur la salle gigantesque. On eĂ»t dit une cuisine de sorciĂšre ! Dans tous les coins, il y avait des marmites en mĂ©tal noir, fumant et bouillonnant sur de grands fourneaux, des bouilloires sifflantes et des poĂȘles Ă  frire ronronnantes, d’étranges machines de fer qui crachotaient et cliquetaient, et des tuyaux qui couraient le long du plafond et des murs, le tout enveloppĂ© de fumĂ©e, de vapeurs, de riches et dĂ©licieux parfums.”

A noter aussi les verbes employĂ©s pour dĂ©crire les sons et les mouvements, le vocabulaire assimilant la machine Ă  un ĂȘtre vivant.

Cas n°5 – Arthur C. Clarke – De la sensation Ă  l’émotion Ă  l’expĂ©rience Ă  la dĂ©duction.

Puisque nous sommes dans les classiques, pourquoi se priver du meilleur ? Un extrait de 2001, l’OdyssĂ©e de l’espace, pour la bonne bouche :

Guetteur de Lune perçoit un son anormal, ce qui lui fait peur, il examine son environnement, y trouve un nouvel Ă©lĂ©ment, qu’il compare Ă  ce qu’il connaĂźt, examine avec les moyens qui sont les siens, et finalement passe son chemin.

“Tard cette nuit-lĂ , Guetteur de Lune s’éveilla soudain.

FatiguĂ© par les efforts du jour, il avait dormi plus profondĂ©ment qu’à l’accoutumĂ©e. Pourtant, au premier et infime grattement qu’il perçut dans la vallĂ©e, il fut instantanĂ©ment en alerte. Il se redressa dans l’obscuritĂ© fĂ©tide de la caverne et sonda la nuit. La peur s’infiltra en lui. Jamais il n’avait entendu un tel son. Pourtant, il avait presque deux fois l’ñge que n’importe quel membre de sa race pouvait espĂ©rer atteindre. Les grands chats approchaient en silence et seuls le craquement occasionnel d’une brindille ou d’un Ă©boulis pouvaient les trahir. Mais le bruit que percevait Guetteur de Lune Ă©tait comme un broiement continu qui se faisait plus fort d’instant en instant. On eĂ»t dit que quelque Ă©norme animal se dĂ©plaçait dans la nuit sans essayer de se dissimuler et en ignorant tous les obstacles. Guetteur de Lune reconnut le bruit d’un buisson dĂ©racinĂ©. Il y eut alors un son que Guetteur de Lune n’aurait pu identifier, car jamais nul ne l’avait entendu dans toute l’histoire du monde : le claquement du mĂ©tal contre la pierre.

Et lorsque Guetteur de Lune entraĂźna la tribu vers le ruisseau dans la clartĂ© du matin, il se trouva devant le Nouveau Rocher. Il avait presque oubliĂ© ses effrois de la nuit, car, aprĂšs le premier bruit, il ne s’était plus rien produit. Aussi n’associa-t-il mĂȘme pas cette chose Ă©trange avec le danger ou la peur. AprĂšs tout, il n’y avait en elle rien d’inquiĂ©tant. C’était un bloc rectangulaire, trois fois haut comme Guetteur de Lune, mais assez Ă©troit pour qu’il pĂ»t l’étreindre. Il Ă©tait fait de quelque matĂ©riau absolument transparent et il n’était visible que lorsque le soleil luisait sur ses arĂȘtes. Guetteur de Lune n’avait jamais vu de glace ni d’eau claire et il ne pouvait comparer la chose Ă  aucun objet naturel. Elle Ă©tait plutĂŽt attirante et bien qu’il manifestĂąt une sage mĂ©fiance envers tout ce qui Ă©tait nouveau, il tendit la main et rencontra une surface froide et lisse.

La chose Ă©tait un rocher qui avait dĂ» pousser pendant la nuit. Beaucoup de plantes apparaissaient ainsi, des choses blanches et charnues, pareilles Ă  des cailloux qui semblaient surgir du sol en l’espace d’une nuit. Les choses-plantes blanches Ă©taient bonnes Ă  manger (quoique certaines d’entre elles fussent parfois la cause de douleurs violentes)
 Cette nouvelle chose peut-ĂȘtre ? 
 Quand il l’eut lĂ©chĂ©e et mordillĂ©e plusieurs fois, Guetteur de Lune perdit ses illusions. Il n’y avait rien de comestible lĂ -dedans. Aussi, en bon homme-singe, poursuivit-il sa route vers le ruisseau.”

La peur, la mĂ©fiance, l’effroi, proviennent de ce qu’on ne connaĂźt pas, de ce qu’on ne comprend pas, de ce qu’on ne peut pas comparer. Le cheminement logique de Guetteur de Lune, que le lecteur peut suivre, et mĂȘme, anticiper : Ă©couter/observer, tenter d’identifier, tester, laisser de cĂŽtĂ©.

Mais le lecteur a ceci de supĂ©rieur Ă  Guetteur de Lune, il sait que du “nouveau rocher” va surgir la suite de l’histoire, ce que Clarke a amenĂ© naturellement, en nous plaçant Ă  l’intĂ©rieur des pensĂ©es et des Ă©motions de Guetteur de Lune.

Cas n°6 – James Salter – DĂ©crire sans verbe – Ă©numĂ©rer.

Dans son autobiographie, James Salter Ă©voque son enfance, ses annĂ©es de formation Ă  West Point, son service dans l’US AIR FORCE, puis son expĂ©rience de scĂ©nariste, rĂ©alisateur et d’écrivain Ă  Hollywood et un peu partout. Il a visitĂ© de nombreux pays, dans lesquels il a vĂ©cu, rencontrĂ© beaucoup de cĂ©lĂ©britĂ©s de la littĂ©rature et du cinĂ©ma. Une vie Ă  brĂ»ler pourrait ĂȘtre une longue Ă©numĂ©ration de gens, de lieux et de dialogues. Or, il n’est est rien. James Salter est un grand, la profondeur de son propos n’a d’égal que la concision de son style si particulier. Addictif.

Pour les descriptions de lieu, il a mis au point une technique qui fait mouche Ă  tous les coups. PlutĂŽt que de se perdre en phrases circonvolutives (si vous me permettez ce nĂ©ologisme), il Ă©numĂšre, simplement, avec une efficacitĂ© redoutable. Aucun verbe ou si peu pour troubler le rĂ©cit. Pas de “il y avait”, “on voyait”, “se tenait”
 C’est tellement Ă©vident qu’on se demande pourquoi on n’écrit pas ainsi soi-mĂȘme. J’ai prĂ©levĂ© quelques extraits. DĂ©monstration.

A West Point :

Les lecteurs de cet article ont lu aussi :  Devenir Ă©crivain premiĂšre partie [1/4] - Podcast 🎧

“Dans le lointain, les longues annĂ©es passaient comme en revue, les saisons et les lieux, les murs froids et les poternes, la routine interminable. Par de hauts vitraux le soleil tombait sur la chorale qui arrivait en chantant avec une lenteur majestueuse par l’allĂ©e centrale. Les uniformes, les fusils, les livres. Les matins d’hiver, lorsqu’il faisait noir dehors ; Ă  fumer et Ă  Ă©couter la radio tout en nettoyant la chambrĂ©e. Le gymnase, humide et rĂ©barbatif. Les sections qui se rassemblaient Ă  la hĂąte le long de la route.”

A Paris, déjeuner en ville :

“DĂ©jeuner prĂšs de l’OdĂ©on. JournĂ©e parisienne, table prĂšs de la fenĂȘtre, menu Ă©crit Ă  la main, ciel bleu de midi. Le chef, qui est probablement le propriĂ©taire, est visible dans la petite cuisine, en veste et en toque blanche. Entre les commandes, il lit, avec le calme de l’historien, la page des courses du journal. Je ne l’imagine pas en train de parier, pas aujourd’hui, pas au travail. Il est plongĂ© dans l’étude.”

Autres scĂšnes au restaurant :

“DĂźners (
) Ă  la Caravelle, chez RĂ©mi, Ă  La Petite Marmite, saumon fumĂ© en fines tranches corail, agneau, Pauillac onĂ©reux. DĂźners Ă  l’hĂŽtel Ă  la campagne, une table dans le bar. Nuit d’hiver, noire comme la glace. La chaleur de la salle, feu de bois. L’hĂŽtesse japonaise, le barman en bras de chemise blanche et gilet. Les moules Ă  la barque. Bacala. Les femmes qui ĂŽtent leur manteau Ă  la porte, et qu’on mĂšne Ă  leur table avec leur cavalier.”

Efficace, n’est-ce pas ? Nous avons a la fois la description et la notion de souvenir. Ce qui est dĂ©crit est ce qui reste dans la mĂ©moire de l’auteur. La mĂ©moire fonctionne avec des images, des sons, des odeurs, enfin bref, des sensations, des perceptions. Une sensation, une perception, ça tient en un mot, Ă  la rigueur en un groupe de mots. Est-ce sa formation militaire qui lui a confĂ©rĂ© ce sens de la concision ? Son regard acĂ©rĂ©, sĂ»rement.

Enfin, pour la bonne bouche – pour te donner envie de te prĂ©cipiter acheter le livre – le dernier paragraphe, la chute :

“Le feu n’est plus que braises, les invitĂ©s sont partis. Nous marchons dans le noir glacial avec le vieux chien boiteux. Rien sur la route vide, pas une voiture, pas un son, pas une lumiĂšre. L’annĂ©e est en train de changer, de froides Ă©toiles au-dessus. Mon bras autour d’elle. Sensation de courage. Grand dĂ©sir de continuer Ă  vivre.”

James Salter est aujourd’hui un vieux monsieur. SĂ»rement, il pense Ă  la mort. Comme tout le monde. L’approche de la mort
 partis, noir glacial, vieux chien boiteux, rien, vide, froides Ă©toiles
 et cependant, une derniĂšre profession de foi, lĂ  oĂč d’autres en auraient fait des caisses : Mon bras autour d’elle. Sensation de courage. Grand dĂ©sir de continuer Ă  vivre.

Cas n°7 – Georges Perec – La tentation de l’exhaustivitĂ© ou la photographie littĂ©raire.

Enfin, pour clore ce long, trÚs long article, à propos des lieux, il est impossible de ne pas faire un tour chez Georges Perec, cet écrivain si parisien, cet auteur si original, ce maßtre. Pour cela je passe le crachoir à Louis Gourdain et Anne Veslin-Gourdain, du fantastique blog Textualités, tous deux grands admirateurs et donc spécialistes de Perec.

Les lecteurs de cet article ont lu aussi :  đŸŽ§đŸ–‹ïž10 astuces pour (bien) Ă©crire de la fiction

C’est par ici :

https://textualites.wordpress.com/2015/09/22/les-lieux-de-georges-perec-une-oeuvre-eclatee/

En conclusion :

Si vous vous prĂ©parez Ă  Ă©crire une nouvelle, un roman, j’espĂšre que tout ceci vous inspirera. 

Ecrivez-moi en commentaire pour me dire oĂč vous en ĂȘtes dans votre projet.

Pour savoir comment j’ai moi-mĂȘme choisi d’interprĂ©ter les lieux, dans mon roman Toute la LumiĂšre, on peut lire ici Mia (le lieu est une grande maison, que l’adolescente explore de piĂšce en piĂšce Ă  la recherche d’elle-mĂȘme et des secrets qu’elle ignore sur sa naissance), ici Benny (il quitte un lieu pour un autre, sort de prison pour aller dans un bistro), ici Angie (elle est perdue dans ses pensĂ©es, elle ne voit pas grande chose autour d’elle, des chiens, des oiseaux, ses plus proches voisins, alors qu’elle est au milieu de la foule des dimanches matins).

Quelques liens pour aller plus loin :

A propos de James Lee Burke : 

James Salter (si tu parles anglais) le second lien est la lecture, par lui-mĂȘme, d’Une vie Ă  brĂ»ler :

Ernest Hemingway :

Roald Dahl :

Georges Perec – Interview Radioscopie de Jacques Chancel :

Arthur C. Clarke :

Joyce Carol Oates :

Clément Lépidis :

Jo Nesbo :

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4 rĂ©ponses Ă  “đŸŽ§đŸ–‹ïž7 Ă©tudes de cas pour bien dĂ©crire les lieux”

  1. Un bel article et des études de cas vraiment intéressantes !
    Merci de mettre en lumiĂšre de maniĂšre concrĂšte une structure qui, Ă  leur lecture, nous semblent totalement naturelles. On ne se rend pas compte du processus.

    1. Merci. Contente que ça vous plaise. Quand ça parait totalement naturel, c’est qu’il y a beaucoup de travail. C’est presque toujours vrai.
      Mais le travail en ce domaine consiste parfois Ă  Ă©crire, Ă©crire et encore Ă©crire. Et puis lire, lire et toujours lire. Je doute qu’Hemingway se soit amusĂ© avec des ronds de couleurs…

    1. Mais de rien, c’est moi qui vous remercie, Julien.

Ecrivez un commentaire, je me ferai un plaisir d'y répondre.

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